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Un adolescent de Gaza est décédé après s’être vu refuser le passage en Israël

Les parents d’Ahmed Shubeir, qui était âgé de 17 ans, affirment que l’accès en Israël lui a été interdit à cause de leur refus de collaborer avec les services de renseignement israéliens
Un char de l’armée israélienne circule près du poste-frontière d’Erez à la frontière sud d’Israël avec la bande de Gaza, le 21 novembre 2012 (AFP)

BANDE DE GAZA – « La voix de mon fils Ali me disant qu’Ahmed ne pouvait pas respirer m’a réveillé. Je l’ai emmené immédiatement à l’hôpital d’al-Shifa. Les médecins ont essayé de l’aider avec de l’oxygène et des chocs électriques au cœur, mais son cœur trop faible ne pouvait plus le supporter », a rapporté, les yeux pleins de larmes, Hassan Shubeir, le père d’Ahmed.

Ahmed est décédé le 14 janvier à l’âge de 17 ans, plongeant sa famille dans un immense chagrin.

Selon les médecins d’Ahmed à Gaza, le jeune adolescent serait encore en vie s’il avait été autorisé à subir une opération chirurgicale en Israël, où on lui aurait installé une nouvelle valve cardiaque. La chirurgie ne l’aurait pas guéri de ses malformations cardiaques congénitales, mais sa vie aurait été prolongée.

En raison du siège israélien imposé à Gaza depuis 2007, le matériel médical se fait rare dans la bande côtière appauvrie, ce qui rend impossible le traitement des cas médicaux complexes comme celui d’Ahmed.

« Nous regardions la mort se rapprocher d’Ahmed sans pouvoir rien faire. C’est le sentiment le plus difficile auquel un parent puisse être confronté », a déclaré Shubeir.

« Nous regardions la mort se rapprocher d’Ahmed sans pouvoir rien faire. C’est le sentiment le plus difficile auquel un parent puisse être confronté »

Depuis septembre 2016, les autorités israéliennes ont refusé à maintes reprises de laisser Ahmed traverser la frontière d’Israël depuis Gaza, au poste-frontière d’Erez, afin de subir cette chirurgie cardiaque vitale. Son père affirme que cela est dû à son refus de collaborer avec les autorités israéliennes, qui voulaient des informations sur des combattants palestiniens.

La mère d’Ahmed a souffert d’une dépression nerveuse suite à la mort de son fils et son frère Ali, qui était très proche de lui, est toujours en état de choc et n’a pas pu reprendre ses activités scolaires.

Non seulement ce décès a affecté cette famille soudée, mais les amis d’école d’Ahmed ont également du mal à accepter sa mort.

« Ahmed était mon meilleur ami, nous partagions le même bureau en classe », a déclaré Ahmed al-Afghany, 17 ans.

« Nous vivons dans le même immeuble, alors quand Ahmed devait aller à l’hôpital et ne venait pas à l’école, je lui apportais les leçons et les devoirs qu’il avait manqués. »

Ahmed al-Afghany a ajouté qu’ils partageaient tous deux le rêve de devenir médecins. « Je n’arrive pas à croire qu’il est décédé », a-t-il répété.

La famille d’Ahmed regarde des photos de lui sur un téléphone portable (MEE/Mohammed Asad)

Le porte-parole du ministère de l’Intérieur de Gaza, Eiad al-Bozum, a confirmé à MEE qu’il était assez courant pour les autorités israéliennes au poste-frontière d’Erez d’exploiter le besoin urgent de voyager des Gazaouis. Les patients, les étudiants et les commerçants peuvent être soumis à de longs interrogatoires pour obtenir des informations.

« Les renseignements israéliens exploitent la nécessité qu’ils ont de se rendre rapidement en Israël afin de les utiliser comme espions à Gaza », a déclaré Bozum. « Le ministère de l’Intérieur fait de son mieux pour sensibiliser les gens. Nous rencontrons toutes les personnes qui veulent passer par Erez et les informons des moyens utilisés par les Israéliens pour influencer leur état d’esprit au cours des interrogatoires », a-t-il indiqué.

