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La Guyane française, nouvelle destination des demandeurs d’asile syriens

L’immense majorité des 6,6 millions de réfugiés syriens se trouvent au Moyen-Orient et en Europe. Mais depuis deux ans, ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre la Guyane dans l’espoir d’obtenir un statut de réfugié en France
Des membres de Médecins du monde donnent des consultations médicales à des migrants syriens à Cayenne, en Guyane française, le 24 mars 2020 (AFP)

C’est une route migratoire surréaliste pour atteindre la France qui passe par l’Amérique du Sud. Une route qui aboutit en Guyane, une « collectivité unique » française, porte insoupçonnée pour rejoindre ensuite la métropole. En mars 2020, l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) à Cayenne a recensé 486 demandes d’asile déposées par des Syriens ces cinq dernières années, sans compter les nombreux mineurs.

« Les premiers Syriens sont arrivés de Turquie en Guyane en septembre 2015, et étaient principalement d’origine palestinienne », explique à Middle East Eye Matthieu Tétrel, membre de la Cimade, une association de soutien aux migrants.

« Un réseau de passeurs a été démantelé fin 2017, les arrivées se sont arrêtées un moment avant de reprendre en 2019. Cette fois, il s’agissait essentiellement de Syriens non palestiniens, plus uniquement des hommes seuls, mais aussi des familles. »

Des visas humanitaires pour le Brésil

C’est sur un groupe Facebook intitulé « Les Syriens de Guyane » que beaucoup de candidats au départ se sont renseignés sur le long périple à parcourir.

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L’Amérique du Sud est quasiment devenue la seule porte d’entrée vers l’Europe. Entre 2014 et 2015, plus d’un million de Syriens ont réussi à passer sur le continent, en traversant la Méditerranée entre la Turquie et la Grèce. Mais dès 2016, cette dernière s’est barricadée à la suite d’un accord entre l’Union européenne et Ankara, les naufrages se sont multipliés et les images des camps de réfugiés sur les îles grecques, où des dizaines de milliers de réfugiés s’entassent, ont découragé les plus téméraires.

L’aventure guyanaise a été rendue possible par une décision prise en 2013 par le gouvernement brésilien – renouvelée en 2019 – permettant d’accorder des visas humanitaires aux ressortissants syriens et à toute personne touchée par le conflit syrien. Les Palestiniens, les Kurdes ou les étrangers mariés à des Syriens peuvent également y prétendre.

Les exigences sont moins contraignantes que pour un visa touristique, et il suffit d’effectuer une demande à l’ambassade du pays de départ (souvent le Liban ou la Turquie). Certains Syriens qui ont obtenu un visa décident de rester au Brésil, où ils peuvent compter sur le soutien d’une importante communauté syro-libanaise arrivée à la fin du XIXᵉ siècle.

« Les Syriens représentaient moins de 10 % des demandeurs d’asile en Guyane entre 2016 et 2018, mais depuis 2019, ils totalisent 40 % des demandes »

- Benoît Renollet, directeur de la Croix-Rouge Guyane

Selon Luiz Fernando Godinho, porte-parole du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) au Brésil, 3 836 Syriens ont obtenu l’asile dans le pays depuis 2011.

« Dilma Roussef [présidente de 2011 à 2016] a mis en place une vraie politique humanitaire volontariste, qui a été poursuivie par [l’actuel président] Jair Bolsonaro, mais avec moins de dynamisme », note Debora Correa de Siquiera, une doctorante en sciences sociales à l’université fédérale de l’ABC.

Traversée de la jungle

Une partie croissante des réfugiés syriens arrivés au Brésil optent toutefois pour la Guyane, attirés par l’eldorado européen qu’ils imaginent. Ils partent désormais exclusivement du Liban. Un trajet Beyrouth-Cayenne prend en moyenne trois jours, et coûte bien moins cher qu’une hypothétique traversée de la Méditerranée.

Le parcours est pratiquement toujours le même. Un vol Beyrouth-Sao Paolo, un autre vol intérieur jusqu’à Macapa, et une traversée de la jungle amazonienne en bus pendant dix heures pour atteindre la frontière avec la Guyane : l’Oiapoque, un long fleuve qui serpente à travers l’Amazonie. En trente minutes, il est possible de le traverser en pirogue pour rallier l’autre côté de la rive, dans le village français de Saint-Georges-de-l’Oyapock.

Vue aérienne prise le 23 juillet 2009 de la commune de Saint-Georges-de-l’Oyapock, au bord du fleuve frontière entre la Guyane et le Brésil que traversent en pirogue les réfugiés syriens (AFP)
Vue aérienne prise le 23 juillet 2009 de la commune de Saint-Georges-de-l’Oyapock, au bord du fleuve frontière entre la Guyane et le Brésil que traversent en pirogue les réfugiés syriens (AFP)

Jusqu’à début 2020, il suffisait de s’adresser à la police aux frontières près du village pour que les gendarmes délivrent un laissez-passer et conduisent les demandeurs d’asile à Cayenne, la capitale. Mais depuis l’arrivée du COVID-19 en mars 2020 et le confinement, les règles ont changé : les laissez-passer ne sont plus délivrés et les demandeurs d’asile se retrouvent bloqués à un barrage entre Saint-Georges et Cayenne.

