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Jérusalem surnaturelle : à la rencontre du Palestinien qui chasse djinns, ghouls et autres créatures extraordinaires

L’éducateur et artiste Ahmad Nabil préserve le folklore local pour faire découvrir le caractère imaginatif et l’héritage fantastique de la communauté palestinienne
Ahmad Nabil recueille des histoires locales et des contes populaires mettant en scène des êtres surnaturels, un sujet qui le passionne depuis l’enfance (Mai Musa)

« Certains disent qu’il s’agit de petites créatures. D’autres affirment qu’ils sont un peu potelés.

« Ils sont vêtus de blanc et on ne peut pas voir les traits de leur visage parce que des chapeaux en forme de cône les recouvrent entièrement à l’exception d’un petit bout des yeux », explique Ahmad Nabil, éducateur, chercheur et artiste palestinien qui collectionne les éléments du folklore palestinien et notamment les histoires de djinns – êtres surnaturels et spirituels enracinés dans la culture arabo-musulmane.

Ahmad Nabil passe une bonne partie de son temps dans la vieille ville de Jérusalem à la recherche de commerçants et d’habitants désireux de partager avec lui des contes populaires et leurs propres souvenirs de moments surnaturels : la vision saisissante d’un fantôme ou les visites des djinns « justes » (esprits vertueux), entre autres épisodes extraordinaires à moitié oubliés.

« Beaucoup évoquent des djinns qui vivent parmi la population de la vieille ville et y sont bien connus », explique Ahmad Nabil (avec son aimable autorisation)« Beaucoup évoquent des djinns qui vivent parmi la population de la vieille ville et y sont bien connus », explique Ahmad Nabil (avec son aimable autorisation)
« Beaucoup évoquent des djinns qui vivent parmi la population de la vieille ville et y sont bien connus », explique Ahmad Nabil (avec son aimable autorisation)

Ahmad Nabil a récemment recueilli les souvenirs d’un Palestinien d’un certain âge, un « homme très intellectuel », dit-il.

« Il m’a raconté que vers l’âge de 8 ans, quand il a ouvert la porte pour aller jouer dehors, il a vu trois silhouettes blanches avec une sorte de cape de la même couleur. Ils n’avaient pas de visage, il ne pouvait pas voir leurs traits. Ils flottaient et n’avaient pas de mains.

« Il était pétrifié, mais ils l’ont mis dans une transe qui l’a débarrassé de sa peur. Un autre jour, il a vu l’un d’eux emporter à l’extérieur son petit frère de six mois. Le lendemain, celui-ci est décédé. »

Lors de la récente rénovation de sa maison, qui, selon Ahmad Nabil, date de l’ère mamelouke (XIIIe-XVIe siècle), l’homme a découvert une grotte avec trois tombes. Bien qu’il n’y ait aucune preuve écrite, certains disent qu’y sont enterrées des « personnes justes ».

Le sujet des djinns est très sensible dans la vieille ville de Jérusalem, explique Ahmad Nabil à Middle East Eye : « Les gens ne veulent pas être [jugés] ou que l’on pense qu’ils inventent ces histoires. Pour vous les raconter, ils doivent donc d’abord vous faire confiance. Ils doivent être sûrs que vous y croyez.

« Jérusalem est un espace très contesté. […] La collecte du folklore est un aspect très important de la construction de l’identité et de l’histoire »

- Jorg Matthias Determann, historien

« La vieille ville de Jérusalem dans les années 40 et 50, et même avant, était pleine d’histoires et de traditions magiques. Beaucoup évoquent des djinns qui vivent parmi la population de la vieille ville et y sont bien connus. Il y a les djinns qui effectuent les wudhu [ablutions pour la prière] à l’aube, les djinns qui apportent des avertissements et les djinns qui offrent du réconfort. »

Jorg Matthias Determann, historien et auteur de Islam, Science Fiction and Extraterrestrial Life, clarifie la différence entre les contes populaires, qui peuvent reposer sur des êtres entièrement mythiques, et les histoires de djinns racontées par les habitants ordinaires de Jérusalem.

« Les djinns font partie du Coran et c’est quelque chose qui ne peut être sous-estimé », explique-t-il à MEE.

« Ils ne sont pas seulement dans le Coran ; une sourate entière tire son nom des djinns. Ce que cela signifie, c’est que si vous êtes musulman et que vous croyez au Coran, et si vous croyez que le Coran est la parole de Dieu, cela signifie que vous devez croire aux djinns. Cela place les djinns à un niveau différent de celui, disons, des fantômes de la littérature gothique occidentale. »

« Des êtres intermédiaires »

Le mot arabe « djinn » peut également s’appliquer à des événements surnaturels des légendes préislamiques, explique Ahmad Nabil, selon qui les signes de cet héritage sont visibles dans les endroits les plus ordinaires.

