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Syrie : plongée dans l’univers d’Abou Mohammad al-Joulani, leader de Hayat Tahrir al-Cham

Après des années de spéculations et de débats, nous pouvons à présent retracer les racines de l’idéologie du chef de l’organisation djihadiste la plus influente de Syrie
À la mi-mars 2011, peu de temps après la libération de Joulani, la révolution éclata en Syrie. Ce soulèvement initialement pacifique, qui se transforma ensuite en conflit armé, offrit une opportunité en or à Joulani (Youtube/ Capture d’écran)

L’identité du leader de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), l’ancien Front al-Nosra, n’est plus un secret. L’année dernière, Abou Mohammad al-Joulani a révélé son véritable nom et, dans une récente interview accordée à PBS pour l’émission « Frontline », a fourni des précisions sur son passé et son milieu familial.

Après des années de spéculations et de débats, et en nous appuyant sur nos propres recherches et entretiens approfondis, nous avons pu retracer la manière dont l’environnement social dans lequel il a grandi, ainsi que le contexte sociopolitique plus large, ont façonné son idéologie djihadiste.

Le charisme de Joulani, qui pourrait potentiellement avoir un impact sur la coordination américano-turque en Syrie en jouant un rôle clé dans les décisions relatives au sort d’Idleb, a été un facteur essentiel de changement au sein du Front al-Nosra et, par la suite, de HTC.

Dès son plus jeune âge, Joulani développa le sentiment d’être différent des autres. Son enfance disciplinée céda progressivement la place à une personnalité rebelle

Bien qu’elle soit importante pour comprendre certains aspects du djihadisme syrien, la théorie de la privation relative, qui soutient que les disparités économiques peuvent être un facteur clé de rébellion et de radicalisation, n’explique pas comment Joulani a été propulsé au sommet de l’organisation djihadiste la plus influente de Syrie.

Joulani est né Ahmed Hussein al-Shara à Riyad en 1982 ; si son père vient d’un milieu paysan, il est lui-même issu d’une famille urbaine de la classe moyenne.

Joulani a passé son enfance et son adolescence dans un quartier aisé de Damas, où il n’a jamais été emprisonné ni torturé par le régime syrien – des événements susceptibles d’engendrer un désir de vengeance chez les djihadistes. Cela ne cadre pas avec la théorie de l’extrémisme en tant que conséquence d’un stress de nature politique ou de la répression étatique.

Fils d’un économiste adepte du panarabisme

Le père de Joulani, Hussein al-Shara, économiste né en 1946 dans le plateau du Golan, était influencé par le panarabisme et le leadership charismatique de l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser. Dans les années 1960, alors que le panarabisme était en plein essor après les coups d’État baasistes en Irak et en Syrie, il quitta son pays pour étudier l’économie à l’Université de Bagdad. Il retourna en Syrie au début des années 1970, alors qu’avait lieu le Mouvement correctif, c’est-à-dire le coup d’État qui porta Hafez al-Assad au pouvoir.

D’après nos recherches, le père de Joulani débuta sa carrière professionnelle en tant que fonctionnaire au ministère du Pétrole et siégea au conseil local du gouvernorat de Quneitra de 1972 à 1976. Mais alors que l’antagonisme entre les régimes baasistes de Syrie et d’Irak s’accentuait, ses sympathies politiques et idéologiques pour le régime irakien le conduisirent finalement loin de la Syrie, vers l’Arabie saoudite, où il travailla dans l’industrie pétrolière.

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Une grande partie de son séjour en Arabie saoudite semble avoir été consacrée à des travaux de recherche, concernant en particulier la manière d’exploiter les revenus des ressources naturelles pour promouvoir le développement dans le monde arabe.

Son premier livre, Oil and Comprehensive Development in the Arab World  (1983), portait ainsi sur la façon dont l’excédent financier arabe pourrait jouer un rôle vital dans l’intégration des pays arabes au sein de l’économie mondiale tout en maintenant un développement global, en particulier dans le secteur militaire.

Son deuxième ouvrage, Economic Evaluation and the Future of Development in Saudi Arabia (1983), explorait comment l’économie pétrolière pouvait servir de moteur crédible pour une croissance inclusive dans le monde arabe.