Bozum avait entendu parler du cas d’Ahmed dans les médias, mais il n’était pas en mesure de donner plus d’informations sur son cas. « Les actes israéliens sont illégaux et dépassent toutes les lois internationales », a-t-il estimé.

Cas semblable à celui d’Ahmed, Fadi al-Qatshan, âgé de 26 ans, est mort à Gaza en 2014 parce que son implant cardiaque était tombé en panne. Sa famille a déclaré qu’il s’était également vu refuser l’entrée sur le territoire israélien pour y être soigné pendant plus d’un an après avoir refusé de collaborer avec les renseignements israéliens, selon Al Jazeera.

En 2014, des agents de renseignement israéliens se sont exprimés sur la façon dont ils se servaient de « l’extorsion » contre « des Palestiniens innocents » pour recueillir des informations sur les militants.

Dans un entretien avec The Guardian, un ancien agent des renseignements israéliens avait déclaré que ceux qui avaient besoin d’un traitement en Israël ou en Cisjordanie étaient la cible de chantage, ajoutant qu’ils avaient deux représentants de l’unité de renseignement sur le terrain, un au quartier général de la division en Cisjordanie et un à Gaza.

L’enfance d’Ahmed

Le 20 juin 1999, Hassan Shubeir, 55 ans, a accueilli la naissance de son deuxième fils, Ahmed. Au cours des tests médicaux préliminaires, les médecins ont découvert que le nouveau-né souffrait de malformations cardiaques congénitales qui ne pouvaient pas être traitées dans la bande de Gaza en raison du manque de ressources médicales.

Âgé de quelques jours à peine, Ahmed a été transféré d’urgence à l’hôpital de Makassed, à Jérusalem, où il a subi sept heures d’intervention à cœur ouvert dans une tentative désespérée pour lui sauver la vie.

Ahmed Shubeir à Jérusalem, 2015 (photo fournie par Hassan Shubeir)

« Même après sa première intervention chirurgicale, Ahmed avait besoin d’un traitement spécial qui ne pouvait pas lui être administré à Gaza. Les médecins nous ont dit qu’il devait passer des contrôles de temps en temps », a déclaré Shubeir, qui travaille comme conseiller juridique au ministère de l’Économie nationale palestinien.

Comme beaucoup d’autres patients gravement malades de Gaza, Ahmed s’est rendu en Cisjordanie et en Israël pour des examens périodiques et des opérations chirurgicales. Pour les problèmes de santé compliqués tels que celui d’Ahmed, l’Autorité palestinienne couvre habituellement les frais de traitement et de déplacement.

Les parents d’Ahmed l’ont décrit comme un enfant très actif qui aimait jouer avec ses amis et dont la joie de vivre n’avait pas faibli malgré les médicaments quotidiens et les rendez-vous chez le médecin.

Mais en 2015, la santé d’Ahmed s’est détériorée en raison de problèmes avec la valve cardiaque artificielle qu’on lui avait implantée douze ans plus tôt. Le 27 décembre, il a été transféré à l’hôpital de Tel HaShomer à Tel Aviv, où il a subi une laparoscopie diagnostique et thérapeutique.

C’est alors que les médecins ont décidé qu’Ahmed avait besoin d’une autre intervention majeure pour implanter une nouvelle valve cardiaque artificielle. « Une telle opération nécessite des tests cliniques mensuels. Nous avons préparé tous les documents requis et tout allait bien », a déclaré Shubeir.

« Je suis juste un enfant »

Le 18 février 2016, Ahmed et sa mère ont pris la route pour le poste-frontière d’Erez afin de se rendre en Israël, comme ils le faisaient depuis dix-sept ans.

Mais les événements ont pris une tournure inattendue.

La mère d’Ahmed a rapporté qu’elle avait été convoquée pour rencontrer un agent des renseignements israéliens, lequel l’a informée qu’il était au courant du cas d’Ahmed.

Selon la mère d’Ahmed, l’agent a essayé de la convaincre de collaborer avec lui. Il voulait les noms et les emplacements de militants palestiniens à Gaza en échange d’un accès facilité en Israël pour son fils.

