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Tsedek!, le collectif français qui veut « faire entendre une voix juive décoloniale »

Fondé en juin 2023 pour porter la voix de juifs venus d’horizons divers, Tsedek! a pour objectif de lutter contre le racisme d’État en France et pour la fin de l’apartheid et de l’occupation en Israël-Palestine en forgeant des armes théoriques
Depuis sa création, le collectif Tsedek! ne cesse de recevoir de nouvelles demandes d’adhésion (crédit photo : NnoMan)

Ils ont demandé à répondre aux questions de Middle East Eye au nom du collectif, estimant qu’aucun d’entre eux ne saurait incarner à lui seul la parole de Tsedek!. Jeune pousse associative, Tsedek! a, depuis le 7 octobre dernier et le début d’une nouvelle phase particulièrement meurtrière du conflit israélo-palestinien, attiré l’attention des médias français.

Dans un climat hexagonal exacerbé par la guerre au Moyen-Orient, Tsedek! semble constituer une rupture et faire lien tout à la fois : rupture avec l’idée d’un automatique soutien des Français juifs à la politique de l’État israélien. Lien nécessaire qu’entend faire le collectif entre tous les racismes, sans hiérarchie ni opposition entre les différentes haines raciales. Et donc les réprobations, médiatiques ou politiques, qu’elles suscitent.

Tsedek! renvoie avant tout au concept de justice dans la tradition juive. « Ce concept sert de fil conducteur à notre militantisme : nous conjuguons notre identité juive à la lutte antiraciste et faisons de cette dernière un élément central de notre judéité. Tsedek! a été créé par des juifs et juives qui ne se sentaient représentés ni par les institutions juives ni par la majorité des collectifs juifs antiracistes en France », détaille les membres du collectif à Middle East Eye.

« Il était urgent pour nous de créer une nouvelle maison politique afin de faire entendre une voix juive décoloniale contre le racisme d’État en France et contre l’apartheid en Israël-Palestine. »

 La vitalité exclamative du nom de ce collectif emporte l’idée d’un impératif éthique qui leur fait refuser, expliquent-ils, « la rhétorique dominante qui consiste à faire de l’antisémitisme un racisme exceptionnel et déconnecté des autres racismes ».

Outre le dangereux ressentiment envers les juifs qu’elle risque d’occasionner, expliquent-ils, cette exceptionnalité empêche d’analyser les forces structurelles qui produisent le racisme, parmi lesquelles le nationalisme et la suprématie blanche.

Un retour au judaïsme par son éthique

Le collectif fonctionne en respectant une rigoureuse démocratie interne, ce que MEE a pu expérimenter pour cet article. Mais derrière une voix unie, ce sont aussi des parcours individuels qui, de cheminement en cheminement, ont convergé vers la même analyse.

Ce qui est frappant est que le retour ou l’approfondissement de la judéité est prégnant chez certains fondateurs de Tsedek!. Mais une judéité qui s’enracine dans un corpus éthique et politique émancipateur, et non dans un ancrage territorial et national.

« Ce concept [de justice dans la tradition juive] sert de fil conducteur à notre militantisme : nous conjuguons notre identité juive à la lutte antiraciste et faisons de cette dernière un élément central de notre judéité »

- Tsedek!

Tsedek!, c’est ainsi Nadav Joffe, 32 ans. Né en Israël, il a passé plusieurs années en France pendant sa jeunesse et s’y est installé définitivement. Le militant explique avoir grandi dans « un environnement fièrement sioniste, laïc et libéral, baignant dans l’ignorance vis-à-vis de la question palestinienne et l’indifférence au sort des Palestiniens ».

Une politisation, qualifiée de tardive, lui fait alors saisir que son « statut de citoyen israélien juif était inéluctablement mêlé au colonialisme, à la destruction de la Palestine et l’effacement de son histoire ».

Tsedek!, c’est aussi Sophie Mendelsohn, la trentaine également, qui explique appartenir, par ses deux ascendances, « à des familles de ‘’juifs non juifs’’, des familles ashkénazes qui se sont trouvées prises en France dans des processus longs et puissants d’assimilation, lesquels ont œuvré à les couper presque entièrement de leur judéité ».

Son retour à sa judéité ne passera pas par une alyah (« montée » en hébreu, nom donné à l’émigration en Israël ouverte à tout juif par la loi dite du Retour) mais par une réappropriation de l’histoire politique juive du tournant du XIXe-XXe siècle, notamment par l’héritage humaniste et révolutionnaire du Bund (parti socialiste juif en Russie tsariste) qui a eu une influence décisive sur les mouvements d’émancipation européens du siècle dernier.

Ses questionnements sur sa judéité manquante ou « empêchée », dit-elle, ont rejoint aussi sa pratique clinique de psychanalyste. Au contact de patients, la question décoloniale est venue nourrir ses réflexions, tendant à créer une judéité dans laquelle elle pourrait se reconnaître : « antisioniste, antiraciste, émancipatrice ».

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Déborah Leter est aussi l’une des fondatrices du collectif. Cette jeune Franco-Américaine d’une trentaine d’années est doctorante en anthropologie socio-culturelle, travaillant sur des questions liées à l’histoire et la mémoire coloniale en France.

C’est en voyant aux États-Unis les juifs américains se mobiliser en masse dans la rue contre l’occupation, contre le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem (sous Donald Trump en 2018), contre le financement américain de l’apartheid israélien, que Déborah s’est politisée. Elle a ainsi milité avec le groupe juif américain IfNotNow pendant plusieurs années.

