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Tunisie : une exposition pour sauvegarder la mémoire de la révolution

En Tunisie, le rapport à la mémoire de la révolution est encore fragile et chargé d’émotion. À Tunis, une exposition retrace les 29 jours avant la chute de Ben Ali grâce à une collaboration entre institutions et société civile
Les Tunisiens renouent avec leur histoire récente à travers des archives sonores et des vidéos souvent offertes par des particuliers (Twitter @instantunisien)

TUNIS – Des cubes rouges et gris ornés de photos et de vidéos et un tunnel où résonne un montage des sons du 14 janvier 2011. La scénographie de l’exposition « Before the fourteenth, instant tunisien », qui se tient au musée du Bardo, à Tunis, du 14 janvier au 31 mars, a été pensée avec sobriété. 

Car au-delà de la forme, c’est surtout le récit des 29 jours qui ont précédé le 14 janvier 2011, jour où Ben Ali a fui le pays qui prévaut, racontée à travers douze moments clés dans cette nouvelle narration. 

« Cette révolution, avec le désenchantement et la désillusion actuelle et les complotistes, est parfois dénigrée et malmenée. Nous, nous apportons un éclairage sur des faits authentiques, vérifiés et archivés », explique à Middle East Eye Houria Abdelkefi, commissaire de l’exposition. « Nous avons essayé de le faire le plus objectivement possible pour qu’au moins, les Tunisiens soient d’accord avec ce récit tel qu’il est raconté. » 

L’exposition au musée du Bardo à Tunis tente de revenir sur les premiers jours du soulèvement de janvier 2011 (Twitter @instantunisien)

L’exposition est aussi le fruit d’une collaboration entre la société civile via le réseau Doustourna, mouvement citoyen qui a participé à la vulgarisation de textes juridiques, et les institutions telles que les archives nationales, la bibliothèque nationale ou encore le centre de documentation. 

Tout commence en 2015 lorsque Jean-Marc Salmon, sociologue et auteur du livre Vingt-neuf jours de révolution : histoire du soulèvement tunisien, et Hechmi ben Fredj, représentant du réseau Doustourna, discutent ensemble des archives de la révolution. 

À cette époque, certaines vidéos ont déjà disparu de Youtube et en dehors du web, il n’existe rien pour trouver la matière première de la révolution.

« Beaucoup de gens qui ne nous connaissaient pas nous ont fait confiance en nous donnant des vidéos filmées avec leur portable, c’est une vraie collaboration citoyenne »

- Hedi Jallab, directeur général des Archives nationales

Les graffitis et les caricatures faites à ce moment-là ont été récupérés par la Bibliothèque nationale qui a pu faire le tri et conserver ces archives. Mais pour la documentation numérique, tout était à faire. 

D’autant qu’un des seuls documents de base est le rapport de l’Instance d’investigation sur les violations et les dépassements de la Commission Bouderbala, présenté en 2012. 

Archives fragiles

Via une coordinatrice, l’écrivaine Rabaa Abdelkefi ben Achour, une collecte s’organise ensuite entre la société civile et les institutions pour retrouver ces archives. 

« Nous avons sillonné les régions, formé des enquêteurs pour récolter des milliers de vidéos. Beaucoup de gens qui ne nous connaissaient pas nous ont fait confiance en nous donnant des vidéos filmées avec leur portable, c’est une vraie collaboration citoyenne », raconte Hedi Jallab, directeur général des Archives nationales.

Lina ben Mehni, blogueuse et activiste connue, donne ses vidéos des premières manifestations filmées juste avant le 14 janvier. 

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« C’était important car, même moi, j’ai perdu des disques durs, j’ai perdu certaines photos par accident. Il fallait donc que quelqu’un les conserve. Pour moi, cette exposition est vraiment le résultat du travail des citoyens. Ces archives montrent des choses réelles, que l’on ne peut pas falsifier. Elles sont fragiles car facilement supprimables par YouTube ou Facebook mais aussi très importantes pour l’histoire », estime-t-elle.

Certaines voix ont toutefois exprimé des réserves sur l’usage des archives sans droit d’auteur, notamment des photographies prises par le photographe de l’AFP.

Le fonds final compte pour l’instant 3 000 documents dont seulement une partie a été exposée. 

L’exposition commence avec un résumé des années Ben Ali et Bourguiba. Rien n’est laissé sous silence comme avec le graphique montrant la mainmise de la famille Ben Ali et Trabelsi sur l’économie tunisienne. 

Puis viennent les premiers moments du soulèvement, avec les photos que beaucoup connaissent mais aussi les archives vidéos d’amateurs, qui montrent les discours de l’UGTT, les protestations dans certains quartiers, avec les commentaires en off de citoyens filmant le tout. 

« On a fait une marche pacifique, ils se sont mis à nous courir après », raconte l’un d’eux. Chaque aspect de l’histoire tunisienne pendant ces 29 jours est racontée presque heure par heure, région par région. Parfois le récit se retrouve face à des données, elles-mêmes recomposées via les témoignages.

Le souci de vérité est très présent dans l’exposition face aux récits parfois galvaudés de la révolution

« Le récit recomposé de l’immolation de Mohamed Tarek Bouazizi s’impose comme une vérité, des déclarations, des images faisant foi de l’authenticité de l’évènement », peut-on lire dans l’un des descriptifs. Le souci de vérité est très présent dans l’exposition face aux récits parfois galvaudés de la révolution. 

