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Trois réfugiés libyens sans-abri passent le Ramadan en France

Difficile pour les réfugiés venus de Libye de vivre en France ; trois d’entre eux évoquent avec nostalgie la période Mouammar Kadhafi
Une personne dort sur un carton avant l'évacuation d’un camp de fortune, le 16 Juin à Paris (AFP)

PARIS - Assis dans la rue, au coin d’un camp sauvage de réfugiés à Paris, trois Libyens partagent leur dernier repas avant l’aube du Ramadan, heure du début d’un jeûne pénible de 18 heures. En repliant une nappe de fortune, ils rangent soigneusement dans un sac à provisions les aliments offerts par les organismes de bienfaisance parisiens, et discutent du moment exact du lever du soleil, pour savoir s’ils auront le temps de se rouler une dernière cigarette ou boire une gorgée d'eau.

Ces bavardages enjoués font oublier leur triste sort – la misère dans les rues de Paris, dans un pays dont ils ne parlent ni ne comprennent la langue.

Ils évoquent le Ramadan en Libye, en font défiler des photos sur leurs téléphones mobiles, et comparent des clichés d’iftars dégustés jadis en famille, montrant de grands plats colorés débordant de nourriture comme lors de banquets.

« Des organismes de bienfaisance et des particuliers fournissent bien de la nourriture au camp, mais c’est toujours froid. Et il fait froid », déplore Hamdi, 18 ans. « Parfois, on nous apporte des plats chauds, mais il n’y en a pas assez pour tout le monde et les gens se battent pour en avoir. Je ne vais pas me battre pour de la nourriture ; je préfère autant m’en passer. »

Il ajoute avec nostalgie que son dernier repas chaud décent remonte à trois semaines, en Libye, juste avant de tenter l’aventure européenne.

Hamdi est originaire de Tawarga. Tous les habitants en furent chassés en 2011, au temps de Mouammar Kadhafi, après que des soldats issus de leur ville ont été accusés de crimes de guerre. Il a passé cinq ans dans un camp de fortune pour personnes déplacées à Tripoli. Marginalisée par ses origines, sa famille n’était pas en mesure de lui offrir une éducation digne de ce nom et elle a compris qu’il n’y avait aucun avenir en Libye. Elle a donc rassemblé 730 dollars pour que leur fils se risque à traverser la Méditerranée dans un canot pneumatique surchargé.

« Beaucoup d’habitants de Tawarga ont comme moi quitté la Libye parce que nous étions des parias dans notre propre pays », a-t-il indiqué. « Là-bas, je n’avais rien à espérer. »

Il est arrivé en Europe il y a moins d’un mois, mais remet déjà en cause sa décision, car il n’aurait jamais imaginé combien la vie serait difficile ici.

On sous-estime le nombre de Libyens qui montent dans les bateaux de migrants clandestins vers l’Italie. Cela s'explique en partie par le fait que beaucoup d’entre eux se déclarent d’une nationalité différente à l’arrivée ; c’est le cas de Malek, 19 ans, originaire de Benghazi qui, après deux ans de guerre civile, a quitté son domicile et sa ville, en ruines, et fui la Libye 10 jours plus tôt.

« On m'a conseillé de dire aux Italiens que j’étais Palestinien parce qu’ils pensent que tous les Libyens à bord sont des passeurs ; c’est pourquoi j’ai jeté mon passeport à la mer », dit-il. « Mais, en Italie, je suis tombé sur un interprète palestinien. Quand il m’a posé des questions sur son pays, je lui ai répondu que je venais d’une ville dont j’avais vaguement entendu parler à la télévision. Il savait pertinemment que je mentais, mais sans pouvoir le prouver. J'ai finalement réussi à me faire enregistrer comme Palestinien. »

L’encre bleue tachant encore le col du T-shirt blanc de Malek est un souvenir de sa tentative d’empêcher la police italienne de prendre ses empreintes digitales. Mais il s’est vite laissé faire quand il a vu que deux autres récalcitrants avaient été calmés au taser. Deux migrants soudanais dans le même camp parisien ont témoigné que 10 hommes descendus du bateau avec eux ont été maîtrisés au taser pour la même raison.

Après dix jours en errance en Italie et en France, il a perdu toutes ses illusions, d’autant plus que des migrants tunisiens et marocains l’ont soulagé des quelques centaines d'euros qu’il avait apporté de Libye.

«Je pensais que l’Europe serait la solution, mais je constate maintenant qu’il n’en est rien. La Libye a beaucoup de problèmes, mais on a beaucoup de problèmes ici aussi », soupire-t-il. « Si j’arrive à trouver un endroit pour refaire ma vie, je resterai, mais en ce moment je n’ai qu’une envie : rentrer chez moi, surtout parce que c’est le Ramadan, l’occasion pour nous de passer du temps en famille. »

Mohamed, 24 ans, ancien soldat de l’armée de Kadhafi qui a fui Tripoli en 2011, est resté ces cinq dernières années en Europe, tant par orgueil que par crainte.  Il a tout mis en œuvre pour y refaire sa vie, en vain.

« En Libye, je ne manquais de rien – voiture, argent, maison, des muscles bien galbés et une vie. Mais, quand ils ont tué Kadhafi, j’ai dû partir parce que je savais qu'ils me réserveraient probablement le même sort », dit-il.

