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Un groupe de média égyptien reproche aux journalistes de questionner les déclarations de l'armée

« Si vous avez un décompte de morts qui ne vient pas de l'armée, alors il doit venir des terroristes », déclare le président du service national d’information à MEE
Photo : Le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi examine le matériel militaire au cours d'une visite dans la péninsule du Sinaï après une vague d'attaques meurtrières contre les forces armées par les militants du groupe État islamique, le 4 juillet 2015 (AFP

LE CAIRE - Conformément à l'article 33 d'un projet d'une nouvelle loi anti-terrorisme, les journalistes travaillant en Égypte pourraient faire face à des poursuites et être condamnés à jusqu'à deux ans de prison s’ils rapportent de « fausses » informations sur les attaques contredisant les déclarations officielles

Selon des responsables gouvernementaux, le libellé de la disposition exige la preuve de « l'intention » et  de la « malveillance ».

« J’espère que personne ne l'interprète comme une restriction à la liberté de presse », a déclaré le ministre de la Justice Ahmed al-Zind à l’AFP dimanche.

Alors que les projets de la nouvelle loi anti-terrorisme et les confirmations de l'article 33 ont commencé à circuler, les journalistes ont reçu des courriers électroniques remettant en cause leurs articles sur les attaques dans le nord du Sinaï perpétrées par le groupe État islamique (Daech) dans la province du Sinaï le 2 juillet.

« [Votre article] dispose de quatre sources anonymes, et votre nombre de soldats morts était incorrect, mais d'autres, comme le Wall Street Journal ont mentionné le bon chiffre (dix-sept). Alors allez-vous faire une correction ou projetez-vous d’en faire une ? » peut-on lire dans un courriel envoyé à Middle East Eye par un « journaliste » du groupe FactCheckEgypt (FCE).

Selon le porte-parole des forces armées, le nombre de soldats qui sont morts dans l'attaque sur Sheikh Zoweid la semaine dernière est de dix-sept, tandis que d'autres sources telles que Sky News et l'Associated Press (AP) avaient signalé un chiffre beaucoup plus élevé d'environ soixante-dix blessés.

La plupart des journaux et des sites web à travers le monde ont cité ce chiffre, alors que le chiffre officiel était resté le même pendant que la bataille continuait. Les funérailles officielles de l'État pour les soldats morts dans le Sinaï ont été annulées, un changement que certains ont vu comme un moyen de cacher la vérité sur le nombre réel de victimes.

Même le Wall Street Journal - mentionné comme un exemple de pratique de journalisme correct dans le courriel - a écrit un article mettant en doute la déclaration officielle et la responsabilité du gouvernement.

« La déclaration n'a pas expliqué l'écart avec les déclarations officielles antérieures indiquant que soixante soldats avait été tués et blessés au combat. Aucun bilan des victimes ne pouvait être confirmé de source indépendante, alors que le gouvernement a maintenu une restriction de deux ans sur l'accès des médias dans le nord du Sinaï », a écrit le Wall Street Journal dans l'article après avoir signalé le décompte officiel des corps.

« C’est une zone militaire et les communications ont été coupées pendant la journée », a dit le président du service national d'information (SIS), Salah Sadek, à MEE. « Quelles autres sources que celle officielle venant de l'armée pouvez-vous avoir ? »

Photo : un manifestant a un ruban adhésif sur la bouche lors d'une manifestation pour la libération du journaliste anglo-égyptien d’Al-Jazeera Ahmed Mansour devant la cour pénale à Berlin le 22 juin 2015 (AFP)

Les journalistes ont été interdits dans le Nord-Sinaï depuis que la zone a été déclarée zone militaire il y a deux ans. Seuls quelques journalistes locaux continuent de travailler sous restrictions sévères.

« Si vous avez un décompte de morts qui ne vient pas de l'armée, alors il doit venir des terroristes », a déclaré Sadek, repoussant l'idée de sources indépendantes sur le terrain.

Lorsque MEE l’a interrogé sur le fait que la bataille a eu lieu dans une ville de 60 000 personnes, Sadek a expliqué que « les habitants ne peuvent se déplacer sur le terrain si l'armée et les terroristes se battent. Et même s’ils le pouvaient, pourquoi n’utiliseraient-ils pas leurs noms ? Quelles preuves ont-ils pour réfuter les chiffres officiels ? »

Les journalistes ou les locaux rapportant les mouvements de troupes ou les affaires militaires sont passibles de poursuites judiciaires. La plupart des journalistes locaux - certains avec une longue expérience de travail pour les médias internationaux - ont déjà des cas en instance devant les tribunaux militaires. Ainsi, beaucoup refusent d'utiliser leurs vrais noms pour faire leur travail.

« Les sources anonymes viennent  des terroristes, il n'y a pas d'autre possibilité », a déclaré Sadek à MEE. « Un local qui veut contredire les chiffres ou les déclarations officiels n’aurait pas peur d'utiliser son vrai nom, s’il avait des preuves de ce qu'il prétend », a-t-il ajouté.

« Pourquoi le gouvernement mentirait-il à ce sujet ? Ce sont les chiffres officiels ; peut-il y avoir un nombre exact autre que l’officiel ? C’est dans la mentalité de l'armée de montrer les crimes et les atrocités commises par les terroristes et de protéger la nation », a déclaré Sadek.

L'accent sur le nombre et le décompte des corps est crucial car « un plus grand nombre de victimes a un impact sur le moral du peuple égyptien, donc cela devient une question de sécurité nationale », a-t-il ajouté.

