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Prise de pouvoir des talibans : nouvelles perspectives stratégiques dans les pays du golfe Persique

Le désengagement américain en Afghanistan risque d’affecter la position de ses alliés dans le golfe Persique. L’Émirat islamique des talibans pourrait entretenir des relations privilégiées avec ses voisins iraniens et qataris, entraînant des répercussions sur l’ensemble de la région
L’ancien envoyé des talibans en Arabie saoudite Shahabuddin Delawar et d’autres membres de la délégation talibane arrivent pour la signature d’un accord américano-taliban dans la capitale qatarie Doha le 29 février 2020 (AFP/Karim Jaafar)

Dans les années 1990, avec le Pakistan, seuls l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) avaient officiellement reconnu le gouvernement taliban de Kaboul. Cependant, en 2021, les choses sont bien différentes avec ces pays du Golfe.

L’Arabie saoudite et les EAU tâchent de s’éloigner d’une économie dépendante du pétrole et de diversifier leur portefeuille économique pour se préparer à une économie et un ordre politique mondial en mutation rapide.

La trajectoire d’« ouverture » de ces deux pays implique non seulement une libéralisation économique, mais aussi, et peut-être surtout, une réorientation sociale et théologique.

Ces bouleversements des structures étatiques traditionnelles ne sont pas en adéquation avec les positions géopolitiques antérieures de l’Arabie saoudite vis-à-vis des talibans en Afghanistan, ni même avec ses relations avec le Pakistan, qui ont fondamentalement évolué depuis que le prince héritier Mohammed ben Salmane est devenu le dirigeant de facto à Riyad.

Riyad et Abou Dabi, des puissances à la capacité d’action limitée

Les dirigeants saoudiens et émiratis ont adopté une position offensive contre la portée idéologique des Frères musulmans, allant jusqu’à soutenir tacitement un coup d’État en Égypte en 2013 qui a renversé le gouvernement de Mohamed Morsi soutenu par les Frères musulmans.

Aujourd’hui, la réémergence d’un axe talibans-Pakistan-Arabie saoudite contre l’Iran n’est plus envisageable, laissant une place limitée aux acteurs saoudiens et émiratis dans la construction future de l’Afghanistan

Ou encore, à orchestrer un blocus contre leur partenaire du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le Qatar, entre 2017 et 2021, en raison du soutien de Doha aux figures des Frères musulmans.

Le blocus a, à son tour, compliqué la perspective de tout rôle significatif pour l’Arabie saoudite ou les EAU au sein et autour du processus de paix afghan, qui a officiellement commencé à Doha en 2018, poussé par le président américain de l’époque, Donald Trump.

Aujourd’hui, en raison du désengagement militaire des États-Unis et de leur perte d’influence dans la région, mais aussi du refroidissement des relations Islamabad-Riyad, la réémergence d’un axe talibans-Pakistan-Arabie saoudite contre l’Iran n’est plus envisageable, laissant une place limitée aux acteurs saoudiens et émiratis dans la construction future de l’Afghanistan.

Le Qatar reconnu dans son rôle de médiateur régional

À l’inverse, depuis la création du bureau taliban de Doha en 2013, le Qatar est resté la plaque tournante de toutes les négociations avec le groupe afghan. Alors que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis semblent avoir une faible capacité de mouvement en Afghanistan, ce n’est pas le cas du Qatar.

En effet, les talibans gagnant en influence et en puissance, de nombreux analystes estiment que le mouvement afghan récompensera le Qatar pour son soutien politique et économique, notamment en lui permettant d’avoir une influence plus large dans la région de l’Asie centrale.

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De fait, en tant que facilitateur des pourparlers en Afghanistan, ainsi qu’intermédiaire clé entre les quartiers généraux avancés du CENTCOM (Commandement central des États-Unis), le Qatar entend poursuivre les deux objectifs qu’il s’était fixés : premièrement, devenir un canal politique et stratégique important entre les pays de l’OTAN et l’Afghanistan ; deuxièmement, construire et maintenir une réputation de membre pacifique, proactif et actif du système international en insistant sur son leadership dans la promotion de la paix et de la stabilité dans la région MENA.

C’est d’ailleurs dans le cadre des dialogues de Doha que les dirigeants talibans avaient discuté de l’importance du développement économique de l’Afghanistan en coopération avec les pays voisins, ainsi que des conditions du respect des droits des femmes et d’une éducation moderne pour le pays.

Poussé par ces ambitions, le Qatar pourrait envisager peut-être, à l’avenir, d’être le vecteur de la pacification des rapports régionaux, notamment entre les pays du CCG et l’Iran ou entre le Hamas palestinien et Israël.

L’Iran, des ambitions confortées

La principale motivation de l’Iran pour se ranger du côté des talibans est sa rivalité avec les États-Unis, qui n’a fait que s’accroître après l’assassinat du général Qasem Soleimani.

Cependant, bien que le ministère iranien des Affaires étrangères ait accueilli des visites officielles de délégations talibanes de haut rang à Téhéran, notamment le 7 juillet dernier, la relation la plus importante entre l’Iran et les talibans a toujours été officieuse, c’est-à-dire par le biais de la force al-Qods, unité d’élite du corps des Gardiens de la révolution islamique.

Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan est susceptible de marquer un nouveau chapitre dans les relations entre les talibans et le corps des Gardiens de la révolution islamique, qui pourraient soit renforcer leur coopération respective, soit laisser éclater leur traditionnelle rivalité sunnites-chiites

Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan est susceptible de marquer un nouveau chapitre dans les relations entre les talibans et le corps des Gardiens de la révolution islamique qui, avec le départ de l’ennemi commun, pourraient soit renforcer leur coopération respective, soit laisser éclater leur traditionnelle rivalité sunnites-chiites.

Il est aujourd’hui encore trop tôt pour déterminer l’impact que cela aura sur la nature des relations entre les deux groupes à l’avenir.

Par ailleurs, la chute de Kaboul intervient précisément dans une période où la République islamique se dote d’un nouveau gouvernement conservateur avec l’élection du président Ebrahim Raïssi le 3 août 2021, tandis que l’accord sur le nucléaire iranien avec l’Occident piétine.

Pour sortir de son isolement, l’Iran devra toutefois développer ses opportunités de coopération avec le Pakistan. La prise de pouvoir des talibans pourrait d’ailleurs être le catalyseur qui permettra à Téhéran et Islamabad de trouver un terrain d’entente en Afghanistan.

À cette fin, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), l’instance intergouvernementale politique et économique asiatique, pourrait être une organisation idéale pour stabiliser l’Afghanistan et la région, car elle pourrait compter sur la participation des puissances régionales que sont la Chine, le Pakistan, la Russie et l’Inde.