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France-Algérie : Paris promet des « actes symboliques », mais il n’y aura « ni repentance ni excuses »

Le rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie remis par l’historien Benjamin Stora à Emmanuel Macron propose une série d’actions pour déminer l’histoire et la mémoire algéro-françaises
 Des Algériens arrêtés lors d’une opération militaire dans la région de Tablat et Bir Rabalou (centre du pays), le 21 avril 1956 en Algérie (AFP)
Des Algériens arrêtés lors d’une opération militaire dans la région de Tablat et Bir Rabalou (centre du pays), le 21 avril 1956 en Algérie (AFP)

L’historien français Benjamin Stora a remis ce mercredi 19 janvier à Emmanuel Macron son très attendu rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie (1954-1962) pour tenter de « décloisonner » des mémoires divergentes et douloureuses entre les deux pays, aux relations aussi étroites que complexes.

Spécialiste reconnu de l’histoire contemporaine de l’Algérie, Benjamin Stora a été chargé en juillet par le président français de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie », qui reste un épisode très douloureux dans les mémoires des familles de millions de Français et d’Algériens.

En Algérie, le président Abdelmadjid Tebboune a chargé son conseiller et directeur des archives nationales, Abdelmadjid Chikhi, de travailler sur la question mémorielle, de concert avec Benjamin Stora.

Le président français participera à trois journées de commémoration dans le cadre du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie en 1962

Des « actes symboliques » sont prévus mais il n’y aura « ni repentance ni excuses », a d’ores et déjà annoncé la présidence française.

« On a déjà reçu des demi-excuses. Il faut faire un autre pas […] On le souhaite », avait souhaité le président algérien Abdelmadjid Tebboune en juillet 2020 dans une interview à France 24. « Cela va permettre d’apaiser le climat et le rendre plus serein pour des relations économiques, pour des relations culturelles, pour des relations de voisinage », avait-il plaidé.

« Il y aura des mots » et « des actes »

C’est « une démarche de reconnaissance » mais « il n’est pas question de repentance » et « de présenter des excuses », précise-t-on à l’Élysée en s’appuyant sur l’avis de Benjamin Stora, qui cite en exemple le précédent des excuses présentées par le Japon à la Corée du Sud et à la Chine concernant la Deuxième Guerre mondiale, lesquelles n’ont pas permis de « réconcilier » ces pays.

L’Élysée a par ailleurs souligné qu’Emmanuel Macron ne « regrettait pas » ses propos prononcés à Alger en 2017 dénonçant la colonisation comme « un crime contre l’humanité ». « Que pouvait-il dire de plus ? Il n’y a rien à dire de plus, en revanche, il y a beaucoup à faire », affirme-t-on à l’Élysée.

Le président français participera en 2022 à trois journées de commémoration dans le cadre du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie : la journée nationale des harkis (supplétifs algériens de l’armée française) le 25 septembre, la répression d’une manifestation d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961 et les accords d’Évian du 19 mars 1962 mettant fin à la guerre, a précisé l’Élysée.

Macron « s’exprimera en temps et en heure » sur les préconisations de ce rapport et de la commission qui sera chargée de les étudier, a précisé la présidence. « Il y aura des mots » et « des actes » du président dans « les prochains mois », a-t-elle assuré, en indiquant que s’ouvrait « une période de consultations ».

« Plutôt que de ‘’repentance’’, la France devrait donc reconnaître les discriminations et exactions dont ont été victimes les populations algériennes : mettre en avant des faits précis. Car les excès d’une culture de repentance, ou les visions lénifiantes d’une histoire prisonnière des lobbys mémoriels, ne contribuent pas à apaiser la relation à notre passé », explique Stora dans son rapport.

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Dans son rapport, que Middle East Eye a consulté, Benjamin Stora propose une série de préconisations « à mettre en œuvre pour une possible réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie ».

L’historien propose d’abord la constitution d’une commission « Mémoires et vérité » qui serait « chargée d’impulser des initiatives communes entre la France et l’Algérie sur les questions de mémoires ».

Cette commission, selon Stora, pourrait être constituée par différentes personnalités engagées dans le dialogue franco-algérien, comme Fadila Khattabi, qui préside le groupe d’amitié France-Algérie de l’Assemblée nationale, Karim Amellal, ambassadeur, délégué interministériel à la Méditerranée, mais aussi des intellectuels, médecins, chercheurs, chefs d’entreprise et animateurs d’associations (comme Coup de soleil).

Cette commission pourrait notamment proposer de poursuivre les commémorations comme celle du 19 mars 1962, date du cessez-le-feu.

Rendre hommage à l’émir Abdelkader

« D’autres initiatives de commémorations importantes pourraient être organisées autour : de la participation des Européens d’Algérie à la Seconde Guerre mondiale ; du 25 septembre, journée d’hommage aux harkis et autres membres de formations supplétives dans la guerre d’Algérie ; de la date du 17 octobre 1961, à propos de la répression des travailleurs algériens en France. À tous ces moments de commémorations pourraient être invités les représentants des groupes de mémoires concernés par cette histoire », précise le rapport.

