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Sami Annan, de prétendant à la présidence à ennemi de l’État en l’espace de trois jours

Sami Annan s’est retiré ce mardi de la course à la présidence après avoir été arrêté pour « incitation » à la discorde quelques jours seulement après avoir annoncé son intention de se présenter
L’ancien chef d’état-major des forces armées égyptiennes Sami Annan dans la cathédrale d’Abbassia, au Caire, le 6 janvier 2012 (AFP)

Samedi dernier, Sami Annan a entrepris de sauver le navire égyptien « en perdition » en devenant le prochain président du pays. Ce mardi, la candidature de l’ancien chef d’état-major a été torpillée lorsqu’il a été arrêté par l’armée pour « incitation » à la discorde.

Selon l’armée, l’annonce d’Annan visait à semer la discorde entre les forces armées et le peuple égyptien. Pour faire bonne mesure, il a été accusé d’avoir falsifié des documents requis pour se présenter contre le président sortant, Abdel Fattah al-Sissi.

Le porte-parole d’Annan, Mahmoud Refaat, a déclaré à Middle East Eye qu’Annan était victime de « mensonges » et que son initiative sincère visant à « sauver un navire en perdition » avait entraîné son arrestation et suscité des craintes pour sa vie.

Les observateurs avaient d’abord décrit la candidature d’Annan comme un stratagème pour donner de la légitimité au scrutin, jusqu’à l’annonce par Annan de la nomination d’Hisham Geneina, l’ancien chef de l’autorité de contrôle des comptes publics, en tant que vice-président. Geneina a fait l’objet d’une enquête sous Sissi pour avoir affirmé en 2016 que la corruption d’État avait coûté au pays la somme ahurissante de 76 milliards de dollars.

Selon Refaat, Annan avait nommé Geneina dans le but d’envoyer un message fort indiquant qu’il cherchait à établir un État respectueux des lois.

Depuis plusieurs années, les analystes désignaient Annan comme un successeur potentiel au poste de président ; des sources ont affirmé à MEE qu’Annan souhaitait depuis longtemps se porter candidat à la présidence et qu’il a été écarté par Sissi qui le considère comme une menace potentielle.

La présidence en ligne de mire

Annan a officié en tant que chef d’état-major du Conseil suprême des forces armées égyptiennes (CSFA) de 2005 à 2011, où il commandait 468 000 soldats.

Après le soulèvement de 2011, il est devenu le deuxième commandant de l’armée, derrière le maréchal Hussein Tantawi. En février 2011, Annan est apparu devant des manifestants sur la place Tahrir et a promis de sauvegarder les intérêts du peuple.

Une source politique égyptienne a confié à MEE en 2015 que « lors de réunions avec des personnalités politiques et des activistes après les soulèvements de 2011, Annan se dépeignait continuellement comme celui qui protégeait la révolution et affirmait que c’était sous ses ordres que l’armée n’avait pas affronté les manifestants en 2011 ».

L’ancien président égyptien Mohamed Morsi (centre), l’ancien chef du conseil militaire Hussein Tantawi et l’ancien chef d’état-major de l’armée égyptienne Sami Annan (à droite), le 12 juillet 2012 au Caire (AFP)

Début 2011, la police égyptienne a utilisé des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc lors d’affrontements avec les manifestants pour chasser plusieurs milliers d’entre eux de la place Tahrir, dans le centre du Caire.

Les Égyptiens étaient descendus dans les rues pour exiger la fin des trente années de règne du président Hosni Moubarak lors de manifestations de masse inspirées par le renversement du gouvernement en Tunisie.

« Il semblait essayer de se présenter sous un jour positif ; il voulait garder sa réputation intacte, ce qui devait le préparer à briguer un jour la présidence », a ajouté la source.

En 2011, il n’y avait guère de débat parmi les observateurs internationaux quant au fait qu’Annan allait jouer un rôle central dans le futur gouvernement égyptien, même s’il venait à rester en coulisses, par l’intermédiaire des forces armées. 

« Il était évident qu’Annan n’aimait pas Sissi et qu’il aurait aimé être à sa place »

– Nadia Abou el-Magd, commentatrice politique

À la suite du soulèvement, son influence s’est encore accrue ; il a visité les bureaux de vote lors du premier tour des élections présidentielles et organisé diverses réunions avec les dirigeants égyptiens.

L’ancien candidat à la présidence Ayman Nour, qui a fondé le parti libéral el-Ghad, a déclaré à MEE en 2015 : « Annan voulait se présenter à la présidence dès 2012 mais il a respecté les ordres de Tantawi, qui a demandé de ne pas participer directement aux élections. »

Mais le 12 août 2012, Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans et premier président égyptien démocratiquement élu, a limogé Tantawi et Annan, remplaçant ce dernier par le lieutenant-général Sidki Sayed Ahmed.

La destitution d’Annan a été une surprise pour beaucoup – en dépit même des exigences des manifestants quant à des mesures contre les personnalités politiques et militaires qui avaient supervisé la répression des soulèvements de 2011.

