Vikings et Abbassides : deux mondes aux antipodes mais interconnectés

Vikings et Abbassides : deux mondes aux antipodes mais interconnectés

#Culture

Une bague trouvée en Suède comportant une inscription « pour Allah » prouve que les Européens du Nord et les Arabes étaient en contact direct il y a plus de mille ans

Bague de l'ère viking, sur laquelle sont inscrits les mots « pour Allah » (Musée historique de Stockholm/Christer Ahlin)
- Jan Keulen's picture
27 mai 2015
Last update: 
Tuesday 13 October 2015 12:57 UTC
Last Update French: 
13 octobre 2015

Personne ne sait qui elle était. Elle a été enterrée il y a près de 1 200 ans à Birka, à 25 kilomètres à l'ouest de la ville actuelle de Stockholm. Birka, ville située sur l'île stratégique de Björkö, était un centre de commerce important lors de l'ère viking. De nombreuses découvertes archéologiques y ont été réalisées, telles que la « tombe 515 ». La femme mystérieuse a été découverte allongée dans un cercueil en bois rectangulaire. Bien que le squelette se soit complètement décomposé, les vêtements, les bijoux, les broches ainsi qu'une bague indiquent qu'il s'agissait d'une femme.

On ne sait pas si elle était une Viking ou si elle appartenait à un groupe ethnique différent. Était-elle peut-être une Arabe ? On ne sait pas non plus si elle priait les dieux vikings ou si elle était une musulmane (convertie). Mais sa bague, comportant l'inscription pour Allah, est une preuve matérielle passionnante et unique d'un contact direct entre l'Europe du Nord à l'âge des Vikings et le monde islamique.

La bague a été découverte à la fin du XIXe siècle et a été conservée au Musée historique de Stockholm, parmi d'autres trouvailles de l'âge des Vikings. L'année dernière, en utilisant un microscope électronique à balayage, des chercheurs ont découvert que la bague d'argent comportait un joyau en verre teinté, comme ils le décrivent dans la revue Scanning. Il s'agit de la seule bague trouvée en Scandinavie comportant une inscription en arabe coufique.

Selon une étude menée par le biophysicien suédois Sebastian Wärmländer, la bague avait été peu portée, et est « probablement passée de l'orfèvre à la femme enterrée à Birka avec peu de propriétaires dans l'intervalle ». Pour Wärmländer et ses collègues, la bague semble indiquer un contact direct entre la société viking et le califat abbasside qui régnait à l'époque sur la majeure partie du Moyen-Orient. La propriétaire de la bague ou une personne proche s'est peut-être rendue dans le califat ou dans ses régions alentours.



Il y a quelques années, des archéologues ont trouvé un « trésor d'argent » à Wieringen, une île habitée par les Vikings pendant une partie du IXe siècle. Le trésor comprend des dirhams abbassides, preuves d'une interconnexion extraordinaire et d'un commer

Nelleke Ijssennagger, spécialiste en histoire médiévale à l'université de Groningen (Pays-Bas) et experte de la période viking (793–1050), confirme que les Vikings étaient des explorateurs, des colonisateurs et des commerçants bien organisés et avancés. « J'imagine qu'ils étaient pragmatiques. Ils étaient d'excellents bateliers et de très bons navigateurs. Ils voyageaient loin et étaient sûrement ouverts d'esprit concernant les coutumes et les cultures des autres peuples. Les inscriptions runiques sur les tombes vikings mentionnent si une personne importante avait voyagé à l'ouest ou à l'est. La renommée, le nom et la réputation étaient cruciales pour les Vikings, et c'est dans ce sens que l'exploration de terres lointaines revêtait une grande importance à leurs yeux. »

« Le terme "Viking" peut prêter à confusion, explique Ijssennagger. À l'origine, les Scandinaves qui organisaient des raids et des pillages étaient appelés "Vikings". Des pirates. Les fermiers locaux qui restaient chez eux tout comme les artisans ou les commerçants n'étaient pas appelés "Vikings". Certains d'entre eux étaient peut-être des Vikings à temps partiel : des fermiers qui participaient aux saccages de temps à autre. Plus tard, le terme "Viking" s'est répandu, y compris chez les scientifiques, pour désigner l’ensemble du peuple du Nord. »

« Nous savons très peu des voyages des Vikings à l'ouest, vers ce qui est aujourd'hui l'Angleterre, les Pays-Bas et l'Allemagne. Ils allaient jusqu'en France (Normandie), en Italie et en Espagne. C’était principalement les Vikings du Danemark et de la Norvège qui entreprenaient ces voyages vers l'ouest. Mais nous n'avons que des sources écrites portant sur cette période, datées du XIIe  ou du XIIIe siècle, souvent rédigées par des moines ou des prêtres qui ont dépeint ces païens dans les couleurs les plus sombres. De toute évidence, ces récits n'étaient pas très objectifs. Malheureusement, il n'existe pas de documents écrits par les Vikings eux-mêmes. »

Toutefois, au sujet des voyages des Vikings vers l'est, il existe bel et bien des récits détaillés. Comme notre femme à la bague, les « Vikings de l'Est » venaient de la Suède actuelle. Ils ont établi des centres de commerce à Kiev et à Novgorod et atteignaient les terres des Turcs khazars et des Bulgares dans les steppes du Caucase et dans ce qui constitue aujourd'hui l'Azerbaïdjan et le nord de l'Iran. Ils entretenaient un commerce actif avec les Arabes, les Perses et les Grecs.

