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En Algérie, la chute vertigineuse du dinar accroît les difficultés économiques

Le coronavirus et la forte baisse des cours du pétrole ont mis en lumière des décennies d’échec à diversifier une économie dépendante des ressources naturelles, expliquent des experts à MEE
Autrefois doté d’abondantes ressources, ce pays d’Afrique du Nord a vu ses réserves de change s’épuiser considérablement ces dernières années (AFP/photo d’archives)
Autrefois doté d’abondantes ressources, ce pays d’Afrique du Nord a vu ses réserves de change s’épuiser considérablement ces dernières années (AFP/photo d’archives)
Par
Yasmina Allouche

Les décennies d’échec des campagnes politiques et de réformes qui n’étaient que des cataplasmes sur une jambe de bois rattrapent l’économie algérienne : le dinar a atteint ces derniers jours un nouveau plancher record et les experts annoncent d’autres épreuves à venir.

La devise algérienne continue son rapide déclin. Dimanche, le dinar s’échangeait au cours officiel à 161,623 face à l’euro, et à 209 au marché noir.

La nouvelle n’a pas surpris la plupart des économistes qui mettent en garde contre l’état précaire de l’économie depuis 2014, époque à laquelle les cours mondiaux du pétrole ont commencé à plonger.

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Mais l’épidémie de COVID-19 et une nouvelle chute sans précédent des cours du pétrole, qui ont atteint 16 dollars le baril en avril 2020, ont aggravé les problèmes économiques du pays.

Le Premier ministre algérien Abdelaziz Djerad a d’abord sonné l’alarme en mars en soulignant la « crise multidimensionnelle » sans précédent à laquelle l’Algérie était confrontée, le pétrole représentant plus de 90 % des recettes du pays.

En conséquence, selon le Fonds monétaire international (FMI), l’Algérie voit 2020 se terminer avec une économie qui s’est contractée de 5,5 %

La Banque mondiale prévoit également que le déficit budgétaire de l’Algérie devrait atteindre 14,8 % du PIB cette année. 

Des réserves épuisées

Autrefois doté d’abondantes ressources, ce pays d’Afrique du Nord a vu ses réserves de change s’épuiser considérablement ces dernières années alors qu’il luttait pour financer son déficit croissant.

Disposant de réserves de change d’environ 200 milliards de dollars en 2014, ces réserves auraient chuté à 44 milliards de dollars en ce début d’année. 

« Malgré tout ce qui se passe dans le pays, les décideurs semblent incapables de sortir de la crise et d’agir »

Dalia Ghanem, Carnegie Middle East Centre

Le gouvernement a été contraint de dévaluer sa devise, contribuant à augmenter le taux d’inflation dans un contexte d’austérité galopante, alors qu’il tente d’équilibrer les comptes publics.

Les agents de change prédisent que le dinar pourrait atteindre plus de 250 une fois la réouverture des frontières de l’Algérie et le retour des activités commerciales à la normale. Le marché noir régulera probablement les prix en fonction de l’augmentation de la demande et de l’offre limitée. 

Malgré les projections selon lesquelles les réserves algériennes de pétrole et de gaz s’assécheront d’ici 2050, le pays n’est pas parvenu à diversifier son économie, hyperdépendante aux hydrocarbures.

Selon Dalia Ghanem, chercheuse au Carnegie Middle East Centre, le déclin du dinar est une conséquence de « décennies de méthode algérienne ».

« Les décideurs politiques ignorent tout bonnement les signes. Ils pensent qu’ils peuvent être sauvés par une amélioration du marché, c’est-à-dire une hausse des cours du pétrole », résume-t-elle à Middle East Eye

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« Depuis des années, on les prévient qu’il faut agir et aborder sérieusement la question de la diversification. Au lieu de cela, ils n’ont rien fait et ont continué à gagner du temps. »

Riccardo Fabiani, analyste en économie politique à l’International Crisis Group, affirme que la dépendance excessive de l’Algérie vis-à-vis de ses réserves de pétrole et de gaz est à l’origine de ses difficultés économiques. 

