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Levée du blocus du Qatar : comment la détente dans le Golfe pourrait se répercuter sur le football mondial 

Entre le procès pour piratage se chiffrant à un milliard de dollars et la tentative avortée de rachat d’un club de Premier League, le football a servi d’arène microcosmique à la rivalité entre Riyad et Doha
Des supporters agitent des drapeaux lors d’un match de football entre le Qatar et l’Arabie saoudite, en décembre 2019 (AFP)
Des supporteurs agitent des drapeaux lors d’un match de football entre le Qatar et l’Arabie saoudite, en décembre 2019 (AFP)

Au début du mois, l’Arabie saoudite et trois de ses alliés ont convenu de mettre fin à un blocus en place depuis trois ans et demi contre le voisin qatari. 

Si la décision de rétablir les liens diplomatiques et économiques devrait avoir un impact énorme sur des domaines tels que l’aviation, le commerce et la défense, elle aura également des conséquences importantes dans le monde du sport, en particulier celui du football. 

Entre le procès pour piratage de retransmissions sportives (le groupe audiovisuel qatari BeIN accuse l’opérateur saoudien Arabsat de diffuser illégalement ses programmes) se chiffrant à un milliard de dollars et la tentative de rachat d’un club de Premier League (l’Arabie saoudite a finalement renoncé au projet de rachat de Newcastle United) minée par des considérations géopolitiques, le rectangle vert a souvent servi d’arène à la rivalité entre l’Arabie saoudite et le Qatar au cours des dernières années. 

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En 2017, Riyad ainsi que les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte ont rompu leurs liens diplomatiques et commerciaux et leurs liaisons de transport avec le Qatar en raison d’allégations selon lesquelles Doha soutenait le terrorisme – une accusation que le pays rejette depuis longtemps. 

Le bloc dirigé par l’Arabie saoudite a adressé une liste de treize conditions à l’émirat rival, notamment la fin de la coopération militaire avec la Turquie et la limitation du commerce avec l’Iran.

Parmi ces demandes, dont aucune n’a été officiellement satisfaite, figurait la fermeture d’Al Jazeera, le réseau de médias financé par le gouvernement qatari. 

Le diffuseur sportif beIN Media établi à Doha, ancienne filiale et ramification d’Al Jazeera, n’a pas été cité parmi les conditions. Mais il s’est également retrouvé au cœur du litige qui a déchiré le Golfe. 

Le piratage de beoutQ

Peu après l’annonce du blocus en 2017, un réseau de piratage appelé beoutQ a été lancé sur l’opérateur satellite Arabsat établi à Riyad. Celui-ci diffusait en simultané le contenu de beIN Sports et plagiait même son logo.

Ce réseau a permis à des millions de personnes de regarder illégalement des événements sportifs en direct, comme la Premier League anglaise, pour laquelle beIN détenait les droits exclusifs de diffusion au Moyen-Orient. 

En octobre 2018, beIN Sports a intenté une action en justice contre l’Arabie saoudite, lui réclamant un milliard de dollars d’indemnités dans le cadre d’un litige considéré comme la plus grande affaire de piratage de retransmissions sportives de l’histoire. 

« Il est clair que nous sommes utilisés de manière injuste comme un ballon de football politique dans un conflit régional plus large », avait déclaré à l’époque Sophie Jordan, directrice juridique de beIN. 

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« Les implications de cette affaire vont bien au-delà de beIN. Dans le cas de beoutQ, l’Arabie saoudite a créé un fléau de piratage et si les industries du sport, du divertissement et de la radiodiffusion ne prennent pas position, son impact sera dévastateur et irréversible. »

D’après un rapport accablant de l’Organisation mondiale du commerce publié en juin 2020, des hauts fonctionnaires saoudiens ont fait la promotion de beoutQ.

Le rapport faisait référence à plusieurs tweets faisant la promotion du réseau de piratage, notamment de Saoud al-Qahtani, qui était un proche collaborateur du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane avant d’être impliqué dans l’assassinat en 2018 du chroniqueur Jamal Khashoggi.