« Par exemple, nous appelons le téléphone al-hatif [mot arabe signifiant « celui qui appelle »]. Hatif [peut aussi signifier] le djinn qui vous appelle alors que vous ne le voyez pas – une voix désincarnée. Donc, fondamentalement, le mot [arabe] pour téléphone signifie que vous entendez quelqu’un mais que vous ne le voyez pas. »

Contrairement au Coran, les histoires de djinns ne sont pas présentes dans la Bible. Alors que les Palestiniens de confession chrétienne peuvent utiliser des termes arabes tels que « ghoul » pour décrire les esprits, dans la plupart des conversations sur le surnaturel au sein de la communauté chrétienne, l’accent est davantage mis sur les bons et mauvais esprits que sur les détails qui caractérisent les djinns vivant parmi les gens et dont les comportements sont idiosyncratiques, explique Ahmad Nabil.

Amira el Zein Jinn

« Jérusalem est un espace très contesté. C’est aussi un espace où de nombreuses personnes essaient de maintenir une certaine identité », ajoute Determann.

« Il y a des églises, des mosquées et des synagogues à Jérusalem, et elles sont en quelque sorte en concurrence sur le même espace. La collecte du folklore est un aspect très important de la construction de l’identité et de l’histoire », explique le chercheur allemand, dont l’héritage culturel inclut les frères Grimm, deux des grands collectionneurs allemands de contes populaires.

Il explique que les histoires des Grimm sont apparues à une époque où les terres allemandes étaient fragmentées sur le plan politique. « Toutes ces différentes principautés étaient confrontées à une culture française forte et dominante. Les frères Grimm essayaient d’unir la culture allemande et de créer une identité allemande basée sur une culture commune. »

Les contes mettant en scène des djinns existent dans toutes les parties du monde arabe et musulman. Dans son livre Islam, Arabs, and the Intelligent World of the Jinn, Amira el-Zein, professeure à l’université de Georgetown, basée à Doha, confirme que le folklore relatif aux djinns remonte à l’Arabie préislamique : « Le culte des djinns est […] attesté dans les inscriptions arabes safaïtiques du nord de l’Arabie. Les Arabes […] ont apporté ces divinités avec eux lorsque la steppe syrienne a été arabisée à la suite des invasions arabes au cours de la seconde moitié du premier millénaire. »

El-Zein décrit les djinns comme des « êtres intermédiaires » qui sont « complexes, très divers et hésitants entre l’obscurité et la lueur ». « Comme les humains, ils peuvent à tout moment basculer vers le bien ou vers le mal », écrit-elle.

Et parfois, les djinns peuvent être une source de problèmes sans rien nous faire du tout, comme l’illustre une histoire récemment entendue par Ahmad Nabil.

« Dans la vieille ville, la coutume voulait qu’on laisse une bassine d’eau devant la porte la nuit », raconte-t-il. « [Certains disaient] dans la vieille ville que des djinns vertueux faisaient le wudhu à l’aube, les habitants remplissaient donc un pot avec de l’eau et le plaçaient à l’extérieur pour que les djinns viennent faire le wudhu à l’aube.

« Un homme m’a relaté qu’un jour, lorsqu’il était enfant, il s’était levé tôt et devait aller aux toilettes. Ils avaient une seule salle de bain pour tout le bâtiment. Différentes familles vivaient dans un même ensemble de logements avec une seule salle de bain. Le gamin devait y aller, mais sa mère l’en empêchait parce qu’elle entendait le djinn vertueux faire le wudhu, alors il a dû attendre, et il s’est fait dessus. »

Djinns espiègles et autres ghouls

Les djinns ont aussi leur lot de fauteurs de troubles, dont Ahmad Nabil cherche activement les histoires à travers son projet « The Road of Ghouls », qui explore le folklore lié à ces êtres surnaturels – généralement considérés comme des djinns malveillants et mangeurs de chair, souvent associés aux cimetières – dans les villages palestiniens existants et les villages détruits par Israël lors de la Nakba.

Ahmad Nabil a débuté ses recherches sur les créatures mythiques islamiques et arabes en 2015, ce qui l’a amené à explorer les superstitions palestiniennes locales. Il a alors commencé à examiner plus profondément les histoires populaires et les croyances superstitieuses palestiniennes et arabes. Son projet « The Road of Ghouls » a débuté en 2019 et la première enquête de terrain a eu lieu début 2020 à Rahat, dans le désert du Néguev.

