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L’art de l’adhan : les multiples mélodies de l’appel islamique à la prière

L’adhan, qui signale l’heure des cinq prières quotidiennes de l’islam, appartient au paysage sonore de nombreux pays musulmans
De l’aube au crépuscule, l’adhan retentit depuis les minarets des milliers de mosquées à travers le Maghreb et le Moyen-Orient (AFP)

Depuis les premiers jours de l’islam, l’adhan résonne pour appeler les fidèles musulmans à pratiquer les cinq prières quotidiennes. Il est soigneusement minuté, en fonction de la position du soleil dans le ciel – du premier à son dernier rayon –, en commençant par la prière de l’aube – or fajr – et en se terminant par la prière du soir, isha

Signifiant littéralement « informer » ou « annoncer », l’adhan retentit généralement depuis les minarets des mosquées à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord pour les prières de groupe, mais il est également récité individuellement par les fidèles qui font les prières obligatoires où qu’ils se trouvent. Chez les musulmans, l’adhan est chuchoté dans l’oreille droite des nouveau-nés pour les accueillir dans le monde.

L’imam Ali Tos a récité son premier adhan quand il était enfant à Konya, en Turquie (Cambridge Central Mosque)
L’imam Ali Tos a récité son premier adhan quand il était enfant à Konya, en Turquie (Cambridge Central Mosque)

La beauté de l’appel réside dans sa mélodie, qui a le pouvoir de captiver les oreilles des musulmans comme des non-musulmans.

Traditionnellement, le muezzin (la personne qui récite l’adhan) est choisi au sein de la communauté sur le seul critère de sa voix, qui se doit d’être forte et belle, indique l’imam Hafiz Ali Tos, de la mosquée centrale de Cambridge, en Angleterre.

« Le muezzin […] grimpe au sommet de la tour pour appeler les fidèles à la mosquée pour les prières en assemblée ou jamaa », ajoute-t-il.

L’imam Ali indique avoir récité son premier adhan à 5 ans à peine, dans une pièce remplie des aînés de la famille dans sa ville natale de Konya, dans le centre-sud de la Turquie. Ayant grandi entouré des nombreux minarets des mosquées construites sous les Seldjoukides, l’imam Ali n’a pu qu’être inspiré par le son « enchanteur » de l’appel. « Ma famille m’a complimenté à propos de ma voix et m’a encouragé à réciter l’adhan, et j’avais un cadeau quand je le prononçais clairement. Avec d’autres garçons du coin, on rivalisait pour voir qui le réciterait le mieux. »

Avoir une voix euphonique est primordial mais historiquement, les muezzins devaient avoir d’autres qualifications : bien connaître le tajwid (les règles de prononciation) et être ponctuel et capable de déterminer avec précision l’heure du jour, énumère le cheikh Ahmed Saad, directeur de l’Ihsan Institute, un centre britannique d’étude de l’islam. Ils devaient également être suffisamment en forme pour monter (et descendre) les longs escaliers en spirale jusqu’en haut des minarets cinq fois par jour. 

« Il était plus facile de s’entraîner pour l’armée », plaisante-t-il. 

Les premières années

Les mots standard qui composent l’adhan apparurent quelques années après la naissance de l’islam.

Les premiers musulmans au VIIe siècle en Arabie étaient peu nombreux et s’informaient directement les uns les autres qu’il était l’heure de la prière. Mais à mesure du développement de l’islam, le prophète Mohammed et ses compagnons auraient souvent discuté de la meilleure façon de rassembler les fidèles pour la prière.

Une corne, similaire au chophar juif, fut envisagée, tout comme le furent les cloches semblables à celles des églises utilisées par les chrétiens pour la messe.

Un muezzin psalmodie l’appel à la prière à la Jame Masjid de Katmandou au Népal (AFP)
Un muezzin psalmodie l’appel à la prière à la Jame Masjid de Katmandou au Népal (AFP)

Un hadith (paroles et actes rapportés du prophète) raconte qu’un compagnon de Mohammed, Abdullah Ibn Zayd, avait fait un rêve lui disant que l’appel à la prière devait se faire par la voix humaine et lui dictant les mots à réciter.