Un troisième livre, The Saudi Economy in the Process of Basic Infrastructure and Capacity Building  (1984), se concentrait sur l’intégration du pétrole et d’autres secteurs, en particulier l’industrie et l’agriculture, dans la promotion de secteurs vitaux tels que l’éducation, la construction et les transports. Et un quatrième ouvrage, OPEP 1960-1985: Major Transformations and Persistent Challenges, a été publié en 1987.

Après son retour en Syrie à la fin des années 1980, Hussein al-Shara fut nommé consultant pour l’industrie pétrolière auprès du Premier ministre de l’époque, Mahmoud Zoubi. Alors que ce dernier projetait de revigorer l’économie paralysée du pays afin de maximiser les revenus du pétrole et des ressources naturelles, il aurait convaincu al-Shara de retourner dans le secteur public et de l’aider à mettre ce plan en pratique.

Mais selon les entretiens que nous avons réalisés, le père de Joulani se retrouva victime d’une injustice administrative après avoir refusé d’approuver les transactions économiques illégales demandées par de hauts responsables du régime.

« Psychologie du narcissisme »

Al-Shara s’installa ensuite en tant que courtier immobilier, tandis que la famille tirait également des revenus d’un supermarché géré principalement par les frères de Joulani. C’est dans cet environnement urbain et autonome sur le plan économique que Joulani, le plus jeune des garçons, grandit. La seule chose qui vint perturber cette enfance autrement calme était l’épithète nazeh (« déplacé ») qui suivait la famille partout – un rappel constant de leurs origines golanaises.

Les études classiques de sécurité et « contre-terrorisme » accordent une importance majeure aux facteurs psychologiques individuels en tant que moteurs de la radicalisation et de l’extrémisme. La « psychologie du narcissisme », qui recoupe généralement des sentiments d’aliénation politique, peut notamment nous aider à analyser la personnalité de Joulani et ses différentes transformations, à la fois avant et après son adhésion au djihadisme.

Joulani prend la parole lors d’une conférence de presse à Idleb, en Syrie, en 2019 (AFP/Hayat Tahrir al-Cham)
Joulani prend la parole lors d’une conférence de presse à Idleb, en Syrie, en 2019 (AFP/Hayat Tahrir al-Cham)

Selon un camarade de classe de l’école primaire qu’il fréquentait dans le quartier de Mezzeh à Damas, Ahmed al-Shara était un garçon mince, ordonné et studieux. Il était doté d’une intelligence manipulatrice et semblait introverti. Comme son père était un conseiller du Premier ministre et que sa mère était enseignante, on attendait de lui qu’il fût brillant, poli et discipliné – afin de présenter la meilleure image possible de sa famille.

Dès son plus jeune âge, Joulani développa ainsi le sentiment d’être différent des autres, indiquent nos recherches. Son enfance disciplinée céda progressivement la place à une personnalité rebelle, faisant chuter ses notes.

Il adopta également de nouveaux modes de vie : sa beauté lui valait l’attention de nombreuses filles, avant qu’il ne tombe amoureux d’une alaouite (communauté que les djihadistes considèrent comme infidèle). Le rejet de l’idylle par les deux familles y mit fin prématurément, aggravant potentiellement le fossé au sein de sa famille à un moment où Joulani était en pleine quête identitaire – et l’incitant à se concentrer sur les divisions sectaires au sein de la société.

L’impact du 11 septembre

Comme pour de nombreuses personnes de sa génération, les attentats du 11 septembre 2001 et leurs conséquences eurent une très grande influence sur Joulani, s’adressant directement à sa psyché.

Mener une attaque contre les États-Unis – la plus grande puissance du monde – sur son propre sol était une réalisation « exceptionnelle » par des individus « exceptionnels » qui avaient décidé de changer le monde. C’est à la suite de cette admiration pour les assaillants du 11 septembre que les premiers signes de djihadisme commencèrent à apparaître dans la vie de Joulani, lequel commença à assister à des sermons et des tables rondes secrètes dans les banlieues marginalisées de Damas telles que Hajira, Sbeneh et Drosha.

L’invasion américaine de l’Irak en 2003 donna à Joulani l’occasion de se distinguer – de prouver qu’il était fait de la même étoffe qu’Oussama ben Laden, dont il imitait la façon de s’habiller et de parler. C’était aussi l’occasion de se différencier de son père, qui aimait se remémorer ses propres souvenirs d’Irak.

