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Séisme au Maroc : derrière le silence du roi, un « signe politique clair » à la France

Paris chercher à relativiser le refus de son aide d’urgence par Rabat, qui lui a préféré celle de quatre autres pays. Mais ce refus ne fait que confirmer l’acuité de la crise diplomatique entre les deux pays
Le roi Mohammed VI a décidé de ne faire pour le moment appel qu’aux secours de quatre pays : l’Espagne, le Qatar, les Émirats arabes unis, la Grande-Bretagne (AFP/Fadel Senna)
Le roi Mohammed VI a décidé de ne faire pour le moment appel qu’aux secours de quatre pays : l’Espagne, le Qatar, les Émirats arabes unis et la Grande-Bretagne (AFP/Fadel Senna)
Par MEE

À peine 48 heures après le séisme meurtrier qui a touché le sud-ouest du Maroc, faisant près de 2 900 morts, le refus de Rabat de recourir à l’aide d’urgence proposée par Paris souligne à quel point le froid entre les deux pays est bien installé.

Le premier signe a été donné dimanche, lorsqu’Arnaud Fraisse, fondateur de l’ONG française Secouristes sans frontières, chargé de l’organisation de missions humanitaires, s’est désolé au micro de France Inter du blocage de ses équipes, qui n’avaient toujours pas le feu vert du Maroc pour partir.

Plus tard dans la journée, sur le plateau de France 5, le responsable humanitaire a bien tenté d’atténuer son propos en précisant qu’il s’agissait d’un blocage plus « logistique » que « politique ».

Le président de l’ONG Corps mondial de secours Éric Zipper s’est lui aussi dit « très amer et très déçu », sur Radio France, que ses équipes, qui avaient pourtant pu sauver des sinistrés lors des séismes en Turquie en février, aient finalement renoncé à partir faute d’autorisation de la part des autorités marocaines.

« On a contacté l’ambassade, des chefs d’entreprise sur place, des ministres, les réseaux Rotary, mais ça ne veut pas partir. Et comme on fait du ‘’search and rescue’’ [recherche et sauvetage] pour dégager des survivants dans les première heures du sinistre, c’est trop tard, la fenêtre de tir est passée. On prend cette décision la mort dans l’âme », a-t-il regretté.

Rabat accepte l’aide de l’Algérie

Mais la décision du roi Mohammed VI de ne faire appel qu’aux secours de quatre pays – l’Espagne, le Qatar, les Émirats arabes unis, la Grande-Bretagne  apparaît clairement, pour l’historien et professeur à l’université de la Sorbonne Pierre Vermeren, comme un « signe politique clair » du froid entre les deux pays.

De plus, depuis lundi soir, le ministre marocain de la Justice a annoncé accueillir « favorablement » l’aide algérienne, en précisant toutefois que cette intervention devait être coordonnée entre les Affaires étrangères des deux pays, qui n’entretiennent plus depuis 2021 de relations diplomatiques.

Selon l’Agence de presse officielle algérienne, « l’équipe d’intervention et de sauvetage de la Protection civile s’apprête à se rendre [au Maroc] à bord de trois avions dont deux consacrés à l’acheminement des médicaments, des lits, des tentes et des denrées alimentaires, tandis que le troisième avion transportera l’équipe d’intervention avec leurs équipements et chiens dressés pour la recherche et le sauvetage ».

Pierre Vermeren s’est exprimé à ce sujet dans plusieurs médias français, dont Le Figaro et Radio Classique, précisant : « Ce qui se joue aussi, c’est le fait que le Maroc ne veut plus apparaître comme l’ancien territoire dépendant de la France qu’il a été à l’époque coloniale. » L’historien voit dans l’absence de réponse « la patte de la diplomatie [du roi] Mohammed [VI], une diplomatie assez brutale dont on comprend assez facilement les tenants, les aboutissants et les objectifs. »

Catherine Colonna, la cheffe de la diplomatie française, a cherché lundi à tuer dans l’œuf la polémique sur les raisons pour lesquelles le Maroc n’a pas saisi la proposition d’aide de Paris parmi la soixantaine d’offres envoyées à Rabat.

« C’est une mauvaise querelle, une querelle tout à fait déplacée », a déclaré la ministre des Affaires étrangères sur la chaîne France 24. « Le Maroc n’a refusé aucune aide, aucune proposition », a-t-elle ajouté, martelant que « le Maroc est souverain » et qu’Emmanuel Macron « a échangé à plusieurs reprises » avec le roi du Maroc.

Le pays « est seul en mesure de déterminer quels sont ses besoins et le rythme auquel il souhaite que des réponses soient apportées », a-t-elle ajouté.

La journaliste franco-marocaine Samir Sitaïl, ex-directrice de l’information de la chaîne nationale marocaine 2M, s’est aussi emportée sur le sujet sur la même chaîne télé.

« C’est très grave de dire, sur un plateau de télévision, que le Maroc refuse l’aide d’un pays […] C’est extrêmement grave, je considère même que c’est un appel à la rébellion des populations marocaines. On est en train de dire aux Marocains : ‘’On veut vous aider mais votre gouvernement ne nous laisse pas vous aider’’ ».

Officiellement, tout va bien entre Paris et Rabat, mais les relations entre le Maroc et la France, ancienne puissance coloniale où vit une importante diaspora marocaine, sont tendues depuis qu’Emmanuel Macron s’efforce de se rapprocher de l’Algérie, qui a rompu en 2021 ses relations diplomatiques avec Rabat, accusé d’« actes hostiles ».

Un rapprochement que lui reproche une partie de la droite et de l’extrême droite françaises. Éric Zemmour, fondateur et président de Reconquête! (extrême droite), a d’ailleurs commenté dimanche sur X : « Rebâtissons des relations diplomatiques saines avec les pays qui nous respectent comme le Maroc dont nous avons trahi l’amitié pour la chimère algérienne. »

Des restrictions dans l’octroi de visas aux Marocains, levées en décembre dernier, avaient aussi grippé la relation. Depuis des mois, il n’y a plus d’ambassadeur du Maroc en France. 

Rabat s’impatiente également car Paris ne semble pas enclin à bouger les lignes sur l’épineux dossier du Sahara occidental, contrôlé à près de 80 % par le Maroc.

Rabat reproche à la France de ne pas s’aligner sur les États-Unis et Israël, qui ont reconnu la « marocanité » du Sahara occidental, et de ne pas se prononcer en faveur de son plan d’autonomie.

L’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin s’est aussi refusé à faire un lien entre les tensions et l’absence de demande d’aide à la France.

Il a toutefois souligné sur France Info qu’il était « important pour la France de mettre son drapeau dans sa poche, de mettre sa susceptibilité dans sa poche et de faire en sorte que l’aide française puisse être acheminée par tous les moyens possibles et en particulier par des canaux privés ou par un canal européen ».

« L’argument technique » est un « argument sérieux », a encore commenté Dominique de Villepin en évoquant la volonté marocaine de limiter l’aider pour éviter l’engorgement.

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