« Cette commission pourrait recueillir la parole des témoins frappés douloureusement par cette guerre, pour établir plus de vérités, et parvenir à la réconciliation des mémoires », lit-on encore.

Le rapport préconise d’inclure dans le décret de 2003, instituant une journée nationale d’hommage aux morts pour la France pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie, « un paragraphe dédié au souvenir et à l’œuvre des femmes et des hommes qui ont vécu dans des territoires autrefois français et qui ont cru devoir les quitter à la suite de leur accession à la souveraineté ».

Il est aussi recommandé la construction d’une stèle en hommage à l’émir Abdelkader, chef religieux et militaire algérien qui mena la lutte contre la conquête de l’Algérie par la France au milieu du XIXe siècle, à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance algérienne en 2002, ainsi que la restitution de l’épée de l’émir à l’Algérie.

Le rapport préconise également la création d’une commission franco algérienne d’historiens chargée d’établir l’historique du mythique canon « Bab Merzoug » ou « La Consulaire », emporté en 1833 par la France pour le faire ériger à Brest, « et de formuler des propositions partagées quant à son avenir, respectueuses de la charge mémorielle qu’il porte des deux côtés de la Méditerranée ». Comprendre : étudier la possibilité de restituer ce canon à l’Algérie.

Stora propose aussi que la France reconnaisse officiellement l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel durant la bataille d’Alger en 1957, « à la suite de la déclaration concernant Maurice Audin ».

Stora propose aussi que la France reconnaisse officiellement l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel durant la bataille d’Alger en 1957

Le 13 septembre 2018, Emmanuel Macron a reconnu dans une déclaration à la veuve de Maurice Audin, mathématicien français qui avait rejoint le combat des Algériens, que l’État colonial était responsable de la disparition de son mari, dans le cadre d’un « système » entraînant « des actes de torture ». 

Le rapport appelle aussi à la réactivation du groupe de travail, créé en 2012, chargé de la localisation des sépultures des disparus algériens et français de la guerre d’indépendance afin d’élaborer un « Guide des disparus » de la guerre d’Algérie.

Une autre préconisation concerne l’identification des « emplacements où furent inhumés les condamnés à mort exécutés pendant la guerre ».

« À la fin des années 1960, dans un mouvement symétrique à celui qu’effectuait alors l’État français, l’État algérien a demandé à récupérer les corps des Algériens morts en France pendant la guerre. Or, les démarches entreprises sont inabouties. On pourrait se centrer sur la situation des condamnés à mort exécutés qui doivent être distingués dans la mesure où il s’agit de décisions de justice et d’exécutions officielles, ce qui devrait permettre une identification plus aisée », poursuit le rapport.

L’épineuse question des harkis

Concernant les essais nucléaires français au Sahara et les mines aux frontières est et ouest de l’Algérie, le rapport propose de poursuivre le travail conjoint entamé depuis quelques années.

Benjamin Stora préconise aussi l’achèvement des travaux du comité mixte d’experts scientifiques algériens et français chargés d’étudier les restes humains de combattants algériens du XIXe siècle conservés au Muséum national d’histoire naturelle.

En juillet 2020, les restes de 24 résistants algériens à la colonisation française, cédés par des collectionneurs au Musée de l’homme à Paris en 1880, où ils se trouvaient jusqu’à maintenant, ont être rapatriés en Algérie.  

Une autre mesure souhaitée par Stora, qui risque de heurter les autorités algériennes, concerne la « possibilité de faciliter le déplacement des harkis et de leurs enfants entre la France et l’Algérie ». En raison de leur implication aux côtés de l’armée coloniale française pendant la guerre, ceux-ci ne sont en effet pas les bienvenus en Algérie.

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En novembre 2020, Abdelmadjid Chikhi, chargé de travailler sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, côté algérien, avait affirmé, dans une interview à la revue de l’armée algérienne, que « certains dossiers [étaient] hors de discussion, tels que le sujet des harkis, d’autant que leur départ en France a été un libre choix ».

Le rapport propose aussi « la mise en place d’une commission mixte d’historiens français et algériens pour faire la lumière sur les enlèvements et assassinats d’Européens à Oran en juillet 1962, pour entendre la parole des témoins de cette tragédie ».

Il sera question également de la question des quatre camps d’internement pour Algériens sur le territoire français afin d’en faire des lieux de mémoire.

Quatre camps accueillirent des milliers d’Algériens, rappelle Stora : le camp du Larzac (Aveyron), celui de St-Maurice-l’Ardoise (Gard), celui de Thol (Rhône) et celui de Vadenay (Marne).

« Le camp du Larzac fut le plus important. Celui de St-Maurice-l’Ardoise a la particularité d’avoir vu s’y succéder, pendant la guerre, des suspects algériens puis des membres de l’OAS [organisation clandestine défendant la présence française en Algérie], puis des harkis rapatriés et leurs familles. Des plaques, apposées à proximité de chacun de ces camps, pourraient rappeler leur histoire », note le rapport.