Bilal ibn Rabah al-Habashi, un affranchi abyssinien parmi les premiers convertis à l’islam, fut choisi pour l’appel à la prière en raison de sa belle voix. Les mots de ce rêve datant du VIIe siècle sont toujours récités aujourd’hui, avec la répétition de certaines phrases :

Dieu est le plus grand, Dieu est le plus grand (Allahou Akbar, Allahou Akbar)
J’atteste qu’il n’y a de dieu que le Dieu unique
J’atteste que Mohammed est le messager de Dieu
Venez à la prière, Venez à la félicité
Dieu est le plus grand, Dieu est le plus grand
J’atteste qu’il n’y a de dieu que le Dieu unique

Changements apportés à l’appel à la prière

L’adhan est récité en arabe et peut être entendu au Nigeria, en Malaisie et même en Europe ou aux États-Unis. La mosquée d’East London au Royaume-Uni et plusieurs mosquées des Pays-Bas font résonner l’adhan publiquement plusieurs fois par jour. 

En 1923, après l’effondrement de l’Empire ottoman et sous la présidence de Mustafa Kemal Atatürk, l’adhan était psalmodié en turc alors que le pays traversait une phase nationaliste. Ce n’est qu’en 1950, lorsque Adnan Menderes arriva au pouvoir, que l’adhan traditionnel en arabe fut réintroduit en Turquie. Il est resté en place depuis.

Jusque récemment, les 4 000 mosquées du Caire diffusaient l’adhan les unes après les autres (AFP)
Jusque récemment, les 4 000 mosquées du Caire diffusaient l’adhan les unes après les autres (AFP)

D’infimes variations distinguent les sunnites des chiites. Par exemple, l’adhan chiite comprend la phrase : « J’atteste qu’Ali est l’ami de Dieu » en référence à Ali ibn Ali Talib, cousin du prophète puis personnalité vénérée plus tard.

Le texte de l’adhan a également été modifié après l’émergence de la pandémie de COVID-19 en 2020. Dans plusieurs pays, la partie « venez à la prière » a été remplacée par « priez chez vous », pour dissuader les gens de prier en assemblée dans les mosquées.

« Chaque gouvernorat [égyptien] organisait des auditions et les candidats devaient passer des tests et des examens »

- Cheikh Ahmed Saad, directeur de l’Ihsan Institute

Bien que généralement mélodieuses, dans certaines villes densément peuplées à majorité musulmane, les annonces simultanées peuvent devenir discordantes. 

Le gouvernement égyptien a commencé à mettre en place le Tawhid al-Adhan, ou projet d’unification de l’adhan, en 2010 pour faire cesser les multiples échos des adhans entendus au Caire – où on estime le nombre de mosquées officielles à 4 000 environ et à 30 000 les mosquées officieuses – et a diffusé un adhan standardisé via la radio publique. 

Ce fut le début du déclin des muezzins en Égypte, indique le cheikh Saad à propos de son pays natal : « Chaque gouvernorat organisait des auditions et les candidats devaient passer des tests et des examens pour s’assurer qu’ils convenaient au poste », explique-t-il.

Avec le projet d’unification, tout ceci est de l’histoire ancienne ; à la place, chacun des 29 gouvernorats égyptiens dispose d’un muezzin désigné qui fait l’appel depuis une mosquée et cet adhan est ensuite diffusé à travers la région.

Cette « érosion de la tradition » attriste le cheikh Saad. « J’ai l’impression que la créativité des mélodies de l’adhan se perd… le paysage de l’adhan se désertifie. »

Les muezzins de la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas utilisent la technique al-Jawq unique et collective (AFP)
Les muezzins de la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas utilisent la technique al-Jawq unique et collective (AFP)

Il y a un endroit où l’appel à la prière reste un art, c’est la vieille ville de Damas.

Dans la Grande Mosquée des Omeyyades, datant du VIIIe siècle, six muezzins récitent ensemble l’adhan devant une enceinte qui le diffuse à travers la vieille ville depuis trois des minarets de la mosquée. 

Cette récitation de groupe de l’adhan s’appelle al-Jawq. C’est une particularité de la Syrie, qui est née il y a environ 500 ans afin d’informer les pèlerins en route pour la Mecque qu’il était l’heure de la prière. Les six muezzins font partie d’un groupe choisi de vingt-cinq hommes qui se relaient pour réciter ensemble l’appel à la prière dans un style particulier à la mosquée. 

L’art de l’adhan

Bien que les mots restent les mêmes, les auditeurs attentifs seront capables d’identifier de subtiles différences dans le rythme et le ton employés. 

