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Let’s play : apprendre l’arabe, un Lego après l’autre

Les professionnels du jeu et du design innovent sur le plan visuel pour faciliter l’apprentissage de l’arabe
Des lettres arabes créées avec des Lego par la graphiste égyptienne Ghada Wali (Ghada Wali)

Dans un coin tranquille d’une banlieue cairote, Ghada Wali est accroupie sur le carrelage en céramique de sa maison, créant des motifs avec des Lego. La trentenaire n’a pas sorti ses vieux jouets par nostalgie : elle met la touche finale à sa méthode graphique d’apprentissage.

Ghada Wali, graphiste de profession, a trouvé un moyen intéressant et audacieux sur le plan visuel de faire découvrir l’arabe sous sa forme écrite. Inspirée par les Lego, elle a créé un concept qui présente chaque lettre de l’alphabet pour faire découvrir l’arabe non seulement aux enfants, mais également aux « jeunes apprenants [et aux] locuteurs étrangers ». 

Ghada Wali explique vouloir partager sa passion pour sa langue natale avec les apprenants, quels que soient leur âge et leur milieu (Ghada Wali)
Ghada Wali explique vouloir partager sa passion pour sa langue natale avec les apprenants, quels que soient leur âge et leur milieu (Ghada Wali)

Les images ont été imprimées dans un livret qui sera vendu avec le kit éducatif sous sa propre marque, Let’s Play. Chacun comprend une boîte de Lego avec laquelle les enfants et les apprenants peuvent créer leurs propres mots.

En 2016, Let’s Play a été inclus dans le classement des 100 meilleurs designs au monde établi par la Society of Typographic Arts et l’année suivante, Ghada Wali est devenue la première Égyptienne à entrer dans le palmarès Forbes 30 Under 30, qui récompense les moins de 30 ans. 

Toujours en 2017, elle a donné une conférence TED Talk à Arusha, en Tanzanie, et la même année, elle s’est exprimée au World Youth Forum de Charm el-Cheikh. L’année suivante, elle a porté sa mission devant l’UNESCO lors de la Journée mondiale de la langue arabe.

Ce succès, estime-t-elle, n’est qu’une étape de plus vers un plus grand objectif personnel : partager son amour de l’arabe avec quiconque veut l’apprendre.

« Je veux faire découvrir l’arabe aux jeunes apprenants, aux locuteurs étrangers et pour aider les réfugiés à s’intégrer dans leurs sociétés d’accueil, mais également aux jeunes au sein de la région MENA [Moyen-Orient et Afrique du Nord] et qui vivent à l’étranger », indique Ghada Wali, qui travaille avec le ministère de l’Éducation émirati pour l’adoption de Let’s Play dans les programmes scolaires de primaire.

« La beauté de l’arabe réside dans sa richesse, le fait de pouvoir exprimer une émotion avec toutes ses nuances », s’enthousiasme-t-elle.

Rassembler les pièces du puzzle

Ghada Wali est habituée au succès avec ses design commerciaux. Elle a travaillé sur des campagnes de publicité à gros budget, parmi lesquelles une pub pour Pepsi avec le footballeur Mohamed Saleh et la dernière collection de la joaillerie égyptienne Azza Fahmy

Elle a également créé d’autres formes de typographie, développant notamment Hierolatin Typeface, qui mélange les hiéroglyphes et l’iconographie pharaonique avec la typographie latine. Toutefois, c’est de façon inopinée qu’elle en est venue à concevoir la langue comme outil d’apprentissage.

Le mot choukrane (« merci » en arabe) créé par Ghada Wali avec des Légo (Ghada Wali)
Le mot choukrane (« merci » en arabe) créé par Ghada Wali avec des Légo (Ghada Wali)

Wali était en master de design au Florence Institute of Design en Italie lorsqu’elle a réalisé à quel point l’arabe lui manquait.

En Égypte, et aux Émirats arabes unis où elle a grandi, elle avait l’habitude de parler arabe et de voir des textes en arabe sur les panneaux d’affichage, les panneaux routiers et sur les plaques des bâtiments, et en Italie, elle brûlait d’envie d’être entourée de ces caractères familiers.

« Lorsque j’ai vu les Lego, j’ai eu un éclair de génie »

- Ghada Wali, graphiste

En espérant trouver du réconfort dans les caractères arabes, elle s’est rendue dans la principale bibliothèque de Florence pour trouver des livres de l’auteur égyptien Naguib Mahfouz (dont elle a d’ailleurs revisité les couvertures de livres pour marquer le 10e anniversaire de sa mort) ou du poète syrien Nizar Qabbani.

Mais tout ce qu’elle a trouvé dans les sections arabe et Moyen-Orient, c’était des livres sur le terrorisme. 

« Je me suis demandé comment il fallait faire pour que le monde arrête de nous voir comme le mal, comme les terroristes de cette planète, et nous perçoive comme des égaux, des êtres humains », dit-elle dans le discours qu’elle a prononcé lors de la conférence TED Talk. « Comment puis-je honorer l’alphabet arabe et le partager avec d’autres gens, d’autres cultures ? »

À l’époque, Ghada Wali partageait un appartement à Florence avec sa sœur cadette, qui avait reçu une grande boîte de Lego pour un projet de travail multimédia. « Lorsque j’ai vu les Lego, j’ai eu un éclair de génie, et l’idée de ce qui deviendrait Let’s Play est née. »

Puis les morceaux du puzzle ont commencé à s’assembler. 