« Mon fils et moi venons dans votre pays depuis dix-sept ans et nous n’avons jamais créé de problèmes ou posé de menaces pour votre sécurité », lui a-t-elle répondu. « Je ne peux pas collaborer avec vous. Je ne sauverai pas mon fils en tuant les fils d’autrui. »

Après l’interrogatoire, Ahmed et sa mère ont finalement été autorisés à traverser le poste-frontière d’Erez et se sont rendus à l’hôpital Tel HaShomer, où les médecins ont fixé la date de l’opération d’Ahmed au 10 septembre.

Ils sont rentrés à Gaza, ne sachant pas que ce serait la dernière fois qu’ils seraient autorisés à pénétrer en Israël par Erez.

À la veille de son opération, ils ont reçu un appel téléphonique alarmant d’un département affilié à l’Autorité palestinienne à Gaza. « Nous avons reçu un appel téléphonique du département de traitement médical à l’étranger nous annonçant qu’Ahmed et sa mère faisaient l’objet d’un contrôle de sécurité israélien et qu’ils ne pouvaient pas partir le lendemain », a déclaré Hassan Shubeir.

Malgré cet obstacle, la famille n’a pas perdu espoir, a appelé l’hôpital et a fixé une nouvelle date pour l’opération. Pour obtenir un soutien supplémentaire, ils ont contacté des institutions locales de défense des droits de l’homme qui travaillent sur des cas comme le leur.

Hasan Shubeir tenant un rapport médical sur la maladie cardiaque de son fils (MEE/Mohammed Asad)

Après deux mois d’attente, le Centre palestinien pour les droits de l’homme a appelé Shubeir et lui a dit que les renseignements israéliens voulaient rencontrer le jeune Ahmed, seul, le 16 novembre.

« L’état d’Ahmed était en train de s’aggraver, je n’avais pas d’autre choix que d’emmener mon fils rencontrer l’agent israélien ; nous sommes arrivés à Erez à 8 heures », a-t-il déclaré.

« Je suis resté du côté palestinien en regardant mon fils traverser seul vers le côté israélien. J’ai attendu pendant onze heures sans être informé de quoi que ce soit. Il est revenu à 19 heures, fatigué et effrayé », a-t-il ajouté.

Les parents d’Ahmed ont précisé que les soldats israéliens avaient pris sa nourriture et ses médicaments et l’avaient laissé dans une salle vide pendant dix heures avant de pouvoir voir l’agent.

Selon ses parents, l’agent a posé à Ahmed des questions intimidantes : « Tu ne veux pas subir cette opération ? Je sais que tu souffres et ton cœur s’affaiblit chaque jour. Nous n’exigeons pas beaucoup de toi, juste quelques noms et endroits. Tu es un jeune et tu auras une belle vie. »

Ahmed a refusé de collaborer et, selon ses parents, a répondu : « Je suis juste un enfant, je ne sais pas comment faire de telles choses, je veux me faire opérer et réussir à l’école. »

À la fin de la rencontre, Ahmed est rentré chez lui avec la conviction qu’il ne pourrait pas subir l’opération.

« J’espère qu’il sera la dernière victime »

Le Centre Al Mezan pour les droits de l’homme, à Gaza, a publié un rapport en janvier dernier affirmant que les autorités israéliennes utilisaient régulièrement cette « mesure coercitive » avec des patients palestiniens ayant besoin de permis pour traverser Erez, dans des cas comme celui d’Ahmed.

Des patients palestiniens attendent des documents officiels pour recevoir un traitement médical en Israël au département de la santé du Hamas à Gaza, le 13 février 2014 (AFP)

Le rapport indique que 2016 marque une baisse du nombre de patients de Gaza auxquels l’accès par le poste-frontière d’Erez a été accordé, passant de 77,6 % en 2015 à 61 % en 2016, selon les chiffres du bureau de coordination de la santé palestinien.

Le père d’Ahmed, lui, ne peut toujours pas accepter la réalité. « Pourquoi ? … Il n’avait rien fait, murmure-t-il en regardant la photo de son fils sur le mur du salon. C’était un bon garçon, aux excellentes manières ».

« J’espère qu’il sera la dernière victime, ajoute-t-il en essuyant une larme. Je prie Dieu pour que personne n’éprouve ce que j’ai vécu. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.