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La victoire des talibans marquera-t-elle le début de la fin de l’empire occidental ?

Le simple fait de compter le coût de l’intervention occidentale en Afghanistan en vies militaires américaines ou britanniques constitue la preuve ultime que nous sommes une civilisation en décomposition
Le président américain Joe Biden quitte la salle Est de la Maison-Blanche après s’être exprimé au sujet de la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan, le 16 août 2021 (AFP)

Lorsque les États-Unis ont envahi l’Afghanistan le 7 octobre 2001, la couverture du magazine Time proclamait : « Les derniers jours des talibans ».

C’est ainsi qu’a débuté ce que l’on a qualifié de « guerre contre le terrorisme », la quête néoconservatrice visant à remplacer la défunte Union soviétique par l’islam au rang de menace mondiale. En décembre de la même année, le Conseil de sécurité des Nations unies a créé la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) pour superviser les opérations militaires et former les Forces de sécurité nationale afghanes.

La guerre en Afghanistan a été perdue par une alliance occidentale hypertrophiée qui pensait pouvoir démolir les talibans et construire un nouveau pays à partir de rien

Depuis lors, plus de 2 000 milliards de dollars ont été dépensés. Dans la zone de guerre afghano-pakistanaise, environ 241 000 personnes ont perdu la vie, 2 448 soldats américains et 454 soldats britanniques ont été tués. Et vingt ans plus tard, les talibans ont repris le contrôle du pays.

En 2001, l’opium avait été presque complètement éradiqué, ne représentant que 84 000 hectares cultivés. En 2017, ce chiffre avait grimpé à 328 000 hectares. Après la guerre, l’opium constitue la principale activité économique du pays. L’un des premiers objectifs de l’effort de guerre américain était de former une armée afghane pour combattre les talibans. Les pertes et les désertions étaient telles que les Américains se sont retrouvés à devoir former des recrues qui représentaient au total un tiers des forces. 

La corruption, pour laquelle Transparency International classe le pays au 165e rang parmi les 180 pays qu’elle surveille, a englouti des milliards de dollars d’aide économique, à travers la construction d’hôpitaux sans patients et d’écoles sans élèves. La pauvreté est omniprésente et les taux de mortalité restent parmi les plus élevés au monde.

Ainsi, affirmer que pendant les vingt ans d’occupation, « les États-Unis et leurs alliés ont supervisé les élections et mis en place les forces de sécurité afghanes, mais [que] les talibans ont continué de lancer des attaques », comme la BBC l’a affirmé la semaine dernière dans un article explicatif sur son site web, défie l’entendement et les procédures les plus élémentaires de fact-checking.

L’effondrement de l’Occident

Mais le pays imaginaire dans lequel le libéralisme occidental continue d’opérer en Asie occidentale et au Moyen-Orient reste porteur d’enseignements. Il nous en dit long sur la psychologie d’un empire en déclin.

Il est dans le déni. Notamment en ce qui concerne son rôle dans ce désastre. 

David Petraeus, ancien haut commandant américain en Afghanistan, le général Sir Nick Carter, chef d’état-major de la Défense britannique, ainsi que tous les généraux américains et britanniques qui ont servi en Afghanistan portent une lourde responsabilité dans une guerre que les Afghans eux-mêmes ne pouvaient pas supporter et dont ils ne voulaient pas.

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Aucun d’entre eux n’a su trouver la force d’assumer la responsabilité de ce désastre et de s’excuser auprès du peuple afghan. Ils en sont très loin. David Petraeus pleurniche et déplore une trahison politique, estimant certainement qu’une décennie de plus sous son commandement aurait résolu le problème. Personne n’assume ses actes.

La puissance aérienne qui a soutenu la présence étrangère n’était pas bénigne. Elle n’a pas fait progresser les droits des femmes afghanes. C’était une machine à tuer.

