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Sissi en visite à Paris : la France face à ses responsabilités sur la question des droits de l’homme en Égypte

Les défenseurs des droits de l’homme réclament des gestes forts au président français Emmanuel Macron et demandent que Paris « passe des discours aux actes » face à la répression des libertés dans l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi
Emmanuel Macron accueille son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi à l’Élysée, le 7 décembre 2020 (AFP)
Emmanuel Macron accueille son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi à l’Élysée, le 7 décembre 2020 (AFP)
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Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi est arrivé dimanche à Paris pour une visite d’État de trois jours destinée à renforcer la coopération bilatérale face aux crises que connaît le Moyen-Orient, durant laquelle il est aussi attendu sur la question des droits de l’homme.

Abdel Fattah al-Sissi a été reçu dans la soirée par le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian pour un entretien suivi d’un dîner au Quai d’Orsay.

La rencontre lundi matin avec le président Emmanuel Macron constitue le moment fort de la visite, près de deux ans après leur tête-à-tête au Caire, au cours duquel les deux chefs d’État avaient assumé leurs divergences sur les droits humains.

Le 27 janvier 2019, le président français avait regretté que la situation n’évolue pas « dans la bonne direction » en Égypte, car des « blogueurs, des journalistes et des activistes » y sont emprisonnés.

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« N’oubliez pas que nous sommes dans une région troublée », lui avait répondu Abdel Fattah al-Sissi, à la tête de l’Égypte depuis 2014 à la suite de la destitution par l’armée du président élu Mohamed Morsi.

Emmanuel Macron ne manquera pas d’aborder de nouveau cette question, a assuré l’Élysée.

Les défenseurs des droits humains réclament de leur côté des gestes forts du président français.

Ils demandent que Paris « passe des discours aux actes » et conditionne son soutien militaire à l’Égypte à la libération des prisonniers politiques.

« Indulgence » de la diplomatie française

Cette visite intervient « trois semaines seulement après que les agences de sécurité de son gouvernement ont réprimé l’Initiative égyptienne pour les droits personnels [EIPR], l’une des dernières organisations indépendantes de défense des droits humains dans le pays, en arrêtant trois de ses directeurs [avant leur libération jeudi dernier] », rappellent plusieurs ONG de défense des droits de l’homme.

Ces arrestations ont apparemment eu lieu en représailles directes à une réunion entre l’EIPR et des diplomates étrangers, dont la mission française au Caire, début novembre.

L’Égypte détient aussi arbitrairement depuis plus d’un an sans procès Ramy Shaath, un défenseur des droits égypto-palestinien réputé, marié à une Française.

« La diplomatie française, au plus haut niveau, fait depuis longtemps preuve d’indulgence pour la répression brutale du président al-Sissi contre toute forme de dissidence. C’est maintenant ou jamais que le président Macron doit tenir son engagement affiché en faveur des droits humains en Égypte », ont exhorté ces ONG dans un communiqué conjoint.

« Accueillir à plusieurs reprises le président Sissi en France sans que l’Égypte ne libère les activistes et les défenseurs des droits, et alors même qu’elle en arrête davantage, mettrait en outre Emmanuel Macron en porte-à-faux avec un nombre significatif de voix au sein de son propre parti politique. Sur les 66 parlementaires français de tous bords qui ont récemment signé une lettre publique à l’échelle européenne appelant Sissi à libérer les prisonniers d’opinion, la majorité étaient issus du parti La République en Marche [LREM] ; nombre d’entre eux siègent aux commissions de la Défense et des Affaires étrangères », expliquent les ONG, qui appellent à « mettre fin au soutien inconditionnel au gouvernement égyptien ».

« Les victimes de la répression ne peuvent plus se contenter des communiqués »

« La situation en Égypte est dramatique avec plus de 60 000 prisonniers politiques, initialement des Frères musulmans emprisonnés dans la foulée de la destitution en 2013 du président Mohammed Morsi, mort l’an dernier », rapporte RFI.

« Depuis, la répression s’est élargie à tous les milieux qui pourraient contester le régime, partis d’opposition, journalistes, ONG… Cinquante personnes ont été exécutées pour le seul mois d’octobre », poursuit le média.

« Il est impératif que la France cesse d’être simplement ‘’préoccupée’’ par la situation dramatique des droits humains en Égypte. Les victimes de la répression du régime égyptien ne peuvent plus se contenter des communiqués qui expriment les ‘’inquiétudes’’ des autorités françaises », a dénoncé le parti Europe Écologie Les Verts.

« L’équation n’est pas très différente de ce qu’elle était sous le règne de Moubarak. On ferme les yeux sur les violations des droits de l’homme en raison du contexte géopolitique. L’Égypte s’oppose aux ambitions de la Turquie en Méditerranée orientale et en Libye, tout comme la France ; elle a le soutien financier de l’Arabie saoudite, et, jusqu’ici, pouvait se prévaloir de la caution de l’administration Trump à Washington », analyse la radio publique française.

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« Nous n’ignorons pas que les relations entre les deux pays, du point de vue militaire, intègrent le point de vue de la sécurité dans la région, notamment contre les mouvements djihadistes. Nous demandons simplement que la France respecte ses engagements vis-à-vis des accords régissant les ventes d’armes, qui ne peuvent être fournies à des fins de répression des droits humains », considère le mouvement de gauche Génération.s, fondé par Benoît Hamon, ancien dirigeant du Parti socialiste.

« Or il est clairement documenté que certains armements antiterroristes sont utilisés comme armes contre les populations et les opposants. Sauf à penser que la parole de la France n’a pas de valeur, nous ne pouvons imaginer que le président Macron n’ait pas une action forte face aux exactions du gouvernement égyptien », poursuit le communiqué de Génération.s. 

Entre 2013 et 2017, la France a été le principal fournisseur d’armes de l’Égypte. Ces contrats se sont taris, y compris certains, sur des commandes supplémentaires d’avions Rafale ou de navires de guerre, qui en étaient à un stade avancé de discussions. Les diplomates affirment que cela est autant lié à des questions de financement qu’à la réponse de la France aux préoccupations liées aux droits de l’homme, indique Reuters.

Surtout, continuer à vendre des armes

Publié le 18 novembre dernier, le rapport parlementaire Maire-Tabarot prônant le renforcement des contrôles sur les ventes d’armes à l’étranger – un système particulièrement opaque en France – a mis en évidence des accords avec l’Égypte. Le rapport indiquait qu’une partie du matériel vendu avait été utilisé à des fins de répression, poursuit l’agence de presse britannique.

Ce lundi 7 décembre, le site d’investigation Disclose a publié une note confidentielle du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), un service rattaché à Matignon, « qui souligne son hostilité à ces recommandations parlementaires, qui, selon lui, auraient un impact négatif sur la défense nationale et l’exportation d’armes dans son ensemble si elles étaient mises en œuvre ».