« Désormais, ils doivent emprunter en partie l’océan pour débarquer après ce barrage, sur la côte. La traversée est beaucoup plus risquée, et plusieurs naufrages de pirogues se sont déjà produits », relate Matthieu Tétrel, de la Cimade.

L’arrivée groupée de plus d’une centaine de Syriens qui ont installé leurs tentes sur l’une des places les plus prisées de Cayenne en janvier 2020 a inquiété les autorités françaises.

« Désormais, ils doivent emprunter en partie l’océan pour débarquer après ce barrage, sur la côte. La traversée est beaucoup plus risquée, et plusieurs naufrages de pirogues se sont déjà produits »

- Matthieu Tétrel, la Cimade

« Les Syriens représentaient moins de 10 % des demandeurs d’asile en Guyane entre 2016 et 2018, mais depuis 2019, ils totalisent 40 % des demandes. Malgré la fermeture des frontières avec le Brésil depuis mars 2020, ils continuent d’arriver de manière sporadique », précise à Middle East Eye Benoît Renollet, le directeur de la Croix-Rouge Guyane, chargée de leur hébergement.

Les Syriens qui entament le voyage vers la Guyane ont souvent vécu dans des camps de réfugiés au Liban pendant plusieurs années. La détérioration des conditions de sécurité au pays du Cèdre, mais aussi la terrible crise économique qui frappe le Liban depuis la mi-2019 – plongeant 90 % des réfugiés dans l’extrême pauvreté – ont précipité le départ vers l’Amérique du Sud.

Les autorités craignent « l’effet appel d’air »

« Environ 80 % des demandeurs d’asile syriens en Guyane rejoignent la métropole une fois qu’ils ont obtenu l’asile », affirme Benoît Renollet. Mais la période passée en Guyane est souvent difficile pour les réfugiés.

Des procédures d’asile expérimentées sur le territoire depuis 2018 permettent certes que leurs demandes soient examinées beaucoup plus rapidement que dans l’Hexagone, mais d’autres « exceptions guyanaises » les handicapent. Ils ne disposent ainsi que de sept jours au lieu de vingt-et-un en métropole pour faire leur demande d’asile, et le montant de l’ADA (allocation pour les demandeurs d’asile) est plus faible.

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Enfin, alors qu’il y a quatre ans, les premiers demandeurs d’asile obtenaient très souvent majoritairement une protection de l’OFPRA dès leur premier entretien, environ un tiers d’entre eux doivent désormais introduire des recours devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), selon des chiffres fournis par l’OFPRA, ce qui implique de longs délais d’attente.

Aujourd’hui, le principal problème reste cependant celui de l’hébergement. Le système d’accueil est en effet totalement débordé en Guyane, avec la présence de nombreux autres demandeurs d’asiles, des Haïtiens, des Vénézuéliens et, depuis l’été dernier, des Cubains qui arrivent par le Suriname voisin.

« En 2019, il y a eu 2 900 demandes d’asile, alors que notre capacité maximale pour héberger les demandeurs d’asile est de 700 places », explique Benoît Renollet.

« Aucune structure CADA [Centre d’accueil pour demandeurs d’asile] n’existe en Guyane. Nous avons beau demander régulièrement aux préfets de traiter cette question, la réponse est toujours négative », poursuit le directeur de la Croix-Rouge Guyane.

« Les autorités redoutent l’effet ʺd’appel d’airʺ », affirme Matthieu Tétrel.

Des familles à la rue

Résultat : des dizaines de familles avec enfants dorment dans les rues. Jusqu’à 300 personnes, en majorité des familles syriennes et cubaines, ont fini par s’installer depuis septembre 2020 à la pointe Buzaré, une plage de sable blanc face à l’océan, dans une extrême précarité, avant d’être expulsés en février, et en grande partie relogés.

« Les conditions sanitaires étaient très mauvaises. Les familles n’ont pas eu d’accès à un point d’eau pendant deux mois, nous avons constaté des cas de malnutrition et de nombreux problèmes de santé, comme des infections urinaires, des cas de gale ou des mycoses en raison de l’humidité », indique à MEE Sophia Derbak, coordinatrice du programme d’urgence à Médecins du monde.

« En cas de réouverture des frontières, on risque vraiment de se retrouver dans une situation dramatique »

- Matthieu Tétrel

La prochaine crainte des associations est un autre débordement des capacités d’accueil en cas de nouvelles arrivées ces prochains mois.

« On sait qu’il y a des demandeurs d’asile syriens de l’autre côté du fleuve qui attendent de passer. En cas de réouverture des frontières, on risque vraiment de se retrouver dans une situation dramatique », alerte Matthieu Tétrel.