« Le renvoi d’Annan a été une énorme surprise. On s’attendait à ce que Tantawi soit destitué et remplacé par Annan à la tête du CSFA », a expliqué la source politique égyptienne.

Un Égyptien crie des slogans contre l’armée sur la place Tahrir du Caire, le 23 décembre 2011, lors d’un rassemblement de masse contre l’armée au pouvoir (AFP)

Alors qu’Annan aurait mis en garde Morsi en 2012 contre la nomination de Sissi en tant que nouveau ministre de la Défense, des rumeurs ont laissé entendre que Sissi était celui qui avait conseillé à Morsi de renvoyer Annan et Tantawi, a indiqué une figure politique libérale égyptienne à MEE en 2015.

« Il était évident qu’Annan n’aimait pas Sissi et qu’il aurait aimé être à sa place », a affirmé Nadia Abou el-Magd, analyste et commentatrice politique égyptienne.

« Lorsque Morsi a limogé Annan et Tantawi dans le but de consolider son pouvoir, c’est peut-être Sissi qui lui a conseillé de le faire », a-t-elle ajouté.

« Annan a été écarté, contraint de se retirer de l’armée et de la vie politique. L’Égypte de Sissi a instauré une tolérance zéro envers l’accession d’hommes de l’armée à des rôles politiques »

– Issandr el-Amrani, directeur du projet Afrique du Nord de Crisis Group

Bien que l’on ignore pourquoi Morsi a choisi Sissi à la place d’Annan, 2012 pourrait avoir marqué un point de rupture entre les deux anciens dirigeants militaires.

Issandr el-Amrani, directeur du projet Afrique du Nord de Crisis Group, a déclaré à MEE en 2015 qu’après les soulèvements de 2011, « il y [avait] eu une division au sein de l’armée qui [s’était] soldée par la nomination de Sissi au poste de ministre de la Défense ».

« Annan a été écarté, contraint de se retirer de l’armée et de la vie politique. L’Égypte de Sissi a instauré une tolérance zéro envers l’accession d’hommes de l’armée à des rôles politiques [de premier plan]. »

Cette querelle continuerait de faire rage depuis ; néanmoins, Annan a depuis lors essayé à plusieurs reprises de se repositionner sur la scène politique.

Sami Annan lors de son annonce télévisée, au cours de laquelle il a fait part de son intention de participer aux élections présidentielles de 2018 (capture d’écran)

Suite au renversement de Morsi en juillet 2013, Sissi et l’armée ont pris les commandes ; Sissi a été élu président en mai 2014 à l’issue d’un scrutin controversé au cours duquel la plupart des principaux partis politiques d’opposition ont été interdits.

Cela n’a pas semblé mettre fin aux tentatives persistantes d’Annan. Début 2015, il a fondé le parti Misr al-Orouba après le rejet par la Commission électorale suprême de sa demande de création du parti en décembre 2014.

« Il est plus évident qu’Annan a monté le parti pour préparer la prochaine course à la présidence », avait déclaré à l’époque une source politique libérale égyptienne à MEE.

L’ascension 

Né en 1948 dans une famille aisée de la ville de Mansourah, dans le delta du Nil, Annan a rejoint l’armée en 1967 et gravi les échelons pour commander les bataillons de défense aérienne égyptiens ; il a officié en tant qu’attaché de défense pour le Maroc entre 1990 et 1993.

C’est en 1997 qu’Annan a été reconnu pour la première fois comme un acteur important de la sécurité et de la politique en Égypte, lorsqu’une attaque terroriste à Louxor a tué 62 personnes et durement frappé le tourisme égyptien. À l’époque à la tête de la défense aérienne à Louxor, Annan s’est chargé de sécuriser la ville et de soutenir la police afin de venir en aide aux victimes.

Ses mesures habiles ont été saluées par le président de l’époque, Hosni Moubarak, qui a promu Annan à un poste plus élevé dans l’unité de défense aérienne. Cet événement a marqué l’ascension rapide d’Annan dans les rangs de l’armée, selon le journal Al-Arab.

Contrairement à Tantawi, un fidèle de Moubarak qui résistait à la réforme économique, Annan était considéré comme un homme susceptible de jouer un rôle important au sein de l’armée et du gouvernement.

« Annan voulait se présenter à la présidence depuis 2012 mais il a respecté les ordres de Tantawi, qui a demandé de ne pas participer directement aux élections »

– Ayman Nour, ancien candidat à la présidence

Contrairement à la jeune génération d’officiers de l’armée égyptienne, Annan n’a pas suivi d’études ou de formation aux États-Unis. Au lieu de cela, il a effectué la majeure partie de sa formation en Égypte, puis en France et en Russie, selon des propos accordés au New York Times par des responsables américains en 2011

Annan est réputé pour être un homme astucieux parmi sa génération d’officiers militaires, mais aussi plus ouvert et plus sociable que Tantawi.