Début janvier, une source a déclaré à Sport Business que dans le cadre de la levée du blocus, le Qatar devrait renoncer au procès intenté par beIN Sports ainsi qu’à deux autres affaires juridiques de grande ampleur en échange de la réouverture de la frontière avec l’Arabie saoudite. Aucun commentaire officiel n’a encore été formulé sur la question. 

L’abandon des poursuites pourrait permettre à l’Arabie saoudite de reprendre la diffusion de beIN Sports.

Riyad a annoncé une interdiction permanente de la chaîne au début de l’année, privant les citoyens saoudiens de tout moyen légal de suivre certaines des plus prestigieuses compétitions de football européennes, dont l’UEFA Champions League. 

Malgré l’écran noir, l’Arabie saoudite était toujours incluse dans un récent accord de 500 millions de dollars signé par le réseau qatari pour conserver les droits de diffusion de la Premier League anglaise à travers le Moyen-Orient jusqu’en 2025. 

Le rachat de Newcastle United relancé ?

L’accord visant à prolonger la couverture du football anglais par beIN Sports a été approuvé par dix-neuf voix contre une le mois dernier, Newcastle United ayant été le seul club de Premier League à voter contre. 

Ce vote laisse entendre que Newcastle United a été échaudé par le rôle qu’a joué beIN Sports dans l’échec du rachat du club par l’Arabie saoudite plus tôt en 2020. 

Un consortium dirigé par le Fonds public d’investissement saoudien, le fonds souverain du pays présidé par le prince héritier, a émis en avril une offre publique d’achat de 300 millions de livres (environ 340 millions d’euros) pour le club du nord-est du pays. Après des mois d’attente pour passer le test d’honorabilité de la Fédération anglaise de football (FA), l’offre a été retirée en juillet. 

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L’affaire de piratage aurait joué un rôle majeur dans l’échec du rachat, la Premier League ayant fait part de préoccupations suite aux allégations reliant directement le gouvernement saoudien au vol de son contenu par le biais de beoutQ. 

L’opération a également été critiquée dès le départ par les défenseurs des droits de l’homme, qui ont accusé l’Arabie saoudite de se servir de Newcastle United comme outil de sportswashing pour dissimuler ses manquements en matière de droits de l’homme. 

Des supporters de Newcastle d’origine arabe, issus des communautés yéménites et musulmanes historiques du nord-est de l’Angleterre, ont déclaré à MEE qu’ils étaient « vraiment heureux » de l’échec du rachat, citant l’implication militaire de l’Arabie saoudite au Yémen

Si l’affaire de piratage trouve une issue, les discussions sur un rachat pourraient reprendre malgré les accusations de sportswashing.

« Les préoccupations en matière de droits de l’homme ont toujours été secondaires par rapport au rachat de Newcastle. Il y avait vraiment des raisons évidentes d’utiliser le test d’honorabilité pour disqualifier les Saoudiens, mais la FA [fédération anglaise de football] ne s’est pas montrée disposée », indique à Middle East Eye Nicholas McGeehan, directeur de Fair Square, observateur des violations des droits de l’homme dans le Golfe. 

« Les Qataris ont été le principal obstacle au rachat de Newcastle, nous pourrions donc le voir refaire surface. »

Manchester United et Manchester City (Premier League anglaise) s’affrontent lors de la demi-finale aller de la Coupe de la Ligue anglaise à Old Trafford, le 6 janvier (AFP)
Manchester United et Manchester City (Premier League anglaise) s’affrontent lors de la demi-finale aller de la Coupe de la Ligue anglaise à Old Trafford, le 6 janvier (AFP)

Sur les réseaux sociaux, les supporters de Newcastle en colère à la suite de l’échec du rachat ont souvent dirigé leur frustration contre le Qatar en postant des memes représentant une Premier League contrôlée par des marionnettistes qataris. 

Plus tôt en 2020, MEE a relevé des exemples d’activité suspecte liée à cette opération sur des comptes pro-saoudiens, notamment la publication par deux supportrices de Newcastle d’un tweet identique jugeant l’émir du Qatar « laid » – un sujet de conversation peu probable dans le nord-est de l’Angleterre.

Ces publications pourraient provenir de l’armée de « mouches » du collaborateur de la cour royale Saoud al-Qahtani, constituée de milliers de robots et de trolls déployés sur les réseaux sociaux. Les spéculations vont bon train quant à savoir si ces réseaux de désinformation auront encore lieu d’être suite à l’accord conclu ce mois-ci avec Doha. 