Entre 2017 et 2019, le Pentagone a assoupli ses règles d’engagement en matière de frappes aériennes et, par conséquent, les décès de civils ont connu une augmentation spectaculaire. En 2019, les frappes aériennes ont tué 700 civils afghans, soit plus qu’au cours de n’importe quelle année depuis le début de la guerre. La Force aérienne afghane (FAA) a fait de même. Au cours des six premiers mois de 2020, elle a tué 86 Afghans et fait 103 blessés. Au cours des trois mois suivants, la cadence a doublé avec 70 victimes civiles et 90 blessés. 

Ainsi, il n’est pas étonnant que ses pilotes aient été pris pour cible par les talibans et que le moral se soit effondré après le retrait des États-Unis.

Mais se complaire dans le fantasme selon lequel les armées américaine et britannique étaient en Afghanistan pour faire de bonnes choses est à peu près aussi éloigné de la réalité que de dire que les régimes fantoches que les gouvernements occidentaux ont imposés au pays avaient une légitimité populaire. La légitimité d’Ashraf Ghani, élu deux fois président, a duré exactement cinq semaines – du 8 juillet, date à laquelle le président américain Joe Biden a fixé la date limite de retrait au 31 août, au 15 août, date à laquelle il a fui Kaboul avec sa famille.

Les répercussions de la défaite

C’est un désastre auquel pas moins de quatre présidents américains ont participé, un effort véritablement bipartisan. Il n’est donc pas exagéré d’affirmer que les répercussions de la défaite en Afghanistan vont bien au-delà des frontières de ce pays meurtri.

Capture extraite des images du réseau de télévision Al Jazeera montrant la prise de contrôle du palais présidentiel par les talibans, le 16 août 2021 à Kaboul (AFP)
Capture extraite des images du réseau de télévision Al Jazeera montrant la prise de contrôle du palais présidentiel par les talibans, le 16 août 2021 à Kaboul (AFP)

Si la défaite de l’URSS il y a 32 ans a marqué le début de la fin de l’empire soviétique et certainement de toutes les forces expéditionnaires russes jusqu’à l’envoi de troupes en Syrie en 2015, la défaite actuelle marque le début de la fin de l’empire occidental en tant qu’ordre mondial dominant sur le plan militaire et économique. 

Les occupants et les dictateurs qui bafouent ouvertement les normes fondamentales en matière de droits de l’homme sont toujours récompensés avec de l’argent et des armes

Cet ordre ne s’est pas effondré parce qu’il était confronté à des ennemis puissants. Il s’est effondré à cause de son orgueil démesuré, de son arrogance, de son incapacité à analyser et à comprendre les peuples dont il occupait le territoire. Il s’est effondré précisément au moment où aucune autre puissance ne le contestait et où il avait le monopole du recours à la force internationale. 

Comme l’Union soviétique, il a implosé. Il a perdu toute confiance en lui-même et en ses dirigeants, qui ont eux-mêmes perdu tout sens de l’intérêt public en occupant des emplois lucratifs après avoir perdu le pouvoir.

Au pouvoir, ils ont privatisé la guerre, jusqu’à ce que l’objectif même de l’intervention perde tout son sens. La politique étrangère a été corrompue par le mercantilisme et sous-traitée à des alliés régionaux qui avaient leurs propres objectifs. Si les talibans savaient pourquoi ils se battaient, ce n’était pas le cas des Afghans qui leur faisaient face. Et encore moins des troupes que nos gouvernements ont envoyées là-bas pour combattre à leurs côtés.

Un message glaçant

Tout cela envoie un message glaçant aux princes et généraux du Moyen-Orient qui tiendraient moins longtemps qu’Ashraf Ghani si les États-Unis retiraient leurs forces ou leur soutien militaire. Les cours royales de Riyad, Abou Dabi et Amman ainsi que le palais présidentiel du Caire doivent se demander combien de semaines ils tiendraient si une insurrection populaire islamiste venait toquer à leur porte.

On se souvient des propos célèbres de l’ancien président américain Donald Trump, qui a affirmé que l’Arabie saoudite tiendrait deux semaines en cas de départ des États-Unis.

