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Dix graphiques pour expliquer la crise économique en Arabie saoudite

Le royaume a été durement frappé par la pandémie de coronavirus et la chute des cours du pétrole, entre autres choses
L’Arabie saoudite a subi un manque à gagner de plusieurs milliards d’euros avec l’annulation du hadj et de la oumra en raison du COVID-19 (MEE/illustration de Mohamad Elaasar)
L’Arabie saoudite a subi un manque à gagner de plusieurs milliards d’euros avec l’annulation du hadj et de la oumra en raison du COVID-19 (MEE/illustration de Mohamad Elaasar)

L’Arabie saoudite tente de diversifier son économie depuis des décennies, comme le souligne Vision 2030, projet lancé par le prince héritier Mohammed ben Salmane.

Mais le choc du coronavirus associé à la chute des cours de l’énergie ont nui à ses plans, en particulier dans le secteur non pétrolier, qui devrait se contracter de 14 % cette année. 

Pour le citoyen lambda en Arabie saoudite, cela signifie une seule chose : il faudra se serrer davantage la ceinture. Voici les principales menaces.

1. L’Arabie saoudite ne peut plus compter sur le pétrole

Les recettes pétrolières représentent environ les deux tiers des exportations du royaume. Mais si l’Arabie saoudite était autrefois responsable de près de 30 % des exportations mondiales de pétrole, ce chiffre est aujourd’hui tombé à 12 % seulement, selon le site d’analyses économiques Capital Economics.

Riyad a lancé une guerre des prix en mars pour tenter manifestement de nuire aux autres producteurs, alors même que la demande mondiale était en baisse en raison du COVID-19.

L’Arabie saoudite a inondé le marché, mais ce faisant, ses recettes d’exportation de brut ont chuté de 65 % par rapport à avril 2019. « La forte baisse des cours du pétrole, exacerbée par la chute de la demande due à la pandémie, a particulièrement frappé l’Arabie saoudite », explique Boris Ivanov, fondateur et directeur général du cabinet de conseil GPB Global Resources.

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Depuis, les prix sont remontés à environ 45 dollars le baril – mais c’est encore bien en dessous des 77,6 dollars le baril dont le royaume a besoin pour équilibrer son budget. Rien n’indique que le cours reviendra à ces niveaux.

Les perspectives mondiales ne sont pas encourageantes non plus : la demande devrait baisser « de 8,1 millions de barils par jour, la plus importante de l’histoire » en raison du COVID, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

À l’avenir, l’organisation prévoit que la demande atteindra son maximum d’ici 2030 en raison de l’essor des énergies renouvelables.

2. Le tourisme ne viendra pas à la rescousse du royaume

L’Arabie saoudite espérait que le tourisme serait un élément clé de Vision 2030, le projet de diversification du prince héritier Mohammed ben Salmane, avec un objectif de 100 millions de visiteurs par an d’ici la fin de la décennie.

En raison du COVID-19, Riyad prévoit maintenant un déclin de 35 % à 45 % du tourisme – ce qui équivaut à une baisse des revenus de 28 milliards de dollars en 2020. Ces chiffres semblent optimistes, étant donné qu’au niveau mondial, le secteur prévoit une baisse de 58 % à 78 % cette année.

« Tout pays dépendant du tourisme réévalue la situation au vu de la pandémie », rappelle Bessma Momani, vice-présidente adjointe par intérim, relations internationales, à l’Université de Waterloo.

Autre revers : la décision de limiter le hadj de cette année à un millier de pèlerins locaux. Les pèlerinages de la oumra sont suspendus depuis mars. « Le hadj rapporte beaucoup d’argent et les recettes perdues sont nécessaires », indique Theodore Karasik, conseiller de Gulf State Analytics. « Perdre ses recettes pendant deux années consécutives sera néfaste. »

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3. Millennials saoudiens : instruits et chômeurs

La population du royaume croît rapidement depuis des décennies, elle a doublé depuis 1990. Mais pour les Saoudiens nés ces 30 dernières années, les emplois sont rares.

Près des deux tiers de la population ont moins de 30 ans – et la plupart d’entre eux sont des diplômés au chômage.

Un processus de « saoudisation » verra environ 1,2 millions de travailleurs étrangers quitter le royaume d’ici la fin de 2020, ouvrant des débouchés pour les habitants – mais seulement si les entreprises parviennent à survivre à la pandémie et ses conséquences économiques, et se montrent disposées à payer des salaires plus élevés.

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« Les Saoudiens sont beaucoup plus chers que les expatriés », explique Rory Fyfe, directeur général de MENA Advisors, « donc si les entreprises se séparent d’expatriés en raison de considérations financières, ces derniers ne vont pas être remplacés par des Saoudiens. »

« Cela représente un véritable calcul pour le marché du travail. Nous avons déjà vu des tendances de nationalisation de la main-d’œuvre, et le COVID va accélérer ces tendances », estime Bessma Momani,

4. Citoyens saoudiens : moins de revenus, plus d’impôts

De faibles impôts, ou pas d’impôt du tout, était autrefois un pilier de la vie saoudienne. Ils n’ont augmenté que ces dernières années, la chute des prix du pétrole ayant incité le gouvernement à chercher de nouvelles façons de générer des recettes.

