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Au Haut-Karabakh, un monastère devient le symbole de la douleur des Arméniens 

Les Arméniens affluent à Dadivank avant que le site ne soit officiellement cédé à l’Azerbaïdjan dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu
Le père Hovhannes compte rester à Dadivank. L’Azerbaïdjan a déclaré que les sites religieux seraient protégés (Reuters)
Le père Hovhannes compte rester à Dadivank. L’Azerbaïdjan a déclaré que les sites religieux seraient protégés (Reuters)
Par
DAVIDANK, Azerbaïdjan

« Quoi qu’il arrive, je resterai », affirme le père Hovhannes, le prêtre du monastère ancien de Dadivank.

Son monastère, construit dès le IXe siècle, surplombe la route reliant la capitale arménienne Erevan et Stepanakert, la ville principale de la région contestée du Haut-Karabakh – connue des Azerbaïdjanais sous le nom de Khankendi.

La région de Kelbadjar, dans laquelle se trouve le monastère, devait passer sous le contrôle de l’Azerbaïdjan ce dimanche après le cessez-le-feu conclu la semaine dernière. 

L’accord a mis fin à un conflit sanglant et unilatéral de 44 jours au cours duquel l’Azerbaïdjan a repris une grande partie du territoire qu’il avait perdu au profit des forces arméniennes lors d’une guerre antérieure au début des années 1990.

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Cependant, un sursis – accordé le dernier jour par la médiation du président russe Vladimir Poutine – a donné aux Arméniens vivant illégalement dans la région de Kelbadjar selon l’Azerbaïdjan jusqu’au 25 novembre pour partir.

Le Haut-Karabakh, que les Arméniens appellent Artsakh, est internationalement reconnu comme faisant partie de l’Azerbaïdjan, mais la majeure partie de sa population, en particulier dans les villes, est d’origine arménienne. 

Les Azerbaïdjanais étaient autrefois majoritaires dans les zones provinciales telles que la région de Kelbadjar, avant d’être expulsés par les autorités arméniennes dans les années 1990.

Le gouvernement arménien à Erevan a également soutenu des politiques de colonisation qui ont encouragé les Arméniens à s’installer dans la région.

« Panique générale »

Ces derniers jours, des milliers d’Arméniens ont fait de longs et souvent difficiles voyages vers ce symbole du christianisme et de la culture arménienne avant que l’accord de cessez-le-feu ne prenne officiellement effet et que la région ne repasse sous contrôle azerbaïdjanais.

À notre arrivée, une certaine confusion règne autour de l’avenir de ce monastère. Une controverse est en cours : la question est de savoir s’il faut enlever les pierres de la croix et autres artefacts sacrés, des éléments essentiels du christianisme arménien et de l’identité nationale.

Un homme, Razmik Karapetyan, explique que c’est la « panique générale » au monastère. 

« Nous sommes ici pour rester jusqu’à la fin », ajoute-t-il. « C’est notre Dieu. C’est notre Église. Notre croix porte un lourd fardeau. Nous sommes ici pour porter ce poids. »

Karapetyan, qui a été soldat volontaire pendant la guerre, affirme avoir déjoué trois attaques des forces azerbaïdjanaises avec ses compagnons de combat.

Les soldats de la paix russes sont arrivés dimanche au monastère de Dadivank (AFP)
Les soldats de la paix russes sont arrivés dimanche au monastère de Dadivank (AFP)

Comme le père Hovhannes, Karapetyan confie qu’il prévoit de rester au monastère même si la région passe sous contrôle azerbaïdjanais.

À la suite d’un entretien téléphonique avec Poutine, le bureau du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a déclaré samedi que les sites chrétiens dans les zones retournant sous le contrôle de Bakou seraient « convenablement protégés par l’État ».

« Le président Ilham Aliyev observe que l’Azerbaïdjan est un pays multinational et multiconfessionnel, où les droits et les libertés de tous les peuples et des représentants de toutes les religions sont pleinement garantis », indique le communiqué.

« Les chrétiens vivant en Azerbaïdjan pourront utiliser ces temples. »

Dimanche, des soldats de la paix russes ont été déployés au monastère, conformément aux termes de l’accord de cessez-le-feu.

Nous passons devant deux maisons en feu, dont on nous dit qu’elles ont été détruites par des propriétaires arméniens déterminés à ne pas laisser les propriétés à l’Azerbaïdjan

Pourtant, la douleur et le sentiment de perte prédominent à Dadivank. Hommes et femmes pleurent et se serrent dans les bras les uns des autres. Les fidèles photographient des bâtiments du monastère, tandis que deux artistes relèvent des empreintes d’inscriptions anciennes dans de l’argile.

« Au début, nous étions trop submergés par l’émotion pour commencer notre travail », confie Anush Ghukasyan, une des artistes. « Aujourd’hui, il y a tout ce bruit. La semaine prochaine, le silence règnera. »

Dans le même temps, la route surplombée par le monastère est encombrée de voitures et de camions remplis d’affaires qui se dirigent vers Erevan.

Des troupeaux de moutons et de bovins, également en provenance du Haut-Karabakh, gênent la circulation. Nous passons devant deux maisons en feu, dont on nous dit qu’elles ont été détruites par des propriétaires arméniens déterminés à ne pas laisser les propriétés à l’Azerbaïdjan.

Des arbres abattus

Toute la journée et jusque tard dans la nuit, des hommes abattent des arbres pour récupérer du bois de chauffage.

