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COP27 : l’Égypte transforme Charm el-Cheikh en forteresse militaire, redoutant la dissidence

Les civils sont harcelés, les magasins doivent baisser le rideau et les habitants sans papiers d’identité adéquats doivent attendre la fin de la conférence pour revenir en ville
Panneau de la COP27 sur la route qui mène à la zone où se tiendra la conférence, à Charm el-Cheikh, le 20 octobre 2020 (Reuters)
Panneau de la COP27 sur la route qui mène à la zone où se tiendra la conférence, à Charm el-Cheikh, le 20 octobre 2020 (Reuters)

Alors que ce weekend, l’Égypte accueille à Charm el-Cheikh la COP27, conférence annuelle de l’ONU sur le changement climatique, les habitants indiquent que cette ville du Sinaï Sud et ses environs se sont transformés en ce qui ressemble à « une zone de guerre » en raison des mesures qui viseraient à sécuriser l’événement.

Ces mesures coïncident avec la publication sur internet d’appels à manifester contre le gouvernement le 11 novembre, au sixième jour du sommet sur le climat qui doit se tenir du 6 au 18 novembre.

Vue aérienne de Charm el-Cheikh (AFP/Khaled Desouki)
Vue aérienne de Charm el-Cheikh (AFP/Khaled Desouki)

Le gouvernement égyptien se sert généralement de la station balnéaire pour accueillir des négociations de paix et des conférences internationales loin de l’animation qui règne dans le delta du Nil.

En temps normal, aller à Charm el-Cheikh est déjà très difficile pour les Égyptiens – même pour ceux qui travaillent là-bas ou pour les touristes locaux – en raison du nombre de checkpoints militaires qui arrêtent toutes les voitures et fouillent tous les passagers qui se rendent dans la zone.

Middle East Eye a parlé à plusieurs habitants de la ville qui ont évoqué des mesures de sécurité strictes qui perturbent leur quotidien (notamment l’annulation d’événements), l’expulsion des visiteurs extérieurs à la ville, la surveillance étroite aux entrées et sorties de la ville et un nombre accru de policiers en civil. 

« Novembre, la saison du tourisme local »

Abanoub, propriétaire d’une épicerie qui vend également des équipements de plongée, a été contraint de fermer boutique.

« J’ai été approché par deux policiers qui m’ont menacé de faire fermer définitivement le magasin en raison de l’absence d’autorisations si je ne le fermais pas maintenant. »

Ils lui ont dit qu’il pourra rouvrir une fois la conférence achevée. « Novembre est la saison du tourisme local et avec le nombre de délégués à la conférence, cela aurait été une excellente occasion de faire recette. » 

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Le trentenaire rapporte à MEE que plusieurs autres magasins ont reçu le même avertissement : soit ils baissaient le rideau pour la conférence, soit ils fermaient définitivement. « Certains de ces magasins sont ouverts depuis des années, mais il n’y a aucun critère. »

Interrogé sur la possibilité que ces fermetures soient liées aux opinions politiques, Abanoub répond qu’« aucun de ces propriétaires de magasins, employés ou livreurs ne savent comment s’appellent le Premier ministre ».

Narges, propriétaire d’une salle de sport qui emploie légalement trois réfugiés africains, a été choquée d’entendre que ses collègues avaient dû rentrer au Caire où leurs cartes de réfugiés sont enregistrées.

« Ils ont été arrêtés alors qu’ils prenaient leur petit déjeuner, ont été mis dans une voiture et expulsés au Caire. J’ai tenté d’en savoir plus mais je n’ai même pas pu faire admettre aux autorités que cet incident avait eu lieu. »

« Le nombre de policiers et militaires dans la ville ces derniers jours donne l’impression que nous sommes dans une zone de guerre », note la commerçante qui habite la ville depuis vingt ans.

