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« Une pratique moyenâgeuse » : les femmes seules interdites de séjour dans des hôtels marocains

Au Maroc, une femme peut se voir refuser l’accès à un hôtel si elle n’est pas accompagnée de son mari, de son frère ou de son père. Une pratique sans fondement juridique qui jette une lumière crue sur l’état de la liberté de la femme
Pour l’écrivaine Leila Slimani, « ce qui est insupportable, c’est cette sursexualisation du corps des femmes qui ne sont pas considérées comme des individus ou des citoyennes » (AFP/Fadel Senna)
Pour l’écrivaine Leila Slimani, « ce qui est insupportable, c’est cette sursexualisation du corps des femmes qui ne sont pas considérées comme des individus ou des citoyennes » (AFP/Fadel Senna)

« Les hôtels de Casablanca n’acceptent pas les filles seules avec une carte d’identité portant une adresse casablancaise », s’est indignée, le 13 novembre sur Twitter, une Marocaine qui s’est vu refuser l’accès à un établissement faisant partie d’une célèbre chaîne espagnole.

Pour justifier son refus, l’hôtel a, selon elle, invoqué « la loi » : « Si vous êtes seule et non accompagnée de votre mari, frère ou papa, vous n’avez pas le droit de loger dans l’hôtel », lui aurait-on répondu.

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« Une pratique clairement arbitraire et totalement moyenâgeuse », fulmine la réalisatrice Sonia Terrab, cofondatrice de Moroccan Outlaws (les hors-la-loi marocaines), un collectif qui s’est notamment illustré par son combat pour l’abrogation de l’article 490 du code pénal marocain, qui punit d’emprisonnement les relations sexuelles hors mariage.

Cette pratique est loin d’être rare, comme l’attestent les témoignages reçus par le mouvement.

Parmi eux, celui d’une femme qui, après avoir réservé une chambre dans un hôtel de la capitale économique pour célébrer l’anniversaire d’une amie de nationalité française, a découvert qu’elle ne pouvait y accéder.

« Pourtant la chambre était déjà payée. Non remboursée. J’ai dû chercher un endroit où dormir. Terrible traitement. Je n’avais pas les mots », écrit-elle, révoltée. Un traitement qui contraste avec celui réservé à son amie française, qui a pu dormir à l’hôtel sans le moindre problème.

« Humiliée dans mon propre pays »

« Je me suis sentie humiliée dans mon propre pays […] On vous traite comme du bétail. Après ça, j’ai quitté le Maroc évidemment », lit-on dans son témoignage.

« C’est une pratique dangereuse, discriminatoire, et qui met en danger les femmes. Celles qui sont par exemple victimes de violences ne peuvent pas trouver refuge dans un hôtel au prétexte qu’une femme seule ne peut louer une chambre », dénonce Sonia Terrab à Middle East Eye.

Une discrimination qui révolte aussi l’écrivaine Leila Slimani, cofondatrice du collectif des hors-la-loi.

« Ce sont les hôteliers qui font de l’excès de zèle pour éviter les problèmes. Ils ont peur que la police, en voyant qu’une femme célibataire séjourne dans l’hôtel, fasse une enquête ou leur cause des problèmes »

- Sonia Terrab, cofondatrice de Moroccan Outlaws

« Les femmes travaillent, étudient, paient des impôts et elles n’auraient pas le droit de payer un hôtel ! La Constitution garantit l’égalité entre les hommes et les femmes. On nous dit qu’il faut favoriser l’insertion des femmes dans la vie sociale et économique et nous constatons en effet qu’elles réussissent, qu’elles sont maires, ministres, médecins, patronnes d’association. Mais dès qu’il s’agit de leur vie privée, dès qu’il est question de sexualité, elles sont ramenées à un statut d’infériorité et sont humiliées », s’insurge auprès de MEE la lauréate du prix Goncourt 2016.

Que dit la loi ? Selon l’article 19 de la Constitution marocaine, en effet, « l’homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental ».

Plus précis, l’article 431-1 du code pénal punit d’un mois à deux ans d’emprisonnement et d’une amende pouvant atteindre 50 000 dirhams (4 800 euros) toute discrimination « lorsqu’elle consiste à refuser la fourniture d’un bien ou d’un service ».