Avant la guerre, l’abattage des arbres était réglementé par les autorités. Mais avec la perspective d’un hiver froid à venir, les habitants profitent du vide politique pour stocker du bois qu’ils pourraient vendre.

À Stepanakert, capitale administrative de la région, nous nous entretenons brièvement avec Arayik Haroutiounian, le président de la république d’Artsakh, le gouvernement séparatiste reconnu uniquement par l’Arménie.

Vêtu d’un pull militaire, cet homme qui porte le poids du monde sur ses épaules répond laconiquement à nos questions.

MEE lui demande s’il a été consulté avant le cessez-le-feu. Il répond par l’affirmative : « Non seulement j’ai été consulté, mais je l’ai recommandé. » Il explique que face aux capacités militaires supérieures de l’Azerbaïdjan, ils ne pouvaient pas défendre leurs villages, ni Stepanakert.

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MEE lui demande ensuite si les Arméniens peuvent se sentir en sécurité suite à l’accord de paix. « Nous essayons de pallier l’incertitude mais les choses ne sont pas encore claires », explique-t-il. « Le déploiement de soldats de la paix russes est crucial. »

Samedi, l’Arménie a annoncé que plus de 2 300 combattants avaient été tués au cours des six semaines de conflit, tandis que vendredi, Poutine a dressé un bilan de 4 000 morts et indiqué que des dizaines de milliers de personnes avaient fui leur foyer. 

L’Azerbaïdjan n’a pas confirmé le nombre de victimes de son côté.

Il ne fait aucun doute que l’armée arménienne a été lourdement affectée. Un soldat nous explique que dans son unité composée de 22 hommes, quatre ont été tués, deux sont toujours portés disparus et douze ont été blessés, dont son propre fils. Dans certaines unités, trois générations ont combattu ensemble, précise-t-il.

Les responsables arméniens au Haut-Karabakh accusent également les forces azerbaïdjanaises d’avoir attaqué des zones civiles à Stepanakert.

Au cours d’une visite de la ville avec Artak Beglaryan, le médiateur en charge des droits de l’homme de l’administration d’Artsakh, nous apercevons une maternité qui soignait les soldats blessés. Celle-ci a subi des dégâts importants, causés selon Artak Beglaryan par des bombardements azerbaïdjanais.

Nous sommes également emmenés devant le bureau d’une centrale électrique détruite et une école de musique dont les fenêtres ont volé en éclats.

Un homme fouille les décombres de sa maison à Stepanakert, détruite selon lui par des bombardements azerbaïdjanais, le 10 octobre (AFP)
Un homme fouille les décombres de sa maison à Stepanakert, détruite selon lui par des bombardements azerbaïdjanais, le 10 octobre (AFP)

Artak Beglaryan, qui a perdu la vue lors de combats dans les années 1990, indique qu’au moins 50 civils ont été tués.

Il craint pour la sécurité d’une trentaine de civils restés à Choucha – connue des Arméniens sous le nom de Chouchi –, la deuxième plus grande ville du Haut-Karabakh, prise par l’Azerbaïdjan peu avant la déclaration de cessez-le-feu.

Les deux camps se sont mutuellement accusés d’avoir ciblé des civils lors des récents combats. Bakou accuse les forces arméniennes d’avoir effectué une frappe de missile qui a fait treize morts et plusieurs dizaines de blessés le mois dernier dans la ville de Gandja, dans l’ouest de l’Azerbaïdjan. Les deux camps nient avoir délibérément pris des civils pour cible.

Catastrophe humanitaire imminente

Beglaryan affirme à MEE qu’une catastrophe humanitaire est imminente : environ 100 000 Arméniens ont déjà perdu leur maison et leur nombre est probablement appelé à grimper.

« Il augmentera lorsque les Azéris prendront officiellement le contrôle des villages. Ces personnes déplacées ont besoin de nourriture, d’un logement, de chauffage, d’électricité et de gaz », affirme-t-il.

Un calme plat règne dans la ville de Stepanakert. Tous les magasins que nous croisons sont fermés, à la seule exception d’une petite épicerie. Des sacs de sable sont empilés contre les fenêtres du sous-sol, marquant l’endroit où les habitants de Stepanakert s’étaient regroupés pour se protéger des bombardements.

Nous discutons avec une femme portant des sacs-poubelle remplis de vêtements d’hiver. C’est la première fois qu’elle rentre chez elle depuis qu’elle a fui les combats. Elle se plaint de l’état de sa maison, que son mari a occupée pendant toute la guerre avec des soldats volontaires.

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D’un ton poignant, elle confie qu’elle n’a pas pu s’empêcher de laver la vaisselle sale avant de quitter à nouveau sa maison pour retourner à Erevan.

Lorsque nous quittons Stepanakert en début de soirée, la route du retour vers l’Arménie est encore encombrée de camions et de voitures. La circulation s’arrête pendant plusieurs heures ; les soldats de la paix russes en route pour Stepanakert à bord de gros véhicules blindés ont la priorité sur la route étroite.

Finalement, le trafic se fluidifie et il est trois heures du matin lorsque nous arrivons à Erevan.

Les combats ont pris fin pour l’instant. Alors que l’accord de cessez-le-feu commence à entrer en vigueur et que les soldats de la paix russes sécurisent la région, la réalité qui en découle pour les Arméniens commence à peine à se faire sentir.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.