Le livre pour enfants de l’écrivaine palestino-jordanienne Taghreed Najjar, The Ghoul, est inspiré des contes populaires arabes (Interlink Publishing)
Le livre pour enfants de l’écrivaine palestino-jordanienne Taghreed Najjar, The Ghoul, est inspiré des contes populaires arabes (Interlink Publishing)

« Il est de notoriété publique en Palestine que chaque village a un ghoul », explique Ahmad Nabil. « J’essaie personnellement de documenter les noms des ghouls en Palestine, du sud au nord. Je marche à travers les villages et les villes et j’essaie de lister leurs caractéristiques.

« Je m’efforce à les relier à ce qui a été dit dans les anciens manuscrits arabes tels que Le Livre des animaux d’Al-Jahiz et Les Merveilles de la création de Zakariya al-Qazwini. Je veux créer une encyclopédie afin que chaque fois que quelqu’un nous demande si nous avons des créatures surnaturelles, je puisse lui répondre : ‘’Ah ! Ah ! Nous avons une encyclopédie à leur sujet !’’ »

Les villageois décrivent des caractéristiques uniques aux ghouls de leur région car, selon Nabil, celles-ci évoluent en fonction de la topographie : « Certains villages sont proches de la côte, d’autres au milieu des déserts. Les défis que les villageois ont rencontrés dans leur environnement ont conduit à différents types de peurs, j’ai donc remarqué que le comportement et l’apparence des ghouls variaient d’un village à l’autre. »

Ahmad Nabil note que la culture populaire britannique et plus tard occidentale a emprunté les concepts de goules et de zombies au ghoul arabe. « Il y a des histoires occidentales où les ghouls sont des fossoyeurs de tombes et déterrent des corps pour les manger, donc fondamentalement, c’est une modification du personnage du ghoul. »

Cela fait écho aux recherches du professeur Ahmed al-Rawi, qui ont démontré que « lorsqu’Antoine Galland a traduit Les Mille et Une Nuits en français au XVIIIe siècle, certains traits ont été ajoutés au ghoul afin d’intensifier ses caractéristiques effrayantes ».

Inspiré des Mille et Une Nuits précédemment traduits, et publié en 1786, Vathek de William Beckford fut le premier roman occidental à mentionner les « goules ».

Le Conseil de la fiction

Quand il n’est pas attelé à la collection de contes fantastiques et de souvenirs populaires, Ahmad Nabil dirige le Conseil de la fiction, une organisation à but non lucratif qu’il a créée pour développer l’imagination créative des jeunes Palestiniens, en particulier dans les domaines du fantastique et de la science-fiction.

C’est pour lui une façon d’aider les enfants à imaginer leur propre avenir en dehors de la situation oppressive générée par l’occupation israélienne et les aspects traditionnels de la société palestinienne.

L’idée du Conseil de la fiction plonge ses racines dans l’enfance du jeune homme.

« Je dessine des monstres depuis que j’ai 8 ou 9 ans, j’accrochais ces monstres à mon placard et les gens me demandaient pourquoi je ne dessinais pas plutôt des fleurs et des choses comme des vases et la nature… Bien sûr, tout cela est cool, mais ce n’était pas moi. »

Palestinien né au Koweït en 1988, Ahmad Nabil a étudié les arts appliqués et le design en Jordanie avant de retourner en Palestine pour fonder le Conseil de la fiction. Il s’intéresse tout particulièrement à la mythologie et aux contes populaires arabes, en particulier le bestiaire et les créatures mythiques liés à la terre, à la mer « et à ce qui se trouve entre les deux ».

Œuvres d’enfants qui ont participé à un atelier d’été organisé par le Musée palestinien dans le cadre de l’exposition Terrains intimes, 2019 (Hareth Yousef, Musée palestinien)
Œuvres d’enfants qui ont participé à un atelier d’été organisé par le Musée palestinien dans le cadre de l’exposition Terrains intimes, 2019 (Hareth Yousef, Musée palestinien)

Il reconnaît également l’impact que la culture populaire occidentale a eu sur lui dans sa jeunesse.

« Quand j’étais petit, je créais ou inventais mes propres mondes, mes propres créatures, mes propres personnages », raconte-t-il. « J’avais l’habitude de leur donner des noms occidentaux. Je pensais que si je ne leur donnais pas un nom occidental, je n’attirerais pas beaucoup l’attention.

« En grandissant, et en prenant conscience de notre propre héritage, j’ai décidé de ne plus jamais utiliser de noms occidentaux pour mes personnages. J’essaie toujours de leur donner un peu de saveur orientale. »

Moquerie et brimades

S’il est si important pour Ahmad Nabil de soutenir la créativité des Palestiniens, en particulier des jeunes, c’est en raison des moqueries et brimades qu’il a subies pendant son enfance à cause de son imagination foisonnante.