Les autorités ne lui ont pas demandé de fermer son entreprise, mais Narges se sent démunie vis-à-vis de ses employés. « Je ne veux pas d’escalade de la situation, ce qui pourrait engendrer plus d’injustice pour eux comme pour moi. »

« Le nombre de policiers et militaires dans la ville ces derniers jours donne l’impression que nous sommes dans une zone de guerre »

- Narges, commerçante de Charm el-Cheikh

Étudiante, Aya habite une grande partie de l’année à Dahab, à une heure de route de Charm el-Cheikh. Elle raconte à MEE qu’elle a été arrêtée par la police en rentrant de son cours de yoga et que son casier judiciaire a été vérifié. 

« La police m’a ressorti mon arrestation en 2014 dans une manifestation contre le gouvernement. Ils m’ont demandé si je prévoyais de visiter Charm el-Cheikh ou si j’avais tendance à manifester. »

Elle a été autorisée à rentrer chez elle à Dahab, mais d’autres ont été arrêtés dans les transports en commun qu’elle utilisait. « Quatre hommes qui ressemblaient à des ouvriers du bâtiment ont été arrêtés et emmenés dans le fourgon de la police », relate Aya. 

« Un grand spectacle »

« Pour échapper au traumatisme, j’ai quitté le Caire afin de ne plus être témoin de ces scènes d’arrestation et de harcèlement illégal de la police. Mais il semble que le Sinaï Sud sera militarisé jusqu’à la fin de la conférence », poursuit Aya, ajoutant que « cette conférence n’est qu’un grand spectacle mettant en scène ce que les autorités veulent que les étrangers voient : des Égyptiens qui vivent heureux. Mais la réalité est différente. »

Les hôtels et autres hébergements affichent complets à Charm el-Cheikh en raison de la nécessité d’accueillir les centaines de délégués du monde entier à l’occasion de la COP27. 

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Deux employés d’hôtels ont confié à MEE que les policiers dans les hôtels vérifient tous les passeports et toutes les réservations et que chaque hôtel dispose d’un policier de l’agence de sécurité nationale dans le hall pour surveiller les arrivées et départs des délégués.

Une journaliste freelance française qui a témoigné à MEE sous couvert d’anonymat dit être arrivée en Égypte quelques jours avant la conférence pour passer du temps avec son petit ami et ses amis égyptiens. À Dahab où elle séjournait, elle a été arrêtée par des policiers en civil qui ont refusé de s’identifier. 

« Ils m’ont interrogée sur ma relation avec mon petit ami et nous ont dit qu’il n’y avait pas d’hôtel ni de camping disponible à Dahab et que nous pouvions, ou plutôt moi, je pouvais revenir pendant la COP27 », rapporte-t-elle, en précisant son ami n’avait pas été soumis aux mêmes questions, ils lui ont demandé s’il avait été arrêté avant lors de manifestations politiques.

Même au Caire et sur les grandes places d’Égypte, MEE a entendu plusieurs témoignages de policiers arrêtant des civils pour vérifier leurs interactions sur les réseaux sociaux et la galerie de leur téléphone dans les semaines précédant la COP27

Elle ajoute qu’il a été interrogé pendant une heure parce qu’il avait des mèmes sur le président Abdel Fattah al-Sissi dans son téléphone. 

Être arrêté par la police et voir son téléphone fouillé n’a rien de nouveau pour les Égyptiens. La dernière fois, c’était en 2019 après les appels aux manifestations d’ampleur qui ont reçu un soutien général. 

Même au Caire et sur les grandes places d’Égypte, MEE a entendu plusieurs témoignages de policiers arrêtant des civils pour vérifier leurs interactions sur les réseaux sociaux et la galerie de leur téléphone dans les semaines précédant la COP27.

La répression dans le Sinaï Sud intervient alors que les organisations internationales et égyptiennes de défense des droits de l’homme préviennent que les règles annoncées par le gouvernement en ce qui concerne les endroits dédiés aux manifestations lors de la COP27 sont une menace pour la sauvegarde de la liberté de rassemblement, composante essentielle du sommet annuel.

« Climat de peur »

Depuis que Sissi a évincé le président élu Mohamed Morsi en 2013, son gouvernement a interdit les manifestations et emprisonné des milliers de personnes pour avoir participé à des manifestations ou à des sit-ins contre le gouvernement. 