« Ce n’est pas une œuvre historique. Nous n’avions pas prétention à écrire l’histoire mais plus à montrer ces témoignages et à faire revivre des moments forts », poursuit Hedi Jallab. 

Aux noms connus des avocats et des syndicalistes de la révolution tels que Chokri Belaïd, avocat et secrétaire général du Mouvement des patriotes démocrates, assassiné le 6 février 2013 ou Sami Tahri, secrétaire général adjoint de la centrale syndicale l’UGTT, se mêlent aussi ceux des premiers à avoir filmé et diffusé les vidéos.

Une mémoire qui s’écrit encore

C’est le cas de Sofiene Chourabi, blogueur et journaliste, porté disparu en Libye depuis 2014. Les villes de Kasserine et Thala situées à l’ouest de la Tunisie sont en première ligne des récits sur l’insurrection. 

On trouve aussi des anecdotes importantes, qui témoignent de la violence de la répression comme la manifestation du lycée Al Ahad Jdid, dans le quartier de Kabaria à Tunis, où les collégiens se sont joints aux protestations et ont été victimes des agressions policières. 

À travers les nombreuses photos et vidéos, l’émotion du souvenir est bien présente, tout comme la douleur d’une histoire inachevée. 

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Pour établir le nombre de morts et de blessés, l’exposition a dû se reposer sur l’unique travail d’enquête de Taoufik Bouderbala, président de l’Instance supérieure des droits de l’homme et des libertés essentielles. 

Cette liste des morts et des blessés de la révolutionremise au président de la République tunisienne en avril 2018 n’a toujours pas été publiée au Journal officiel et donc, n’existe pas officiellement. 

Ce tabou à réellement assumer certains crimes de la révolution transparaît aussi aujourd’hui dans les procès instruits par l’Instance vérité et vignité (IVD) via des chambres spécialisées. 

Les villes de Kasserine et Thala situées à l’ouest de la Tunisie sont en première ligne des récits sur l’insurrection (Lilia Blaise/MEE)

Lamia Fahrani, membre de l’association Awfia, regroupement des familles des martyrs et des blessés de la révolution, attend toujours un jugement dans l’affaire des martyrs et des blessés de la révolution dans le Grand Tunis. 

Anis Fahrani, son frère avait été tué par des forces de police le 13 janvier 2011, rue de Cologne à Lafayette. D’autres procès de la révolution sont encore en cours ou ont été rouverts, montrant que la justice tarde à se rendre. 

« Pendant plus de deux ans, j’ai visionné des milliers de vidéos, de statuts Facebook. C’était beaucoup d’émotion et très douloureux de revoir les cris des mères, les gaz lacrymogènes, les bruits des balles », témoigne Fayçal Hamdi, l’un des archivistes, à MEE

« Sous Ben Ali et Bourguiba, l’histoire officielle était toujours manipulée. Maintenant, nous avons la liberté d'écrire notre histoire avec nos propres mains et il faut en profiter »

- Fayçal Hamdi, archiviste

« Aujourd’hui, beaucoup de gens ne veulent plus de cette révolution, mais on y croit encore, on croit à cette liberté. Sous Ben Ali et Bourguiba, l’histoire officielle était toujours manipulée. Maintenant, nous avons la liberté d'écrire notre histoire avec nos propres mains et il faut en profiter. » 

Pour les historiens comme Kmar Bendana, membre du comité scientifique, si l’exposition fait ressentir une émotion, elle est aussi un début de prise de recul. 

« La distance, d’abord, ça se construit. Avec le temps, mais aussi avec le débat. Le temps peut passer, on va ressasser des choses et ne jamais les voir autrement alors que le débat dans l’espace public va vraiment permettre de construire le récit. »

Contre l’oubli et le tabou

Pédagogique, l’exposition sert aussi aux jeunes générations qui n’ont pas vécu la révolution ou qui étaient trop jeunes. « J’avais 10 ans au moment de la révolution. Je n’en garde pas trop de souvenirs si ce n’est que j’avais peur ! J’ai appris pas mal de choses dans cette exposition, notamment que ces archives ne représentent pas seulement le travail de reporters ou de journalistes mais aussi de gens ordinaires qui étaient présents », confie Zeyneb, 18 ans. 

« L’aspect pédagogique est très important car nous devons apprendre à raconter cette période aux jeunes. Et pour cela, le meilleur outil, c’est finalement ce qu’ils connaissent déjà, les vidéos de smartphones et les réseaux sociaux. L’exposition sert aussi à cela, à leur montrer que la révolution s’est faite aussi via ces médias-là. Elle sert aussi à combattre la volatilité de la mémoire, le tabou et l’oubli, mais de façon pacifique » ajoute Kmar Bendana. 

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Si l’exposition s’achève avec les premiers jours de transition après le 14 janvier, elle est destinée à évoluer. Le fond de collecte des archives est ouvert à de futurs donateurs et l’exposition est amenée à tourner dans les 24 gouvernorats que compte la Tunisie. Elle devrait aussi avoir une place au futur musée de la révolution, en cours de conception à Sidi Bouzid. 

« On voit que les gens donnent de plus en plus aux archives. Des privés comme des associations, qui ne sont pas tenus de le faire par la loi, nous ont remis leurs archives. Je pense notamment aux Scouts tunisiens ou à l’Union générale des étudiants tunisiens », conclut Hedi Jallab. 

« Il très important que nous continuions à collecter les matériaux pour l’histoire de notre temps, de notre pays et pour notre mémoire. »