Lorsque l’Arabie saoudite a introduit pour la première fois la TVA et réduit les subventions sur les carburants en 2018, elle a atténué le choc économique en introduisant une allocation au coût de la vie pour environ un million de fonctionnaires, budgétisée à 1 000 riyals (267 dollars) par mois.

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Mais en juillet, dans le cadre des mesures d’austérité, cette allocation a été supprimée, ce qui a permis au royaume d’économiser quelque 4,8 milliards de dollars par an. Puis la TVA a triplé, passant à 15 %. « Tous deux auront certainement un impact sur les dépenses et nuiront à l’économie », estime Rory Fyfe.

Une indication de la baisse du niveau de vie de l’Arabie saoudite est la baisse des ventes de véhicules qui connaissent une chute vertigineuse depuis la dernière grande baisse des prix du pétrole en 2015 : on avait enregistré 800 000 ventes de voitures cette année-là, contre 400 000 en 2018. Les ventes de véhicules devraient encore diminuer d’un tiers en 2020 en raison de la dernière hausse de la TVA.

La hausse des prix est particulièrement ressentie par les citoyens les plus pauvres, qui sont quelque 2,4 millions à recevoir une aide financière, selon un rapport du Rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté dans le royaume, publié en 2017.

Le PIB par habitant de l’Arabie saoudite est relativement élevé au niveau mondial puisqu’il est estimé à 21 767 dollars. Mais ce chiffre masque les inégalités au sein du royaume et est nettement inférieur à celui d’autres États du Golfe, y compris les Émirats arabes unis (43 103 dollars) et le Qatar (64 782 dollars).

5. La dette de l’Arabie saoudite se creuse

En tant que premier producteur mondial de pétrole, l’Arabie saoudite n’a traditionnellement pas eu besoin d’emprunter de l’argent, tant que les dépenses publiques et les largesses royales n’excédaient pas les recettes.

Mais en 2015, la chute des prix du pétrole a forcé le royaume à se tourner vers les marchés internationaux. Cette dette s’est creusée puisque les prix du pétrole sont restés bas. Des milliers de milliards de dollars sont également nécessaires pour financer les projets de Vision 2030.

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Cette année, la baisse des prix du pétrole et le COVID-19 ont incité l’Arabie saoudite à emprunter 26,6 milliards de dollars après avoir dépensé ses réserves de change et annoncé un plan de relance de 32 milliards de dollars.

La dette du royaume pourrait encore augmenter, le gouvernement a relevé son plafond de la dette de 30 % à 50 % d’ici 2022. De ce fait, l’Arabie saoudite devra désormais agir comme une économie nationale plus ordinaire dans la façon dont elle dépense et lève des fonds, par exemple par l’augmentation des impôts.

Si la dette continue d’augmenter et que les réserves de change s’épuisent davantage, alors l’ancrage du riyal au dollar sera sous pression, ce qui représente un danger imminent pour le royaume.

6. La tour de Djeddha, un chantier à l’arrêt

S’il existe un symbole des défis économiques de l’Arabie saoudite, c’est bien la tour de Djeddah, inachevée, à 20 milliards de dollars, anciennement connue sous le nom de « tour du royaume ».

Projet de la Kingdom Holdings du prince Al-Walid ben Talal, magnat saoudien, ce monument qui devrait atteindre les 1 000 m de haut ambitionne de dépasser la Burj Khalifa de Dubaï, la plus haute tour du monde.

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La construction a débuté en 2013 et devait s’achever en 2020. Mais seul un quart de la tour a été construit jusqu’à présent.

Le chantier s’est arrêté début 2018, à peu près au moment où ben Talal a été libéré après trois mois de détention à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad, après avoir été arrêté avec des dizaines d’autres Saoudiens influents dans une vague d’arrestations ordonnées par Mohammed ben Salmane.

« Il y avait des rumeurs selon lesquelles les travaux allaient reprendre au premier trimestre [2020], mais la pandémie de coronavirus a pu l’empêcher », rapporte Rory Fyfe.

« On pourrait penser que les Saoudiens trouveraient embarrassant d’avoir un énorme bâtiment inachevé qui se profile au-dessus de Djeddah. Peut-être qu’elle sera redessinée et achevée par la suite. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Paul Cochrane
Paul Cochrane is an independent journalist based in Beirut, where he has lived since 2002. He covers the Middle East and Central Asia for specialized publications, business magazines and newspapers. His work has been featured in over 70 publications, including Reuters, Money Laundering Bulletin, Accountancy Futures, Commercial Crime International, Petroleum Review and Jane's. Educated in Britain and the US, he earned a Master’s degree in Middle Eastern Studies at the American University of Beirut.