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La France aurait mieux évalué que les États-Unis le désagrégement de l’armée afghane

Paris aurait mieux anticipé que Washington, aveuglé par son soutien à l’armée afghane, la chute de Kaboul et l’effondrement rapide des forces armées afghanes
Paris avait commencé à évacuer des Afghans ainsi que les employés de son ambassade et d’ONG françaises dès le mois de mai dernier (AFP)
Paris avait commencé à évacuer des Afghans ainsi que les employés de son ambassade et d’ONG françaises dès le mois de mai dernier (AFP)
Par MEE

La France a-t-elle anticipé le désastre afghan bien avant les États-Unis ? C’est ce que laisse entendre le Financial Times dans un article d’analyse intitulé « Pourquoi la France était plus lucide sur l’Afghanistan que les États-Unis ».

Selon le journal britannique, Paris avait commencé à évacuer les Afghans ayant collaboré avec la France ainsi que les employés de son ambassade et d’ONG françaises dès le mois de mai dernier. Quelque 623 Français ont ainsi été évacués de Kaboul en plus de 800 Afghans plusieurs semaines avant la chute de Kaboul entre les mains des talibans.

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« Des alliés européens de la France et des ONG avaient critiqué, à l’époque, la décision française [d’évacuer prématurément], accusant Paris d’un pessimisme exagéré », écrit le Financial Times.

En fait, selon le chef du bureau à Paris du Financial Times, Victor Mallet, il serait clair que « le décalage de la position française a provoqué des conjectures sur le fait que les espions français connaissaient des choses qu’ignoraient les Américains ».

Des responsables français ont assuré au journal britannique qu’ils avaient partagé leurs renseignements avec les Américains, « sauf que l’évaluation de ces renseignements était différente ».

« Nous avions les mêmes informations que les autres [services de renseignement], mais notre analyse était différente. Dès que les Américains ont annoncé leur décision de se retirer [d’Afghanistan], nous avons imaginé le pire des scénarios », confie un haut responsable français à Victor Mallet.

Le « wishful thinking » de Biden

« Les Français étaient capables d’adopter une opinion plus rationnelle et de déduire des analyses claires quant aux conséquences du retrait américain », écrit Victor Mallet. « Alors que les Américains étaient aveuglés par leur long attachement aux forces armées afghanes, par les un peu plus de 1 000 milliards de dollars investis dans ce pays et par la nature compliquée de leur organisation du renseignement. »     

« Le plus grand échec du renseignement n’a pas été de sous-estimer les talibans », estime, dans les colonnes du Financial Times, Myriam Benraad, professeure en relations internationales à l’Université internationale Schiller. Pour la chercheuse, il faudrait chercher l’erreur dans « le ‘’wishful thinking [posture consistant à prendre ses désirs pour la réalité]’’, exagérant les capacités, la solidité et la loyauté de l’armée afghane, qu’a adopté Biden ».

« Ni les États-Unis ni leurs alliés afghans ne savent combien de soldats et de policiers afghans existent réellement »

- Center for Strategic and International Studies

Selon Myriam Benraad, Washington avait une vision complétement déformée de l’armée afghane : cette dernière n’a pas donné les vraies informations sur sa maîtrise du terrain, alors que certains de ses éléments « se ralliaient aux talibans ». « Mais les Américains se sont forcés à croire l’armée afghane au vu des gros investissements qu’ils avaient concédés. »

« Les autorités américaines avaient multiplié les déclarations sur les capacités des forces afghanes à défendre leur territoire. La réalité est moins glorieuse », explique le quotidien français Le Monde.

« Officiellement, Kaboul peut compter sur 300 000 membres des forces de sécurité, dont le fer de lance, les Forces spéciales, compterait près de 50 000 soldats. Selon une source militaire américaine haut placée, les autorités afghanes auraient gonflé les chiffres avec des ‘’bataillons fantômes’’, sans doute pour augmenter la facture payée par les États-Unis et nourrir une corruption endémique », poursuit Le Monde, citant un diplomate occidental qui était en poste à Kaboul : « Il y aurait 46 bataillons fantômes, de 800 hommes chacun. »

En outre, et depuis 2017, Washington avait « accepté l’exigence du président Ashraf Ghani de ne plus rendre publics les chiffres des pertes au sein des forces de sécurité afghanes, pas plus que ceux des désertions ou des passages à l’ennemi, ce qui a contribué à fausser l’image de l’armée afghane ».

Le Center for Strategic and International Studies rappelle que, selon l’Inspection générale pour la reconstruction de l’Afghanistan (Sigar, organe gouvernemental américain), « ni les États-Unis ni leurs alliés afghans ne savent combien de soldats et de policiers afghans existent réellement, combien sont en fait disponibles pour le service ou, par extension, la véritable nature de leurs capacités opérationnelles ».

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