Lundi, le porte-parole des forces armées a publié une déclaration sur une page officielle Facebook en disant que « l'Egypte a combattu dans deux guerres en même temps ces derniers jours. Une sur le terrain contre l'ennemi lâche et crapuleux enveloppé dans le manteau de l'islam, une religion qui ne lui appartient pas ».

L'autre était « une guerre médiatique menée par les platesformes de médias étrangers tendancieuses dans le cadre de la guerre de quatrième génération et de la guerre de l'information », a écrit le porte-parole, faisant écho à un récent discours prononcé par le président Abdel Fattah al-Sissi.

FactCheckEgypt

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement égyptien publie une déclaration critiquant ce qu'ils jugent comme étant une « couverture tendancieuse » ou fait la morale aux médias étrangers sur leur façon de rapporter les affaires égyptiennes.

Samedi, le ministère des Affaires étrangères a publié pour les journalistes étrangers un guide de style sur la façon de décrire les groupes terroristes. Le dépliant a suggéré d'utiliser des termes comme extrémistes, sauvages, meurtriers, fanatiques, abatteurs, meurtriers, assassins, tueurs et  destructeurs, mais en évitant toute terminologie d'inspiration religieuse. Ainsi, « djihadistes », « islamistes » et « Etat islamique » sont des termes qui ne doivent pas être utilisés.

Ce qui est presque sans précédent, cependant, est l'émergence d'un organe appelé FactCheckEgypt qui a écrit par mail directement aux journalistes, leur demandant de signaler le nombre officiel de victimes ou d'éviter d'utiliser des sources anonymes. En Egypte, de nos jours, les gens ont peur de parler à un journaliste, même quand ils achètent de l’essence ou des légumes.

« FactCheckEgypt a commencé il y a quelques semaines, mais il n'a pas encore officiellement été lancé », a expliqué Sadek. « Nous sommes toujours à l’essai, nous avons opté pour un atterrissage en douceur et l'attaque sur Sheikh Zoweid était un bon test pour nous », a-t-il dit.

Le groupe, explique Sadek, vise à vérifier les chiffres et l'utilisation de sources par « tous les médias [source] qui écrivent sur l'Egypte », bien que les courriels aient été envoyés jusqu'ici seulement aux médias étrangers. « Nous allons critiquer et faire vérifier les journaux égyptiens aussi », a promis Sadek.

On ne sait pas, cependant, ce qui se passera si les journalistes refusent de changer leurs articles, en particulier si la nouvelle loi anti-terrorisme et l'article 33 sont approuvés. « Si vous ne vous conformez pas à plusieurs reprises, nous passerons à une autre étape », a déclaré Sadek.

Ce que ce stade entraînera, cependant, « on ne lemsait pas encore. Nous pourrions faire un procès conformément à la loi ... Si vous faites votre travail et que vous rapportez le décompte officiel des corps ou vous ne rapportez pas intentionnellement de fausses informations, vous n’avez rien à craindre ».

« La culture de la responsabilité »

Même le statut de la nouvelle organisation n’est pas tout à fait clair même si Sadek affirme qu'elle est « une ONG indépendante affiliée au service national d'information. « Le SIS se décrit comme un porte-parole médiatique de l'État égyptien qui promeut l'image de l'Égypte à l'étranger ».

« FactCheckEgypt est affilié au SIS, mais il n’est pas un organisme gouvernemental. Il est indépendant. »

Sadek a déclaré à MEE que le nouveau garde-fou est encore dans sa phase embryonnaire et n’a pas voulu divulguer combien d'employés y travaillaient.

« Tout ce que je peux dire est qu'il n'y a pas de fonds pour cela et qu’il y a des journalistes égyptiens, employés par divers organismes et des journaux d'actualité qui travaillent volontairement pour FactCheckEgypt. »

L'éditeur actuel est Ayman Walash, un « expert en affaires politiques » travaillant pour le SIS et le ministère de l'Investissement, selon son compte Twitter - une collection infinie de retweets de tweets officiels de Sissi. « Oui, Ayman Walash travaille pour le SIS et il en est le rédacteur en chef pour le moment, mais juste parce qu'il aide à construire la structure de la plate-forme », a déclaré Sadek.

Pour se conformer aux normes internationales en vérification des faits, les journalistes ont été formés au FCE gratuitement par iMediaEthics, un organisme de surveillance américain des médias, cofondé et annoncé par l’organisation de Rhonda Roland Shearer. Shearer est déjà connue de certains correspondants étrangers travaillant en Égypte pour ses attaques contre le chef du bureau du New York Times au Caire David Kirkpatrick et du Guardian Patrick Kingsley, entre autres.

« Nous avons choisi iMediaEthics parce que nous étions en contact avec eux et ils nous ont offert une formation gratuite. Ils ont une réputation crédible, responsable et solide, mais nous sommes ouverts à travailler avec toute autre organisation de médias qui pourrait nous aider à nous développer », a déclaré Sadek.

« Nous voulons apporter une nouvelle culture de la responsabilité à l’Égypte. Voilà pourquoi nous sommes respectueux des règles internationales de vérification des faits, les mêmes que celles, j’en suis sûr, adoptées dans votre pays par des organisations de vérification des faits », a continué Sadek.

Interrogé pour savoir si l'organisation ferait également vérifier les déclarations officielles du gouvernement, il a répondu : « Nous espérons que nous pourrons un jour être en mesure de vérifier les faits pour le gouvernement aussi ... La loi s’applique à tout le monde. Nous n’en sommes pas à ce point bien sûr, mais je rêve du jour où nous allons être en mesure de vérifier les faits et de critiquer la déclaration de tout fonctionnaire gouvernemental », a-t-il dit.

« Notre devise est la vérité, juste la vérité. »

Traduction de l’anglais (original) par Emmanuelle Boulangé.