Il ne plaisantait pas. 

Les cours royales de Riyad, Abou Dabi et Amman ainsi que le palais présidentiel du Caire doivent se demander combien de semaines ils tiendraient si une insurrection populaire islamiste venait toquer à leur porte

Si l’armée afghane ne s’est pas battue pour Ashraf Ghani, le prince héritier saoudien et ministre de la Défense Mohammed ben Salmane pense-t-il que la Garde nationale, dont il a régulièrement purgé les généraux de haut rang, prendra les armes pour lui ?

L’analyste politique et universitaire saoudien Khalid al-Dakhil s’est exprimé sur Twitter : « La chute de Kaboul aux mains des talibans a fait frémir certains, qui ont exprimé des théories du complot et leur peur d’un retour de l’islam politique dans la région. Avoir peur et anticiper, c’est faire preuve de prudence et de vivacité. Mais rester effrayé pendant des décennies et des décennies, c’est faire preuve de fragilité et d’un manque de perspicacité. Quant aux théories du complot, elles ne sont rien d’autre que des outils de politique et de conflit. Elles n’expliquent donc pas l’histoire et son évolution. »

Les théories du complot évoquées par Khalid al-Dakhil laissent entendre que les Américains et les islamistes travaillent main dans la main, des soupçons que les Saoudiens nourrissaient déjà envers l’ancien président américain Barack Obama lorsqu’il a abandonné le défunt président égyptien Hosni Moubarak lors du soulèvement du 25 janvier 2011. Mais en réalité, la relation entre les États-Unis et les islamistes est plus tendue que celle qu’ils entretiennent avec certains tyrans et groupes laïcs ou religieux.

Lorsque des islamistes combattent les soldats américains, les États-Unis finiront par discuter avec eux, comme ils l’ont fait avec les talibans lors des rencontres de Doha, et accepteront la défaite, comme ils le font actuellement à Kaboul.

Mais si un mouvement islamiste, comme le Hamas, déclare ouvertement que son combat n’est pas contre les États-Unis et qu’il n’a pas tué un seul soldat américain, Washington ignorera que le Hamas a proposé un cessez-le-feu à long terme, le classera en tant qu’organisation terroriste, empêchera toute autre faction palestinienne de former un gouvernement d’unité avec lui et fera tout son possible pour assiéger Gaza.

« Si les États-Unis retiraient leurs forces ou leur soutien militaire, les princes et généraux du Moyen-Orient tiendraient moins longtemps que le président afghan » – David Hearst (AFP)
« Si les États-Unis retiraient leurs forces ou leur soutien militaire, les princes et généraux du Moyen-Orient tiendraient moins longtemps que le président afghan » – David Hearst (AFP)

Les États-Unis feront de même avec les islamistes qui évitent la violence et optent pour des élections, la démocratie et des Parlements. Ces personnes, les États-Unis tenteront de les interdire. 

Il y a huit ans, lorsque l’armée égyptienne a organisé le pire massacre de civils non armés depuis les manifestations de la place Tian’anmen en dispersant violemment un sit-in sur la place Rabia au Caire, Obama est littéralement retourné à sa partie de golf. Lorsqu’un mois plus tôt, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a organisé un coup d’État militaire, Obama a refusé de le qualifier de coup d’État.

Si vous détruisez la démocratie, les États-Unis regarderont ailleurs. Si vous prenez les armes, les États-Unis discuteront, puis se retireront.

Mais si vous tentez de prendre votre indépendance vis-à-vis des États-Unis, l’enfer se déchaînera. Les marchés financiers videront votre économie de son sang, vos banques et vos entreprises seront sanctionnées, vos scientifiques nucléaires seront assassinés.

En plus d’être tout sauf crédible, la croyance impérialiste en la supériorité sociale, militaire et économique de l’Occident et son hypothèse inhérente selon laquelle il jouit du droit moral de diriger constituent une catastrophe stratégique. Les États-Unis sous Biden perdent leur influence aussi rapidement que sous Trump, parce qu’en fin de compte, peu de choses ont changé.