Wali a développé une application mobile en complément du produit physique (Ghada Wali)
Wali a développé une application mobile en complément du produit physique (Ghada Wali)

Ghada Wali a passé une semaine à élaborer avec soin son concept. Elle a créé un code couleur pour chaque lettre arabe puis a fabriqué les 29 lettres à l’aide des Lego avant de les photographier individuellement. Sur un programme informatique, elle a ensuite choisi des polices et des fonds aux couleurs complémentaires. 

Chaque lettre a été recréée sous quatre formes, car la plupart des lettres arabes changent de forme selon qu’elles apparaissent au début, au milieu ou à la fin d’un mot. Au total, elle a conçu 116 lettres. Son kit éducatif autofinancé, qui doit sortir début 2021, comprend un livret qui explique la prononciation et les changements de forme des mots, ainsi qu’un dictionnaire de 400 mots. 

La jeune femme espère que les utilisateurs pourront jouer avec les Lego et recréer les lettres arabes, créer des mots et apprendre en jouant. En plus de la nouvelle application mobile, elle conçoit actuellement une version braille.

Le marché des jeux

Ghada Wali n’est pas la seule à faire découvrir les différentes formes des lettres arabes aux nouveaux apprenants.

Hala Ghraib, mère de deux enfants et propriétaire de l’entreprise de jeux en ligne Alaabi (qui signifie « mes jouets » en arabe), s’inquiétait du manque de produits éducatifs de qualité en arabe avant même d’avoir fondé sa famille. Remarquant que « les outils d’apprentissage en arabe semblaient datés par rapport aux autres langues », elle a décidé de concevoir les siens. Son premier jouet était un puzzle sonore arabe « avec de grandes lettres de l’alphabet colorées ».

Hala Ghraib encourage l’enseignement de l’arabe via le jeu (Samer Moukarzel Photography)
Hala Ghraib encourage l’enseignement de l’arabe via le jeu (Samer Moukarzel Photography)

Peu après, elle a ajouté Arabicubes, un produit à succès, créé par une autre pionnière de l’apprentissage de la langue à travers le jeu, Hanna Lenda, qui est toujours très demandé.

« Il nous appartient de rendre l’apprentissage par les enfants simple et facile », estime Ghraib. « Et la mémoire visuelle joue un rôle essentiel dans l’apprentissage de la langue. »

Les 48 cubes de bois colorés comportent une lettre seule sur un côté, et en faisant tourner le bloc, la lettre apparaît dans ses différentes formes, créant des mots et phrases simples lorsqu’on les assemble.

« L’apprentissage par le jeu est crucial, particulièrement dans les jeunes années, mais même pour les adultes »

- Saussan Khalil, professeure d’arabe

Hala Ghraib estime qu’il y a la place sur le marché pour différents types d’outils visant à faire apprendre l’arabe via une approche sensorielle. Toutefois, le problème ne vient pas des idées, mais du financement. Les philanthropes et le monde des affaires doivent se rendre compte de l’importance d’investir dans une éducation stimulante.

Comme Wali, Ghraib estime que ses produits ne sont pas conçus uniquement pour les enfants. Les Arabicubes sont populaires auprès des apprenants adultes, des orthophonistes et des travailleurs sociaux dans les camps de réfugiés syriens en Grèce.

Saussan Khalil, professeure d’arabe à l’Université de Cambridge et directrice de Kalamna (qui signifie « nos mots » en arabe), un programme qui enseigne l’arabe parlé via la phonétique aux adultes comme aux enfants, salue tout moyen d’enseigner l’arabe à travers le jeu. 

« L’apprentissage par le jeu est crucial, particulièrement dans les jeunes années, et même pour les adultes. À l’Université de Cambridge, nous avons le premier professeur de jeu Lego au monde, donc cela montre non seulement l’importance de l’apprentissage par le jeu, mais aussi les multiples applications des Lego pour améliorer le processus d’apprentissage.

« Il est également bien établi que les Lego sont utilisés pour aider les enfants atteints d’autisme à développer leurs aptitudes sociales et il y a des professionnels entraînés à le faire, comme ceux de Bricks for Autism. »

Les Arabicubes sont utilisés dans les cours Kalamna de Saussan Khalil (Saussan Khalil)
Les Arabicubes sont utilisés dans les cours Kalamna de Saussan Khalil (Saussan Khalil)

Elle encourage l’utilisation de jeux éducatifs simples dans ses cours d’arabe pour enfants et utilise les cubes ainsi que de la pâte à modeler pour que les jeunes élèves apprennent à former les lettres arabes. 

Arabic Alphabet Snap est un autre moyen ludique visant à aider les apprenants à s’entraîner à reconnaître les lettres dans les différentes positions (début, milieu et fin de mots) et à relier ensemble les lettres pour former des mots, un peu comme les Arabicubes.

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Des jeux tels que 7areef El 7uruf (qui signifie « expert des lettres ») de Makouk, une société spécialisée dans les jeux éducatifs en arabe, sont également populaires auprès des enfants, indique Khalil. 

L’importance de l’apprentissage par le jeu a été étudiée au cours du siècle dernier par le psychologue suisse Jean Piaget, qui a remarqué à quel point le jeu encourageait de manière significative le développement cognitif et linguistique.

Pour Ghada Wali, cela va au-delà du fait de rendre plus simple l’apprentissage de l’arabe. Son espoir, indiquait-elle dans sa conférence TED Talk, est de « briser la peur de la langue et les barrières entre les peuples, les cultures et les pays ».

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.