« Il y a une partie spécifique de la communauté qui n’aime pas le changement », regrette-t-il. « Ils n’aiment pas les idées nouvelles parce que quand ils étaient jeunes, on leur a dit que les idées imaginatives étaient une sorte de stupidité. »

« Nous avons des enfants qui s’intéressent aux trous noirs. Ils ont ces théories folles sur la construction de nouveaux avenirs que les programmes de base dans les écoles ne permettent pas »

- Ahmad Nabil, artiste et éducateur palestinien

Outre la réticence de certains à accepter de nouvelles idées, les Palestiniens de Jérusalem et ailleurs en Cisjordanie et à Gaza subissent des pressions liées à l’occupation israélienne, qui limitent leur créativité, selon Nabil.

« Les gens veulent une vie normale », poursuit-il. « Ils pensent : ‘’Des idées folles et des esprits fantaisistes. C’est la dernière chose dont nous avons besoin. Nous avons besoin d’une vie normale’’. »

Une vie normale, explique Nabil, signifie : « Je me réveille. Je vais au travail. J’ai un revenu. Je rentre chez moi. Je profite du temps avec ma famille. Je dors et puis il y a une boucle et j’attends les week-ends pour profiter de la vie. »

Mais pour certains enfants, la vie ne se résume pas à cela.

« Nous avons des enfants qui s’intéressent aux trous noirs. Ils ont ces théories folles sur la construction de nouveaux avenirs que les programmes de base dans les écoles ne permettent pas », estime-t-il. « C’est donc là que le Conseil de la fiction intervient et dit : ‘’Quelqu’un vous dit que votre enfant est fou ? Eh bien, au Conseil de la fiction, nous adorons ça’’. »

En 2019, Ahmad Nabil a développé un atelier interactif de science-fiction destiné aux élèves âgés de 12 à 15 ans originaires de divers villages de la campagne cisjordanienne. Il leur a demandé d’imaginer l’influence de la technologie sur leur patrie dans 200 à 300 ans.

« J’ai toujours adoré l’art », déclare Raneen, une participante. « Le Conseil de la fiction m’a non seulement ouvert de nouvelles portes dans ma vie, mais il m’a aussi fait prendre conscience de ce qu’est la véritable imagination dans ce monde », confie l’adolescente de 14 ans.

Une jeune participante à un atelier du Conseil de la fiction pose devant une peinture à l’huile sur toile qu’elle a réalisée intitulée « Family Tree » (Conseil de la fiction)
Une jeune participante à un atelier du Conseil de la fiction pose devant une peinture à l’huile sur toile qu’elle a réalisée, intitulée « Family Tree » (Conseil de la fiction)

Afin de fournir aux jeunes Palestiniens un lieu pour déployer leur imagination, Ahmad Nabil rénove actuellement la maison de son grand-père à Beit Safafa, un quartier de Jérusalem-Est, pour en faire le siège du Conseil de la fiction.

Quand il a annoncé pour la première fois son intention de développer un espace pour les idées créatives et l’imagination, il a essuyé des railleries.

Toutefois, ceux qui connaissent son travail de chercheur en folklore et d’éducateur respectent ses efforts.

« Beaucoup d’entre nous, en tant qu’habitants de la ville, avons entendu certaines de ces histoires dans les bouches de nos proches, mais elles sont restées comme des pensées sans grande importance que nous racontons parfois à des amis dans nos conversations », explique la journaliste et productrice Sabreen Taha, qui vit à Jérusalem. « Nous n’avons jamais vraiment eu la chance de creuser [le sujet] plus profondément ou de le relier à l’histoire de la ville.

« Ces histoires font vraiment partie de nos vies dans la ville et cela n’avait pas beaucoup d’importance avant, du moins pour moi, avant de rencontrer Ahmad et de lui parler. Je crois que documenter ces contes [comme il le fait] aide à raviver nos souvenirs et à mieux nous connaître nous-mêmes ainsi que notre ville. »

L’un des principaux défis auxquels le Conseil de la fiction est confronté à l’heure actuelle consiste à surmonter les restrictions israéliennes limitant la capacité des Palestiniens à vivre et prospérer. Les violences récentes contre les Palestiniens à Jérusalem-Est et dans d’autres parties de la Palestine continuent de perturber cette capacité.

« Les Palestiniens doivent s’unir, ne pas lâcher, se concentrer, partager et soutenir, physiquement et virtuellement, mais cela peut être épuisant et ne laisse aucune place à l’imagination », explique Ahmad Nabil, qui espère animer une exposition d’art dans un avenir proche.

« Je me soucie de mon peuple et de mon héritage… Nous avons le potentiel pour une réflexion merveilleuse. Il est temps de découvrir le caractère et l’héritage fantastiques et imaginatifs de la communauté palestinienne, que ce soit à Jérusalem ou en Palestine en général. »

Traduit de l’anglais (original).