« L’art de l’adhan s’est développé pendant l’Empire ottoman, il s’agissait d’un moyen créatif pour les auditeurs de savoir l’heure correspondant à la prière en écoutant simplement le ton de l’adhan », rapporte le cheikh Saad. « Rappelez-vous qu’il n’y avait pas de montre à l’époque, les gens pouvaient être occupés aux travaux des champs ou aveugles et incapables de voir l’heure du jour, mais rien qu’en écoutant le ton de l’adhan, ils savaient de quelle prière il s’agissait. »

Le muezzin de la mosquée Katindo à Goma, en République démocratique du Congo (AFP)
Le muezzin de la mosquée Katindo à Goma, en République démocratique du Congo (AFP)

En fonction des variations du maqam, le système mélodique moyen-oriental qui inclut des échelles, des phrases et des harmonies pour créer une « atmosphère » à la fois dans la musique classique ainsi que dans la récitation du Coran, l’appel à la prière peut évoquer une myriade d’émotions. Par exemple, un adhan récité selon le maqam Nahawand – baptisé d’après la province iranienne dont il est originaire – est mélancolique et souvent utilisé pour la prière du milieu de l’après-midi (asr) le jeudi pour marquer la survenue du vendredi, jour saint dans l’islam, explique l’imam Ali.

Le cheikh Saad précise que le maqam Bayati est le style classique de l’adhan. Décrit comme un « adhan relaxant avec des tons chaleureux et profonds », il est souvent utilisé pour la prière de la mi-journée (dhuhr). 

« Le dhuhr est la mère des prières et le Bayati la mère des maqams », selon Saad. « La prière de la mi-journée fut la première établie par les premiers musulmans. » 

Bien que le maqam à utiliser selon la prière n’ait fait l’objet d’aucune standardisation, il s’est « ritualisé et les gens se sont organisés entre eux au fil du temps. Certains sont plus utilisés pour des prières en particulier, mais ils ne sont pas nécessairement toujours utilisés », explique le cheikh Saad.

Le rythme lent et constant du maqam Sabah est généralement entendu à l’aube, pour la prière du fajr afin de bercer doucement les fidèles vers la mosquée, mais le rythme rapide du maqam Segah est souvent associé à la prière du lever du soleil ou maghrib, lorsque le temps peut être limité.

« L’heure du maghrib est également l’heure à laquelle les musulmans rompent le jeûne [durant le Ramadan ou les jeunes additionnels en dehors du moins sacré]. Ils ne souhaitent pas un long adhan à ce moment-là », indique l’imam Ali. « De même, au cours du mois de Ramadan, après la rupture du jeûne, les gens doivent se préparer pour les prières additionnelles du soir ou tarawih. Donc l’adhan et la prière sont courts. »

Le cheikh Ahmed Saad explique que former un muezzin peut prendre plus d’un an (Ahmed Saad)
Le cheikh Ahmed Saad explique que former un muezzin peut prendre plus d’un an (Ahmed Saad)

En Tunisie, les muezzins en formation vont à l’Institut Rachidia de la musique tunisienne pour affûter leur style et leur récitation.

« Cela peut prendre entre six mois à plus d’un an pour qu’un muezzin soit totalement formé, tout dépend de la vitesse à laquelle il acquiert les subtilités du style, de la finesse de son oreille et de ses aptitudes », indique le cheikh Saad.

Un étudiant qui apprend à réciter le Coran peut choisir un maqam particulier pour le réciter et, avec le temps et l’expertise, va sûrement développer son propre style et piocher dans différents maqams pour refléter l’atmosphère du passage récité. 

« Si vous lisez un passage à propos du jour et de la nuit, du ciel et de l’enfer, vous allez utiliser le [maqam] Segah car il monte et descend… comme une vague, cela contraste les émotions », poursuit le cheikh Saad.

Le rythme constant de l’adhan du maghrib du cheikh égyptien Mohammad Rifat a toujours le pouvoir d’émouvoir le cheikh Saad.

Enfant dans les années 1990, il écoutait le défunt cheikh chez ses parents dans le gouvernorat de Monufia, dans le nord de l’Égypte ; et c’est cet adhan qui est toujours diffusé chaque année à la radio nationale du pays au moment du maghrib pendant le Ramadan.

« [Le cheikh Mohammad Rifat] symbolise ce mois sacré, il est le Ramadan et le Ramadan, c’est lui, les deux sont liés pour l’éternité », assure le cheikh Saad.

Né en 1882, et populaire pour sa voix mélodieuse, le cheikh Rifat était l’une des premières personnes à réciter le Coran en arabe sur la BBC Radio en 1935. Il est mort en 1950 mais « son héritage perdure », témoigne le cheikh Saad.

« Pas étonnant qu’il soit connu comme la Voix des Cieux. Toutes ces années plus tard, on a toujours l’impression que son adhan vient vers nous de quelque part dans les cieux. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.