Sur un autre volet, le rapport remis à Macron souhaite que soit encouragée « la préservation des cimetières européens en Algérie (travaux, entretiens, réhabilitations des tombes), ainsi que des cimetières juifs (comme par exemple ceux de Constantine et de Tlemcen) [et que soit] financé l’entretien des tombes des soldats algériens musulmans ‘’morts pour la France’’ entre 1954 et 1962 et enterrés en Algérie. »

Ces tombes ne reçoivent aucun soin spécifique de la part de l’État français puisqu’elles n’ont pas été regroupées au sein de la nécropole nationale française du Petit Lac, à Oran, avec celles des autres militaires français, explique l’historien. « Avec l’accord des familles, un recensement de ces tombes et une aide pour leur entretien pourraient être proposés. »

Archives : la pomme de discorde

Le rapport aborde ensuite la délicate question des archives, appelant à la reprise des travaux du groupe de travail conjoint institué en 2013, qui ne n’est plus réuni depuis 2016.

« Par la multiplication des gestes politiques et symboliques, on pourra de la sorte s’éloigner d’une mémoire devenue enfermement dans un passé, où se rejouent en permanence les conflits d’autrefois »

- Benjamin Stora, historien

L’accès aux archives de la colonisation, déménagées en France après l’indépendance de l’Algérie en 1962, est une des principales revendications des anciens combattants algériens.

« Ces archives appartiennent à l’Algérie. Il s’agit de négocier pour les récupérer. Personne n’a évalué ni le volume ni la quantité. Mais ce qui a été rendu est véritablement insignifiant », avait regretté Abdelmadjid Chikhi.

« Le groupe de travail sur les archives devra faire le point sur l’inventaire des archives emmenées par la France, et laissées par la France en Algérie. Sur la base de ce travail d’inventaire, certaines archives (originaux) seraient récupérées par l’Algérie. Celles laissées en Algérie pourront être consultées par les chercheurs français et algériens », propose Benjamin Stora.

Un « Comité de pilotage » pourrait « proposer la constitution d’un premier fond d’archives commun aux deux pays, librement accessible. Ce comité pourrait également demander l’application stricte de la loi sur le patrimoine de 2008 en France [selon laquelle les documents d’archives publiques sont par principe librement communicables à toute personne qui en fait la demande] », poursuit l’historien.

« Concrètement, il s’agit de revenir dans les plus brefs délais à la pratique consistant en une déclassification des documents ‘’secrets’’ déjà archivés antérieurs à 1970 – étant entendu qu’il revient à l’administration de procéder à la déclassification des documents postérieurs à cette date avant leur versement. »

Il est aussi proposé de mettre en œuvre plusieurs mesures visant à faciliter la recherche historique, en Algérie et en France, au profit d’étudiants et de chercheurs travaillant sur l’histoire franco-algérienne.

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D’autres mesures sont proposées dans la perspective d’une meilleure diffusion d’une histoire apaisée, comme la création d’une collection « franco-algérienne » dans une grande maison d’édition, la création d’un fonds permettant la traduction, du français vers l’arabe et de l’arabe vers le français, d’œuvres littéraires et à caractère historique, et surtout, « accorder, dans les programmes scolaires, plus de place à l’histoire de la France en Algérie ».

L’idée est aussi avancée de créer « un Office Franco-Algérien de la Jeunesse, chargé principalement d’impulser les œuvres de jeunes créateurs », ainsi que la réactivation du projet de Musée de l’histoire de la France et de l’Algérie, prévu à Montpellier et abandonné en 2014.

Et pour poursuivre l’initiative de Macron visant à renommer des rues de France de manière à rendre hommage à des personnes issues de l’immigration et de l’outre-mer, le rapport préconise « l’inscription [en France] de noms de Français particulièrement méritants, en particulier médecins, artistes, enseignants, issus de territoires antérieurement placés sous la souveraineté de la France ».

Gisèle Halimi au Panthéon ?

Le rapport propose l’organisation, courant 2021, d’un colloque international dédié au refus de la guerre d’Algérie par certaines grandes personnalités (François Mauriac, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, André Mandouze, Paul Ricœur, mentor philosophique d’Emmanuel Macron) et d’une exposition au Musée national de l’histoire de l’immigration (que dirige Benjamin Stora) ou encore d’un colloque sur les indépendances africaines.

Enfin, le rapport conseille de faire entrer au Panthéon, qui accueille les héros de l’Histoire de France, l’avocate et féministe Gisèle Halimi, « grande figure féminine d’opposition à la guerre d’Algérie », décédée le 28 juillet 2020.

Auparavant, un hommage solennel devrait lui être rendu aux Invalides au printemps, « quand les circonstances sanitaires le permettront », précise l’Élysée.

« Par la multiplication des gestes politiques et symboliques, on pourra de la sorte s’éloigner d’une mémoire devenue enfermement dans un passé, où se rejouent en permanence les conflits d’autrefois. Motif de discorde, la mémoire peut aussi se révéler puissance créatrice, face à ceux qui voudraient effacer les pages sombres du passé. Il faut donc trouver la ‘’juste mémoire’’, comme le dit le philosophe Paul Ricœur, entre les écueils de la répétition des guerres anciennes dans le présent, et celui de l’effacement de faits pouvant ouvrir à un négationnisme généralisé », conclut Benjamin Stora dans son rapport.