Des chroniqueurs arabes comme Ibn Khurradadhbeh (IXe siècle), Ibn Rustah, al-Mas'udi et al-Mukaddasî (qui ont tous les trois vécu au Xe siècle), entre autres, ont écrit abondamment sur les Rusiyyah, ou Rus, comme ils appelaient les Vikings de l'Est. Le témoignage le plus détaillé est celui d’Ahmad ibn Fadlan, dont le Risala a été traduit en anglais et dans d'autres langues européennes. En 2014, une nouvelle édition de Mission to the Volga a été publiée, éditée et traduite par James Montgomery.

Abu Fadlan était le secrétaire d'une délégation envoyée par le calife abbasside al-Muqtadir en 921–922 auprès du roi des Bulgares de la Volga. Il était un faqih, un expert en jurisprudence islamique, mais aussi un aventurier ; dans son écriture, il avait le souci du moindre détail humain. Vieux de plus de mille ans, son livre de voyage se lit comme un récit journalistique, écrit avec humour et le souci permanant de rester objectif et impartial. Comme le décrit Tim Mackintosh-Smith, écrivain contemporain de livres de voyage, Abu Fadlan « observe à travers le prisme de l'islam ».

C'est sur les terres des Bulgares de la Volga, récemment convertis à l'islam et à la recherche d'une protection des Abbassides contre leurs ennemis, les Khazars, qu'Abu Fadlan rencontre les Rusiyyah. « Ils étaient venus pour commercer et avaient débarqué par le fleuve Itil, écrit Abu Fadlan. Je n'ai jamais vu corps plus parfaits que les leurs. Par leur taille, on dirait des palmiers. Ils sont blonds et de teint vermeil [...] » Il décrit en détail leurs vêtements, leurs habitudes étranges en termes d'alimentation et de boissons, leur sexualité, leurs cérémonies religieuses et la façon dont ils brûlent leurs morts.

Abu Fadlan et les autres chroniqueurs jouaient un rôle important dans la société abbasside. « L'Empire abbasside, et Bagdad en particulier, avaient une culture de l'écrit et des livres », explique le Dr Maaike van Berkel, professeur associé d'histoire médiévale à l'université d'Amsterdam. Spécialiste de l'Empire des Abbassides, van Berkel rappelle que le papier a été introduit à Bagdad au VIIIe siècle en provenance de Chine. « L’État maintenait un système administratif vaste. Tout était enregistré et les documents écrits étaient soigneusement archivés. Les impôts, les lois, les mesures, les recensements démographiques, toutes sortes de connaissances et de savoirs scientifiques : tout était consigné par écrit. Bagdad était peut-être la première ville dans l'histoire de l'Humanité où l'on pouvait gagner sa vie en copiant des livres. Il y avait apparemment un marché pour les livres. Un quartier entier de Bagdad était dédié aux copistes et aux écrivains. »

Les lecteurs arabes de l'époque ont dû rester collés au récit d'Abu Fadlan sur les Rusiyyah, « les plus sales de toutes les créatures de Dieu ». « Ils ne font preuve d'aucune pudeur en déféquant ou en urinant et ne se lavent pas lorsqu’ils sont en état d’impureté rituelle après le coït. Ils ne se rincent même pas les mains après avoir mangé. Ils sont en effet semblables à des animaux en liberté. » Autre détail qui a dû intéresser les lecteurs du Xe siècle : la sexualité débridée des Rusiyyah. « Ils ont des relations sexuelles avec leurs esclaves à la vue de leurs compagnons. »

Le système économique des Abbassides était monétaire. Les califes frappaient leurs propres dirhams, des pièces d'argent qui étaient utilisées depuis des siècles par les Perses. C'est le dirham d'argent qui a attiré les Scandinaves vers l'est. Les Vikings utilisaient l'argent, parfois des pièces taillées en plus petits morceaux ou fondues en bijoux, comme un moyen d'effectuer des transactions. Sur les terres des Bulgares et ailleurs, ils échangeaient de la fourrure, de l'ambre, des épées et des esclaves contre ces dirhams très convoités.

Le Dr van Berkel souligne que le nombre important de dirhams et d'autres objets du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord trouvés dans des tombes et d'autres sites archéologiques d'Europe du Nord est « la preuve que le commerce intercontinental a continué au début du Moyen-Âge ». La bague trouvée à Birka est un autre signe d'un monde plus interconnecté que ce que l'on pouvait croire. Y a-t-il une preuve que des Vikings se sont convertis à l'islam ? « La découverte de la bague ne signifie pas que sa propriétaire était musulmane. Cependant, cela n'est pas impossible. Les Vikings ont interagi avec les Bulgares de la Volga, qui étaient devenus musulmans, et avec les Arabes. Il se pourrait bien que certains d'entre eux se soient convertis. »

 

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.