La Coupe du monde et les échéances futures

La fin du blocus devrait donner lieu à des possibilités de coopération entre les pays du Golfe à l’approche de la Coupe du monde 2022 au Qatar. 

Gianni Infantino, président de la FIFA, l’instance dirigeante du football mondial, se trouvait en Arabie saoudite au début du mois pour assister à la signature de l’accord entre les anciens alliés.

Il a été critiqué par Amnesty International après être apparu dans une vidéo promotionnelle du gouvernement saoudien, dans laquelle il participait à une danse de l’épée cérémoniale et faisait l’éloge du royaume. 

« En travaillent ensemble en harmonie, les États du Golfe rendent les progrès en matière de droits de l’homme encore plus difficiles que lorsqu’ils sont divisés »

- Nicholas McGeehan, directeur de Fair Square

« Il devrait être très clair pour tout le monde à la FIFA que l’Arabie saoudite tente d’utiliser le prestige du sport comme un outil de relations publiques pour détourner l’attention de son bilan abyssal en matière de droits de l’homme », a déclaré Amnesty dans un communiqué. 

Gianni Infantino avait autrefois émis l’idée d’une Coupe du monde élargie à 48 équipes dans toute la région : les pays voisins tels que Bahreïn, le Koweït, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis auraient alors également accueilli des rencontres. Le Qatar s’était vivement opposé à ce projet, y voyant une tentative de détournement du tournoi.

« Le Qatar voudra toujours s’accrocher à la Coupe du monde et résister à l’expansion de manière aussi agressive qu’auparavant. Mais il est certainement vrai qu’en travaillent ensemble en harmonie, les États du Golfe rendent les progrès en matière de droits de l’homme encore plus difficiles que lorsqu’ils sont divisés », concède Nicholas McGeehan. 

« Le fait même que le Qatar ait mis en place des réformes du travail pour 2022 – qui ont été inefficaces et décevantes – est lié aux retombées. Ils ne les auraient pas instaurées sans la crise du Golfe. »

Des réformes au point mort

Doha a annoncé un certain nombre de réformes au cours des dernières années, notamment un fonds destiné à soutenir le versement des salaires impayés et l’abolition du système de kafala liant les visas des travailleurs immigrés à leur employeur.

Un rapport de Human Rights Watch publié en août a toutefois révélé que les réformes ont été largement infructueuses, de nombreux travailleurs immigrés étant toujours confrontés à des retenues de salaire et à de mauvaises conditions de travail.

Selon Nicholas McGeehan, si la fin du blocus entraîne la venue d’un plus grand nombre de tournois sportifs dans la région, cela donnera lieu à « des problèmes majeurs » sur les enjeux liés au travail. 

Les officiels qataris lors de la 39e réunion de l’Assemblée générale du Conseil olympique d’Asie à Mascate, le 16 décembre 2020, en apprenant que Doha accueillera les Jeux asiatiques de 2030 (AFP)
Les officiels qataris lors de la 39e réunion de l’Assemblée générale du Conseil olympique d’Asie à Mascate, le 16 décembre 2020, en apprenant que Doha accueillera les Jeux asiatiques de 2030 (AFP)

Le mois dernier, Doha et Riyad sont parvenus à un accord pour accueillir deux éditions consécutives des Jeux Asiatiques en 2030 et 2034 au cours d’une rare démonstration d’unité entre des nations alors rivales. 

Les deux pays sont candidats à l’organisation de la Coupe d’Asie des nations 2027, le plus grand tournoi de football du continent, et pourraient désormais faire équipe pour affronter une candidature de l’Inde

« Ces pays du Golfe apprécient le sport comme outil de soft power », affirme Nicholas McGeehan. « La querelle entre l’Arabie saoudite et le Qatar a été préjudiciable aux deux pays ; chaque pays est parvenu à nuire à la réputation de l’autre. Cela devrait se produire moins souvent désormais. »

« Les préoccupations liées au sportswashing persisteront, mais les choses pourraient se dérouler différemment, en ce sens qu’ils n’essaieront pas de se mettre des bâtons dans les roues. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.