« Certains hôteliers justifient leur refus par une circulaire du ministère de l’Intérieur mais il n’y a jamais eu de circulaire interdisant à une femme de séjourner seule dans un hôtel », commente un ancien haut cadre du ministère du Tourisme, pour qui cette « coutume » est à attribuer à l’excès de zèle des hôteliers.

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« En effet, ce sont les hôteliers qui font de l’excès de zèle pour éviter les problèmes. Ils ont peur que la police, en voyant qu’une femme célibataire séjourne dans l’hôtel, fasse une enquête ou leur cause des problèmes. Les hôtels se mettent donc d’accord avec les autorités locales et décident par eux-mêmes d’appliquer ces mesures, alors que rien ne les y oblige légalement », confirme Sonia Terrab à MEE.

« En 2014 déjà, un scandale avait éclaté à ce sujet et le ministre de l’époque avait confirmé qu’aucune loi, aucune circulaire ne permettait aux hôteliers de refuser une chambre à une femme seule. Récemment, le Collectif 490 a reçu des témoignages de dizaines de femmes, de toutes les villes, disant qu’elles avaient vécu ça », poursuit la réalisatrice.

Une affaire similaire avait en effet défrayé la chronique en 2014, ce qui avait poussé le ministre de l’Intérieur de l’époque, Mohamed Hassad, à sortir de son silence en affirmant qu’il n’existait « aucune circulaire qui interdirait aux femmes de passer la nuit dans les hôtels situés dans les villes de leur résidence ».

« Une éternelle mineure »

Pour Leila Slimani, « ce qui est insupportable, c’est cette sursexualisation du corps des femmes qui ne sont pas considérées comme des individus ou des citoyennes mais avant tout comme des corps sur lesquels l’État ou là, en l’occurrence, les hôteliers auraient une autorité morale ».

« Pour pouvoir louer une chambre, une femme devrait toujours être accompagné d’un homme, comme si elle était une éternelle mineure et n’existait que dans cette relation de dépendance à l’homme », poursuit la représentante personnelle d’Emmanuel Macron pour la francophonie.

« Les femmes ne sont pas considérées comme des individus ou des citoyennes mais avant tout comme des corps sur lesquels l’État ou là, en l’occurrence, les hôteliers auraient une autorité morale »

- Leila Slimani, écrivaine

Une discrimination qui indigne d’autant plus que les femmes sont très présentes dans ce secteur – parfois même aux commandes, comme l’illustrent les cas de Fathia Bennis, ancienne directrice du stratégique Office national marocain du tourisme (ONMT), Nadia Fettah Alaoui, qui a piloté le ministère du Tourisme dans l’ancien gouvernement, ou encore Lamia Boutaleb, ancienne secrétaire d’État dans le même département.

Pour les deux militantes, la lutte contre cette pratique discriminatoire n’est pas à dissocier du combat pour l’abrogation de l’article 490.

« C’est lié à l’article 490 et à tout ce qu’il induit, c’est-à-dire à l’idée qu’une femme est, soit vierge, soit épouse, et n’aurait donc rien à faire, seule, dans un hôtel. Les femmes sont toujours sommées de rendre des comptes et tant que nos gouvernants n’abrogeront pas ces lois moyenâgeuses, il sera difficile voire impossible de faire évoluer les mentalités et certains hôteliers auront toujours le sentiment d’avoir le droit pour eux », explique à MEE l’auteure de Sexe et mensonges, la vie sexuelle au Maroc.

« Le lien avec l’article 490 ne fait aucun doute. Ce dont on soupçonne immédiatement les femmes célibataires, c’est de pratiquer la prostitution ou d’avoir des relations sexuelles hors mariage », estime Sonia Terrab.

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Une pratique préjudiciable aussi pour les hôteliers, surtout en ces temps de crise où les touristes étrangers se font rares. Ainsi, dans un article publié le 13 novembre sur le site du magazine britannique The Economist, plusieurs professionnels du secteur se disent favorables à la dépénalisation des relations sexuelles hors mariage.

« De plus en plus d’hôteliers en ont marre et ne veulent plus appliquer ces mesures. Avec la crise du tourisme due au COVID-19 et la tentative de développer le tourisme national, ils ne peuvent plus se priver d’accueillir des femmes qui sont de plus en plus indépendantes financièrement et, cela au moins, nous réjouit », conclut Sonia Terrab.