Tous ses biens tiennent dans un petit sac à dos – dont un change de vêtements et un téléphone mobile avec son chargeur. Après cinq ans à dormir dans les rues de villes européennes, il est tellement amaigri que ses yeux paraissent exorbités. Sa mère ne cesse de lui demander des photos, mais il trouve toujours une excuse pour ne pas lui en envoyer.

«Ça lui briserait le cœur de me voir aussi amaigri », dit-il.

Après avoir été refoulé vers Italie – où il a été enregistré comme réfugié en 2011, et après avoir tenté sa chance dans huit autres pays européens – Mohamed redoute de se retrouver à nouveau dans ce pays car il n’offre aucun soutien aux réfugiés. Ce n’est pas la passerelle vers une nouvelle vie en Europe : l’Italie devient parfois l’obstacle qui empêche les migrants de s’installer ailleurs en Europe. Les autorités italiennes sont débordées et se contentent souvent de prendre les empreintes digitales des nouveaux arrivants et de les livrer à eux-mêmes. Mais leurs empreintes digitales sont entrées dans une base de données européenne et les migrants interpellés par la police dans d’autres pays sont automatiquement renvoyés dans leur pays d'immatriculation.

« On m’a dit qu’en France les empreintes digitales n’ont guère d’importance, alors j’ai fait ma demande d’asile à ce pays », dit-il. « Tout ce que je veux c’est trouver un emploi et gagner assez d’argent pour m’acheter une belle voiture et revenir enfin au pays. Pas question de rentrer sans rien au bout de cinq ans, j'aurai trop honte. »

Ces trois Libyens font partie des nombreux réfugiés qui se retrouvent sans-abri et sans le sou en Europe, mais qui cachent la triste vérité à leur famille restée au pays, perpétuant ainsi sans le vouloir le mythe d’une Europe panacée pour qui veut échapper à la guerre, à la pauvreté ou à la persécution.

Leur désenchantement vis-à-vis de l'Europe n’est rien comparé à ce qu'ils pensent de leur propre pays. Mohamed, Malek et Hamdi sont restés de fidèles partisans de l'ancien régime de Kadhafi, et ils sont convaincus que sa disparition a anéanti la promesse d’un bon avenir.

« Avant, la Libye était un pays formidable où mon avenir était assuré », a dit Malek, qui déplore l'intervention de l'OTAN en 2011.

« Regardez ce qu’est devenu mon pays – plus d'argent, plus de pétrole, plus de paix, plus de stabilité. On ne se serait jamais embarqué avec les Africains si notre leader était encore en vie. On se rendrait également en Europe, mais avec une bourse d’études en poche. »

Sur son portable, Mohamed fait défiler les documents pleins des souvenirs de l’ancienne gloire de la Libye – photos et clips vidéo de l’ancien dirigeant du pays, des photos de lui-même en uniforme, brandissant des armes deux fois sa taille, ou se prélassant avec des amis sur une plage à Tripoli. Les trois hommes affirment qu’ils accueilleraient le retour au pouvoir d’un des enfants de Kadhafi – suggérant son fils Saif al-Islam, emprisonné depuis 2011 à Zintan, ville située dans les montagnes, voire même sa fille, Aisha, en exil à Oman.

Mohamed sélectionne sur son téléphone l’un des nombreux chants à la gloire de Kadhafi. Celui-ci a été composé par un chanteur libyen actuellement exilé en Tunisie, et tandis que la frêle mélodie égrenait ses notes dans la brume de l’aube parisienne, les trois jeunes hommes ont entonné ce chant à l'unisson. À la fin, ils ont levé la main et formé de quatre doigts le salut qui servait de devise à la Libye pendant quatre décennies : « Allah, Mouammar et la Libye, wa bis [seulement]. »

Cinq ans après la mort de Kadhafi, son héritage se perpétue, même en France, à 2 800 km de là. Et ces migrants libyens ne sont pas les seuls – ils incarnent une catégorie de Libyens nostalgiques de leur vie sous l’autorité de leur ancien chef, dont certains anciens combattants révolutionnaires qui estiment maintenant que le soulèvement de 2011 fut une erreur. Un tel sentiment pro-Kadhafi reste l’un des secrets les mieux gardés de la Libye.

Après avoir accueilli l’aube du Ramadan en rendant gloire à Kadhafi, nos trois amis se sont préparés à réintégrer les deux tentes qu’ils partagent avec des migrants tunisiens.

« Je vous présente notre rêve européen », a déclaré Mohamed, montrant d’un geste circulaire les tentes bondées qui bordent la rue parisienne, sous lesquelles s’abritent des centaines de réfugiés venus d’Afrique et d’Afghanistan.

« Regardez donc comment il s’est réalisé : en Libye, je ne manquais de rien. Ici, je n'ai rien. »

La conversation revient brièvement aux iftars en Libye, et ils évoquent leurs plats et accompagnements libyens de prédilection – bazeen, macaroni, harissa et dessert de carrés de Basbousa baignant dans leur sirop. Démunis et souvent à jeun pendant plusieurs jours, les trois jeunes gens se sont engagés à observer quoi qu'il arrive le Ramadan, avec le même sérieux qu’en Libye.

« Certes, on se prépare encore à une longue journée dans le froid », a dit Malek. « Mais Allah va nous en sortir, c’est sûr. »

Lorsque les cadres de l’ambassade libyenne à Paris ont appris la présence de ces trois Libyens sans-abri, ils ont exprimé leur surprise et promis que tout Libyen dans cette situation et désireux de retourner volontairement en Libye aurait droit au rapatriement, organisé par l'ambassade et aux frais de celle-ci.

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.