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Le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie suscite la peur du « panturquisme » en Iran

Certains Iraniens craignent que la récente prise de position de Téhéran en faveur de Bakou dans le conflit du Haut-Karabakh ne suscite des tensions entre les communautés azérie et arménienne d’Iran, voire des sentiments séparatistes
Le bazar de la ville de Tabriz, dans la province de l’Azerbaïdjan oriental, dans le nord-ouest de l’Iran (AFP)
Le bazar de la ville de Tabriz, dans la province de l’Azerbaïdjan oriental, dans le nord-ouest de l’Iran (AFP)
Par
TÉHÉRAN, Iran

Les craintes de troubles au sein de la minorité azérie d’Iran se sont multipliées depuis que Téhéran semble avoir changé de position sur le conflit du Haut-Karabakh, paraissant désormais soutenir l’Azerbaïdjan.

Dès les premiers jours de combats entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, le gouvernement iranien a tenté de se présenter comme un médiateur neutre – un rôle qu’il a assumé lors des précédents épisodes de conflit dans cette région contestée située à la frontière nord de l’Iran.

Saeed Khatibzade, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a ainsi évoqué la nécessité d’un « cessez-le-feu immédiat » avant le début de nouveaux pourparlers entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

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« La politique de l’Iran concernant ce différend n’a pas changé, nous sommes prêts à aider à faciliter le dialogue et nous pensons que la solution militaire n’est pas une solution durable pour résoudre ces problèmes », a-t-il déclaré.

En outre, Ali Rabie, le porte-parole du gouvernement iranien, a annoncé que Téhéran, Moscou et Ankara pourraient « aider les deux pays voisins à mettre en œuvre les résolutions de l’ONU pour résoudre leurs différends par des moyens pacifiques ».

Cependant, depuis le début des combats, de multiples manifestations d’Azéris iraniens se sont tenues pour appeler à soutenir leur État frère.

La communauté azérie est le deuxième plus grand groupe ethnique d’Iran ; elle est principalement implantée dans les provinces du nord-ouest qui bordent l’Azerbaïdjan.

Le 1er octobre, les Azéris de Tabriz – la capitale de la province de l’Azerbaïdjan oriental – sont descendus dans la rue pour déclarer leur soutien à « l’intégrité territoriale » de la République d’Azerbaïdjan.

Un jour plus tard, les représentants du guide suprême Ali Khamenei dans les quatre provinces à majorité azerbaïdjanaise du pays (Ardabil, Zandjan, Azerbaïdjan oriental et Azerbaïdjan occidental) ont tenu une réunion pour discuter de la crise du Haut-Karabakh.

Peu de temps après, ils ont publié une déclaration commune, affirmant qu’il n’y avait « aucun doute sur l’appartenance du Karabakh à l’Azerbaïdjan et la nécessité de son retour à l’Azerbaïdjan.

« Le peuple azerbaïdjanais sait mieux que quiconque que la République islamique a fourni la plus grande assistance et le plus grand soutien à l’Azerbaïdjan pendant l’occupation du Haut-Karabakh et a défendu l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan dans tous les cercles internationaux », indiquait le communiqué, qui ajoutait : « Sans la République islamique au début de l’occupation du Haut-Karabakh, l’occupation se serait certainement étendue à [la capitale azérie] Bakou. »

La déclaration saluait également les « récentes victoires » de l’armée azerbaïdjanaise.

Le « danger » du panturquisme

La politique de neutralité de l’Iran remonte aux prémices du conflit dans le Haut-Karabakh, au début des années 90.

À l’époque, le président iranien Akbar Hachemi Rafsandjani avait réussi à persuader les deux parties de parvenir à un accord de cessez-le-feu et de s’asseoir à la table des négociations. Au milieu de la crise, Rafsandjani s’était rendu à Bakou, où il avait été invité à entrer en guerre contre l’Arménie aux côtés de l’Azerbaïdjan. Il avait refusé, préférant poursuivre ses tentatives de médiation.

Cependant, la déclaration du 2 octobre dernier, parallèlement aux manifestations pro-azerbaïdjanaises dans le pays, a alarmé certains Iraniens, qui craignent que cela ne génère des tensions ethniques voire même des sentiments séparatistes.

Des Azéris d’Azerbaïdjan saluent des Azéris d’Iran de l’autre côté de l’Araxe, la rivière qui sert de frontière entre les deux pays, le 8 janvier 1990 (AFP)
Des Azéris d’Azerbaïdjan saluent des Azéris d’Iran de l’autre côté de l’Araxe, la rivière qui sert de frontière entre les deux pays, le 8 janvier 1990 (AFP)

Hamshahri, un journal iranien réformiste, a déclaré qu’il y avait un risque de « provocation des sentiments ethniques dans certaines parties du pays ».

Le journal Shargh a également exprimé ses inquiétudes quant aux conséquences de cette déclaration et aux possibles « abus » de celle-ci par des groupes ethniques et séparatistes radicaux, tandis que le site d’information Entekhab a critiqué les déclarations et les quatre représentants qui l’avaient publiée pour avoir violé la politique « neutre » de l’Iran concernant la crise du Karabakh et pour les dommages potentiels que cela pourrait causer aux relations diplomatiques de l’Iran.

« Je n’ai aucun doute à ce sujet : si la majorité des Azéris se souciaient du conflit actuel, ils auraient passé la frontière et pris le contrôle [de la capitale arménienne] Erevan »

- Masoud Mardomi, Iranien azéri

La manifestation azérie à Tabriz a également alimenté les inquiétudes quant à la montée du « panturquisme », une idéologie politique qui prône l’union entre les États « turciques » que sont la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan.