Dans un communiqué récent, un certain nombre d’experts indépendants de l’ONU estiment que le « climat de peur » créé par le gouvernement égyptien va mettre à mal la capacité de la société civile égyptienne à s’impliquer dans la COP27.

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Le communiqué met également en garde contre « le manque d’informations et de transparence des critères d’accréditation pour les ONG égyptiennes, l’augmentation coordonnée des tarifs des chambres d’hôtel, les restrictions indues de la liberté de réunion pacifique en dehors des lieux dédiés à la conférence, et les délais injustifiés dans la délivrance de visas à ceux qui voyagent depuis l’étranger ».

MEE a contacté le bureau égyptien de l’ONU mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la rédaction.

Un porte-parole du bureau du général Khaled Fouda, gouverneur du Sinaï Sud, a déclaré à MEE que « toute allégation à propos de l’interdiction par l’Égypte des manifestations à Charm el-Cheikh lors de la COP27 sont fausses », soulignant que la ville comprend une zone où les manifestations sont autorisées. 

Ce responsable indique qu’un grand espace sera dédié aux civils et aux délégués pour qu’ils exercent leur droit de manifester ajoutant qu’il y aura des « cafétérias, des restaurants et des endroits où les gens pourront s’asseoir, discuter, prendre des boissons pour préserver l’image civilisée du pays ».

Il a néanmoins refusé de répondre à toute question liée à la sécurité, renvoyant MEE vers la direction de la sécurité, qui n’était pas disponible. 

« La sécurité égyptienne est impitoyable en ce qui concerne la sécurisation des conférences internationales »

- Une source tribale à MEE

Dans une interview télévisée avec le présentateur pro-gouvernement Ahmed Moussa, Khaled Fouda a déclaré avoir reçu une soixantaine de délégations des ambassades étrangères, dont les questions tournaient autour de la question de l’autorisation des manifestations.

Il a ajouté que « quiconque souhaitant manifester [peut] porter ses propres bannières dans la zone désignée à cet effet » tout en insistant sur le fait que les autorités autorisent certes les manifestations, mais qu’elles ne laisseront pas les manifestants enfreindre la loi.

Une source tribale dans l’une des plus grandes familles du Sinaï Sud a déclaré à MEE que les forces de sécurité les avaient rencontrées ces dernières semaines pour améliorer la coopération, les renseignements et stopper tout « infiltré militant des montagnes ».

« La sécurité égyptienne est impitoyable en ce qui concerne la sécurisation des conférences internationales. Les membres des tribus d’un certain âge et leurs familles se rappellent la brutalité du régime lorsqu’il a réprimé les civils après les bombardements de 2005 à Charm el-Cheikh. »

La plupart des actes insurrectionnels ont lieu dans le Nord

À l’époque, les bombardements avaient été revendiqués par les Brigades Abdullah Azzam, l’un des premiers groupes militants à opérer au Sinaï. Quatre-vingt-huit personnes furent tuées.

Lui-même a été détenu pendant sept mois et torturé pour le faire avouer ses liens avec les militants, mais il a fini par être relâché. 

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« Ce qui arrive aujourd’hui [les fouilles aléatoires et le harcèlement], c’est du gâteau par rapport à ce qui se faisait par le passé », confie cette source à MEE, rajoutant que beaucoup de tribus collaborent avec les services de sécurité afin de prévenir toute attaque ou dissension parce qu’elles seront les « boucs émissaires si quoi que ce soit se produisait ».

Depuis 2011, peu d’opérations de radicaux armés ont atteint le Sinaï Sud car la plupart des actes insurrectionnels ont lieu dans le Nord et dans le Centre du Sinaï. À la suite de la retraite des forces israéliennes du Sinaï après le traité de paix de 1979, les services de renseignements militaires égyptiens ont intensifié leur coopération et l’intégration économique des tribus du Sinaï Sud contrairement aux tribus du Nord. 

La dernière attaque dans le Sinaï Sud, où se situe Charm el-Cheikh, a eu lieu en 2017 près du monastère Sainte-Catherine. Des hommes armés ont attaqué les forces de sécurité, tuant deux policiers et en blessant cinq autres.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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