« Sa dépendance vis-à-vis de la production pétrolière et gazière a généré une énorme rente », explique-t-il à MEE, en ajoutant que « la redistribution de ces revenus a permis au reste de l’économie de croître, mais a également réduit la nécessité pour l’Algérie de construire un secteur industriel, d’adopter de nouvelles technologies ou d’innover, et de générer des revenus étrangers dans d’autres secteurs ».

D’autres facteurs ont par ailleurs contribué à la chute libre de l’économie : l’inhibition du secteur privé, une mauvaise gestion et des problèmes structurels non traités, ainsi que le contrôle de l’armée sur le monde des affaires.

Rejet de la dette extérieure

La baisse des recettes a contraint l’État à suspendre des projets nationaux et à réduire les dépenses de services publics de 50 %, au risque de susciter la colère d’une population qui n’a cessé d’exiger la fin de la corruption généralisée qui, selon elle, a profité aux dirigeants du pays pendant qu’elle-même se serrait constamment la ceinture.   

Les responsables débattent depuis des années de la manière d’introduire des réformes économiques majeures, mais sans résultats concrets. 

Selon Riccardo Fabiani, « les réformes économiques visant à libéraliser l’économie, à promouvoir l’industrie manufacturière locale ou à ouvrir le pays au tourisme [ce qui apporterait des avantages à long terme, en créant des emplois et en générant des réserves de change] n’ont pas encore été mises en œuvre ». 

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« Le gouvernement a peur des répercussions politiques de réformes économiques difficiles qui pourraient contrarier les intérêts particuliers et les groupes sociaux, et n’a pas encore réussi à s’attaquer à ces questions », estime-t-il.

En raison de son expérience négative d’emprunt auprès du FMI dans les années 1990, l’État n’a cessé de rejeter toute solution aux crises économiques qui l’accablerait d’une dette extérieure – considérée comme portant atteinte à la « souveraineté nationale » – ou l’obligerait à restructurer des milliards de dollars de prêts étrangers. 

Selon les observateurs, l’une des rares options qui reste à l’État est d’essayer de retarder l’épuisement de ses réserves en réduisant la production de pétrole, en abaissant les subventions sur ses hydrocarbures et en investissant mieux dans le secteur privé afin d’encourager les entrepreneurs et d’attirer des investisseurs extérieurs. 

L’investissement étranger en Algérie a pris beaucoup de retard par rapport à celui de ses voisins du Maghreb, en raison de la bureaucratie de son administration, de la corruption et du clientélisme.

« Le gouvernement doit mettre en place un forum de dialogue avec les principaux acteurs économiques du pays – les entrepreneurs, les syndicats, les organisations de la société civile et les étudiants », estime Riccardo Fabiani. 

« Le gouvernement a peur des répercussions politiques de réformes économiques difficiles »

- Riccardo Fabiani, analyste en économie politique à l’International Crisis Group

« Ce dialogue permettrait à tous ces acteurs d’adopter une stratégie de réforme réaliste qui introduirait les difficiles et indispensables réformes pour stimuler l’activité dans le reste de l’économie. »

Selon Dalila Ghanem, la tâche qui attend l’Algérie – remédier à la situation économique et éviter un nouvel effondrement du dinar – va être difficile. 

« Malgré tout ce qui se passe dans le pays, les décideurs semblent incapables de sortir de la crise et d’agir », note-t-elle.

« La période à venir va être difficile pour eux, mais aussi pour les Algériens qui souffrent déjà. Le gouvernement n’a plus de marge de manœuvre financière pour transformer la structure de l’économie. Aujourd’hui, il sera difficile pour cette économie entièrement dépendante du pétrole de se diversifier, d’être plus productive et compétitive. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.