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En d’autres termes, le fils devait faire ce que son père n’avait pas pu. Il ne se contenterait pas de regarder les informations et d’analyser ce qui n’allait pas en tant qu’observateur extérieur. Il serait dans l’œil du cyclone, décida-t-il – au mépris du panarabisme que son père avait passé toute sa vie à promouvoir pour contrer ce qu’il considérait comme un sectarisme et un nationalisme en faillite intellectuelle. Bref, il développa une idéologie simpliste capable de mobiliser les djihadistes mais aussi les autres rebelles en temps de guerre.

En 2003, avec le soutien de réseaux logistiques djihadistes en Syrie, Joulani s’installa en Irak, où il rejoint Saraya al-Mujahideen, un petit – mais tristement célèbre – groupe djihadiste actif dans la grande ville de Mossoul. Saraya al-Mujahideen jura allégeance à Abou Moussab al-Zarqaoui lorsque ce dernier créa al-Qaïda en Irak en 2004, qui devint par la suite l’État islamique.

Joulani fut capturé relativement tôt, fin 2004, et resta en détention jusqu’aux premiers mois de 2010, ce qui l’empêcha d’occuper un poste de direction. Mais selon nos recherches et entretiens, il savait parfaitement s’adapter aux communautés locales d’Irak et à leurs traditions et dialectes, en particulier à Mossoul.

Cela pourrait expliquer pourquoi, contrairement à d’autres djihadistes étrangers, il fut emprisonné à Camp Bucca, un centre de détention militaire américain de triste notoriété situé près d’Umm Qasr, en Irak. Détenant une fausse carte d’identité irakienne, il réussit même à faire croire au comité d’inspection américain – composé de contractuels irakiens – qu’il était un citoyen irakien.

Gravir les échelons

Au cours de sa détention, Joulani noua des relations étroites avec divers djihadistes irakiens qui allaient par la suite devenir des commandants ou dirigeants importants de l’EI. Après sa libération, il tira amplement profit de ces relations, gravissant progressivement les échelons de l’organisation – tout en attendant le moment opportun pour poursuivre son objectif à long terme.

À la mi-mars 2011, peu de temps après la libération de Joulani, la révolution éclata en Syrie. Le soulèvement initialement pacifique, qui se transforma ensuite en conflit armé, offrit une opportunité en or à Joulani et Abou Bakr al-Baghdadi. Alors qu’une implication en Syrie offrait au premier une chance de se démarquer et de prouver qu’il pouvait faire bouger les choses, elle permettait au second de relancer son organisation sur le déclin et de s’étendre en dehors des confins désolés du désert irakien.

Ce fut la première page d’un long chapitre encore inachevé de l’activisme djihadiste en Syrie, dans lequel Joulani devint progressivement une figure centrale, et controversée

C’est dans ce contexte que Joulani annonça la formation du Front al-Nosra en janvier 2012. Conformément à un accord préalable entre lui et Baghdadi, les liens organisationnels entre al-Nosra et l’EI ne furent pas révélés. Les deux dirigeants craignaient de répéter les échecs du passé et cherchaient à éviter une mise à l’index précoce de la part des États-Unis et d’autres puissances étrangères.

En août 2011, Joulani franchit la frontière pour se rendre en Syrie, accompagné d’un petit groupe de djihadistes irakiens et syriens. Ils n’auraient apporté avec eux que 60 fusils automatiques, qu’ils prévoyaient de livrer aux cellules djihadistes dormantes dans divers gouvernorats syriens. Ce fut la première page d’un long chapitre encore inachevé de l’activisme djihadiste en Syrie, dans lequel Joulani devint progressivement une figure centrale, et controversée.

- Hamzah Almustafa est doctorant en politique du Moyen-Orient à l’Université d’Exeter au Royaume-Uni et chercheur adjoint à l’Arab Center. Il est titulaire d’une maîtrise en sciences politiques et relations internationales de l’Institut d’études supérieures de Doha (Qatar) et a précédemment travaillé comme chercheur au Centre d’études AlSharq. L’Arab Center a publié son livre, The Virtual Public Sphere in the Syrian Revolution: Features, Orientations, and Mechanisms to Create Public Opinion.

- Hossam Jazmati est un auteur syrien basé en Turquie. Ses recherches portent sur les mouvements djihadistes et islamistes armés en Syrie.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).