Masoud Mardomi, un Azéri vivant dans la province de l’Azerbaïdjan occidental, explique cependant à Middle East Eye que la majorité des Azéris sont davantage occupés à réfléchir à la manière de joindre les deux bouts en raison de la crise économique qu’à penser au conflit dans le Haut-Karabakh.

« Néanmoins, environ 20 % d’entre eux sont affectés par la propagande des chaînes turques et azerbaïdjanaises et souhaiteraient que Téhéran prenne le parti de Bakou », nuance-t-il.

« Et je pense que les représentants du dirigeant iranien ont commis une erreur en publiant cette déclaration, car elle a en effet renforcé cette minorité. »

Selon lui, la plupart des Azéris d’Iran sont des patriotes iraniens et ne sont aucunement intéressés par le « panturquisme ».

« Je n’ai aucun doute à ce sujet : si la majorité des Azéris se souciaient du conflit actuel, ils auraient passé la frontière et pris le contrôle [de la capitale arménienne] Erevan », note-t-il.

« Vous avez vu comment nous nous sommes battus pour notre pays dans la guerre de huit ans [de 1980 à 1988] que l’Irak a imposée à l’Iran. »

Inquiétudes des Arméniens d’Iran

La communauté arménienne d’Iran – dont le nombre serait compris entre 70 000 et 200 000 personnes – a dans l’ensemble peu réagi publiquement au conflit, bien que certains de ses membres souhaitent toujours voir leur gouvernement proposer une défense plus forte de l’Artsakh, l’administration arménienne qui contrôle le Haut-Karabakh.

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D’après Garegin Fataei, un avocat irano-arménien, Téhéran a été contraint d’adopter une position neutre afin de trouver un équilibre entre les sentiments d’un grand nombre d’Azéris iraniens et les relations chaleureuses de la République islamique avec l’Arménie.

« Mais les Arméniens d’Iran n’aiment pas voir leur pays [l’Iran] être victime de la politique de Bakou, car la puissance croissante de l’Azerbaïdjan renforcera le panturquisme à l’intérieur de l’Iran dans le seul but de la désintégration, et nous, Arméniens, y sommes totalement opposés. »

Il fait valoir qu’à l’instar des Iraniens azéris, les Arméniens d’Iran se considèrent avant tout comme Iraniens.

« Nous sommes cependant contrariés de voir l’Iran demander à l’Arménie de retirer ses forces du Karabakh – nous savons que le gouvernement iranien a de bonnes raisons de soutenir les Arméniens qui s’y trouvent. »

L’intégrité de l’Azerbaïdjan

À la suite de la controverse générée par la déclaration des quatre dirigeants de la communauté azérie iranienne, Ali Akbar Velayati, conseiller en politique étrangère du guide suprême, a déclaré à l’influent journal conservateur Kayhan : « Nous sommes très inquiets pour le sort de l’Azerbaïdjan, et nous pensons que son intégrité territoriale doit être préservée et que ses régions occupées doivent être évacuées [par les forces arméniennes]. »

Le gouvernement iranien a adopté la même position, exhortant l’Arménie à retirer ses forces des « régions occupées ».

Une source fiable et bien informée explique à MEE sous couvert d’anonymat que les dirigeants iraniens azéris n’ont pas agi « de manière indépendante » et que leur déclaration est certainement le signe d’un changement d’attitude aux plus hauts niveaux, car les quatre représentants du guide suprême ne seraient jamais « autorisés à prendre de telles décisions sans aucune coordination ».

L’évolution apparente en faveur de la position azerbaïdjanaise marque un changement dans la politique iranienne, qui était par le passé considérée comme plus favorable à l’Arménie.

« Les Arméniens d’Iran n’aiment pas voir leur pays être victime de la politique de Bakou, car la puissance croissante de l’Azerbaïdjan renforcera le panturquisme à l’intérieur de l’Iran dans le seul but de la désintégration »

- Garegin Fataei, avocat irano-arménien

Un autre analyste – s’exprimant également sous couvert d’anonymat – suggère que l’Azerbaïdjan fait pression sur l’Iran en promouvant le panturquisme et en agitant le spectre du séparatisme ethnique dans le pays.

« Ils se sont efforcés d’attirer certaines personnes en Iran afin de faire pression sur Téhéran pour qu’il change sa politique. Ils sont par ailleurs actifs et font du lobbying dans les hauts cercles décisionnels à Téhéran », souligne-t-il.

« Cependant, beaucoup pensent que le changement de position de l’Iran en faveur de l’Azerbaïdjan est enraciné dans la conviction de Téhéran que l’Azerbaïdjan ne gagnera rien d’important dans cette guerre. »

« Les gens s’inquiètent pour leur vie »

Au-delà du débat géopolitique, le conflit a un impact réel sur les régions voisines de l’Iran.

Depuis le début des combats, un nombre considérable d’obus de mortier ont frappé les zones frontalières du nord-ouest de l’Iran.

Bien que le président iranien Hassan Rohani ait demandé à l’Arménie et à l’Azerbaïdjan d’éviter d’infliger des dommages aux zones frontalières, beaucoup de personnes touchées ont le sentiment que leurs préoccupations sont ignorées.

Masoud Khodapanah, qui vit dans le village de Qoli Beiglou, près de la frontière irano-azerbaïdjanaise, confie à MEE que les bombardements des deux belligérants rendent la vie difficile.

« Il y a quelques jours, trois roquettes ont atterri ici – l’une d’elles a touché une rizière, détruisant l’équivalent de cinq mois de travail pour son propriétaire, l’autre est tombée très près d’une maison, brisant ses fenêtres, et la troisième a touché le cimetière du village », décrit-il.

« Les gens fuient et quittent le village car ils s’inquiètent pour leur vie »

Traduit de l’anglais (original).