Une tentative d’assassinat

Après avoir tenté de se présenter aux élections présidentielles contre Sissi en 2014, Annan a affirmé avoir été visé par une tentative d’assassinat en raison de ce projet.

Son porte-parole a déclaré à l’époque à Al-Arabiya que des hommes armés à bord d’un véhicule l’avaient pourchassé et avaient ouvert le feu sur sa voiture alors qu’il rentrait chez lui, mais qu’il était parvenu à s’échapper.

« Annan s’est rendu au poste de police à la suite de cette fusillade, mais la police a soutenu que sa déclaration était montée de toutes pièces. Il a finalement dû se retirer des élections suite à la menace qui pesait sur lui », a indiqué une source politique libérale.

Des partisans égyptiens du gouvernement brandissent le drapeau national lors d’un rassemblement sur l’emblématique place Tahrir du Caire, le 25 janvier 2016 (AFP)

D’après Abou el-Magd, il était question d’assigner Annan à résidence quand ce dernier a insisté pour se présenter aux élections présidentielles, tandis que les médias égyptiens – connus pour relayer les penchants du gouvernement – reflétaient une intolérance croissante à l’égard d’Annan.

« Chaque fois que le nom d’Annan était mentionné dans les médias égyptiens, ce n’était pas sous un jour positif », a souligné Abou el-Magd.

« Il était décrit comme une menace pour Sissi à cause de son désir de se présenter aux élections – chose qui est considérée comme l’équivalent d’un acte de trahison. »

L’homme du Pentagone

Lorsque le soulèvement de 2011 a débuté, Annan se trouvait à Washington « pour une semaine de réunions avec des responsables américains de haut rang ». Il a écourté sa visite et est retourné en Égypte le 28 janvier, a rapporté le New York Times

À l’époque, il était considéré par le Pentagone comme « un lien crucial pour les États-Unis pour avancer avec Le Caire sur ce chemin rocailleux », a rapporté le New York Times.

L’amiral William Fallon, ancien chef du Commandement central américain aujourd’hui à la retraite, qui supervisait les opérations militaires américaines au Moyen-Orient, notamment en Égypte, a décrit Annan comme « un homme vif d’esprit […], réfléchi, astucieux et compétent », selon des propos relayés dans l’article.

Il a été rapporté que les États-Unis poussaient Annan à jouer un rôle de médiateur clé après les soulèvements, bien que sa proximité avec Moubarak ait été perçue comme un obstacle potentiel à son accession à n’importe quel poste au sein d’un nouveau gouvernement.

Annan a joué un rôle central dans les échanges réguliers entre les forces armées égyptiennes et américaines. Il faisait partie d’une équipe qui a navigué entre Washington et le Caire et nourri une relation étroite et vieille de trente ans entre les armées des deux pays.

Poignée de mains entre Sami Annan, ancien chef d’état-major de l’armée égyptienne, et James Mattis, alors chef du Commandement central américain, lors d’une réunion au Caire le 29 mars 2011 (AFP)

Michael Mullen, amiral de l’US Navy aujourd’hui à la retraite, qui a officié en tant que chef des opérations navales entre 2005 et 2007 et président du Comité des chefs d’état-major interarmées jusqu’en 2011, faisait partie de ses plus proches homologues aux États-Unis, avec lesquels il avait établi des communications régulières et auxquels il rendait régulièrement visite.

Alors que les Américains s’étaient apparemment méfiés d’Annan lorsqu’il était devenu chef d’état-major en 2005 en raison de ses lacunes en anglais et de son manque de formation aux États-Unis, ce dernier a rapidement développé un rôle central dans les échanges et les relations militaires entre les États-Unis et l’Égypte.

Des câbles échangés en 2005 ont révélé le rôle central joué par Annan dans la modernisation de l’armée égyptienne grâce aux fonds et aux technologies des États-Unis. Sous sa direction, la majeure partie de l’aide américaine versée à l’Égypte, d’un montant d’1,3 milliard de dollars, a servi à « moderniser l’équipement en remplaçant un stock soviétique démodé par un inventaire américain », selon des câbles de l’ambassade américaine.

Tandis que les États-Unis ont investi dans l’armée égyptienne pour « renforcer l’interopérabilité […] afin de façonner la modernisation militaire de l’Egypte […] [et] l’accès potentiel [à l’armée du] ministère de la Défense », des désaccords réguliers semblent avoir opposé l’Égypte et les États-Unis au sujet des fonds de plus en plus importants et de ce que les États-Unis pouvaient négocier en échange de leurs investissements.

Des câbles ont également révélé qu’Annan avait joué avec Tantawi un rôle déterminant dans les négociations, la coordination et l’échange d’informations avec leurs homologues américains sur des questions liées au partage de renseignements, notamment vis-à-vis du conflit israélo-arabe et du Hamas, dans la lutte contre le trafic d’armes le long des frontières égypto-gazaouie et égypto-soudanaise, ainsi que dans le renforcement des mesures de sécurité en Afghanistan et au Pakistan.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.