Les occupants et les dictateurs qui bafouent ouvertement les normes fondamentales en matière de droits de l’homme sont toujours récompensés avec de l’argent et des armes. La corruption est toujours alimentée par l’argent du contribuable américain. La population qui souffre sous leur joug est ignorée.

Dès lors, rien d’étonnant à ce que les Afghans n’aient pas combattu les talibans.

Une vérité brutale

Il existe une alternative à cette logique folle qui consiste à penser que l’on fait la promotion de la démocratie en lâchant des drones sur des pauvres gens à des milliers de kilomètres. Imaginez un monde où les États-Unis auraient dépensé 2 000 milliards de dollars pour le peuple afghan. Un monde où ils auraient cherché à influencer des mouvements religieux conservateurs comme celui des talibans non pas par la guerre, mais par une stratégie basée sur le dialogue. Pas avec des drones, mais avec un dialogue.

Imaginez où en serait l’Afghanistan aujourd’hui, ainsi que la quantité de soft power que l’Occident détiendrait encore.

Quand ils se retirent, les États-Unis se soucient encore moins des populations qu’ils abandonnent que de celles qu’ils occupent. Un exode se produit en ce moment même à l’aéroport de Kaboul. Où ces Afghans vont-ils finir ?

On sait que seule une fraction d’entre eux arrivera au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Ils se dirigeront vers la Turquie et l’Europe comme ils l’ont fait par le passé. Dans la conscience libérale occidentale, ils passeront instantanément du statut de réfugiés fuyant l’oppression islamiste à celui de migrants indésirables.

Les scènes de panique observées lundi à l’aéroport de Kaboul se répercutent aujourd’hui dans toutes les capitales européennes.

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Le président français Emmanuel Macron a déclaré que l’Europe devait « anticiper et [se] protéger contre des flux migratoires irréguliers ». Le ministre allemand de l’Intérieur, Horst Seehofer, a estimé que jusqu’à cinq millions de personnes devraient fuir l’Afghanistan.

L’Allemagne a accepté des centaines de milliers de personnes au cours du flux de migrants observé en 2015. Le dirigeant chrétien-démocrate allemand Armin Laschet s’est montré catégorique : « 2015 ne doit pas se répéter. » Ces mêmes nations qui ont fourni des troupes et des généraux à la FIAS ne sont pas disposées à accepter les conséquences humaines de leurs actes. 

La vérité brutale est que l’Occident ne peut plus dominer le monde en lâchant des bombes sur les régimes qu’il n’aime pas, mais qu’il ne peut pas non plus se retirer. On peut quitter le Moyen-Orient, mais il ne nous quittera jamais. 

La guerre en Afghanistan a été perdue par une alliance occidentale hypertrophiée qui pensait pouvoir démolir les talibans et construire un nouveau pays à partir de rien, tout en ignorant son histoire, ses langues et ses peuples. 

L’Occident a seulement réussi à répandre sur deux décennies la brutalité et la misère de la guerre, dont les effets ont été majoritairement supportés par les Afghans eux-mêmes. Le simple fait de compter le coût de cette intervention en vies militaires américaines et britanniques, comme nous le faisons encore aujourd’hui, constitue la preuve ultime que nous sommes une civilisation en décomposition.

La tragédie tient au fait que dans leur retrait, les États-Unis n’apprendront pas la vérité difficile à entendre selon laquelle la force n’a aucune utilité. Ils ne comprendront pas non plus qu’ils sont une puissance en déclin. Ils se retrancheront dans la victimisation et l’isolationnisme, comme ils l’ont fait par le passé. Leur discours sera que le monde est ingrat.  

S’ils tiraient les enseignements de leurs défaites militaires, ils commenceraient à faire ce qu’il faut dans un monde qui est réellement confronté à une menace existentielle commune. Cette menace ne provenait pas du communisme, pas plus qu’elle n’émane de l’islam. 

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.