« En France, je n’avais jamais vu autant de personnes juives mobilisées autour de la question de la Palestine, et contre un système de violences perpétrées en notre nom. Aux États-Unis, je me suis rendu compte que ce mouvement de masse juif était non seulement possible, mais pouvait être banalisé ».

Cette solidarité des Américains juifs envers les Palestiniens s’est traduite depuis le début de la guerre par des manifestations de grande ampleur pour un cessez-le-feu organisées par des groupes d’activistes comme IfNotNow ou Jewish Voice for Peace.

Tsedek! est également riche du parcours de Simon Assoun, 33 ans, né en France dans une famille juive séfarade d’origine algérienne. La judéité a toujours été très présente chez lui à travers la pratique des rites religieux, tandis que son parcours militant l’a amené à militer dans différentes organisations politiques de la gauche radicale et de l’antiracisme.

L’approche communisto-libertarienne de Jonathan Ruff, 35 ans, vient aussi nourrir le collectif. Ses premiers engagements, explique-t-il, ont été contre le Front national (extrême droite) et la guerre en Irak en 2003, avant que les violences policières et l’islamophobie en France ne le poussent à s’engager plus concrètement, notamment auprès de l’Union juive française pour la paix (UJFP).

Une spécificité française

Dans un contexte politique français marqué par un durcissement sécuritaire et un débat public quasi uniquement construit autour de la question migratoire, leur position détone.

« La lutte contre l’antisémitisme est bien trop souvent instrumentalisée afin de mettre en œuvre des politiques discriminatoires et autoritaires qui ciblent en particulier les musulmans, la gauche et les migrants »

- Tsedek!

« La lutte contre l’antisémitisme est bien trop souvent instrumentalisée afin de mettre en œuvre des politiques discriminatoires et autoritaires qui ciblent en particulier les musulmans, la gauche et les migrants », affirment les membres du collectif à MEE.

Car la lutte contre l’antisémitisme ne doit pas faire oublier des politiques discriminantes contre d’autres minorités. C’est ce que réaffirme sans cesse Tsedek!.

Aussi ont-ils refusé de participer à la marche contre l’antisémitisme impulsée par les autorités françaises le 12 décembre dernier. Ils y voient une « instrumentalisation » de la lutte contre l’antisémitisme par l’État français, qui constitue in fine une menace pour les juifs de France ».

La marche contre l’antisémitisme a été organisée par un gouvernement « qui dit se mobiliser contre l’antisémitisme tout en alimentant l’islamophobie et le racisme anti-arabe, en adoptant un projet de loi immigration xénophobe, et en réprimant la liberté de manifester ».

De la même manière, on ne peut pas lutter contre l’antisémitisme – une forme de racisme – tout en normalisant d’autres formes de racismes, soulignent les membres du collectif.

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« Cela ne peut qu’augmenter un ressentiment anti-juif, donnant l’impression que le gouvernement chercherait à protéger les communautés juives tout en instaurant des politiques discriminatoires contre d’autres minorités. La marche “pour la République et contre l’antisémitisme” a servi de marchepied au nationalisme français plutôt qu’à la lutte contre l’antisémitisme », estiment-ils.

Une attitude de la part des autorités qui placerait les Français de confession juive, selon Tsedek!, dans une position « fragile » : « Nous devons être bien assimilés et ne pas être trop visibles, tout en restant des victimes éternelles que l’État pourrait “protéger” et, par extension, par lesquelles il pourrait se blanchir. Et nous ne devons pas remettre en question le soutien de la France à Israël. »

Au cœur des questions juive et palestinienne

Tsedek! fait ainsi la jonction, voire l’articulation politique, entre la situation française et celle qui prévaut en Israël et en Palestine. Par son approche internationale et internationaliste, ce qui est appelé le conflit « israélo-palestinien » devient le point nodal de la réflexion du groupe.

Là aussi, Tsedek! offre une analyse qui se distingue des organisations représentatives juives officielles. Pour le jeune collectif, l’urgence est de « normaliser en France une voix juive antisioniste et faire entendre que la sécurité des juifs, y compris celle des Israéliens, ne doit et ne peut passer par la colonisation, l’apartheid et l’oppression du peuple palestinien ».

Leur refus est tout aussi net quand il s’agit d’apposer à la situation moyen-orientale une grille de lecture qui consisterait à la qualifier de « conflit religieux » et de percevoir « la lutte de libération palestinienne comme un projet antisémite ».

« [L’urgence est de] normaliser en France une voix juive antisioniste et faire entendre que la sécurité des juifs, y compris celle des Israéliens, ne doit et ne peut passer par la colonisation, l’apartheid et l’oppression du peuple palestinien »

- Tsedek!

Ils rappellent ainsi que la majorité des Palestiniens à Gaza sont des réfugiés qui ont été chassés de leurs maisons et villages par les forces israéliennes lors de la création de l’État d’Israël en 1948, et qu’Israël impose un siège de la bande côtière depuis 2007.

« C’est une forme de punition collective de la population qui constitue une violation du droit international. On ne peut pas s’attendre à ce qu’une population vive éternellement dans la prison à ciel ouvert qu’est Gaza sans résister », indiquent-ils à MEE.

La vitalité « diasporique » du judaïsme mondial est également mise en exergue par Tsedek!, qui entend conjuguer sa lutte politique avec « une dimension culturelle et traditionnelle ».

« Nous avons à cœur de nous réapproprier nos judéités dans leur diversité. Nous luttons face à un projet sioniste qui uniformise et s’accapare les judéités et souhaitons créer des espaces juifs contre-culturels afin de montrer à nos communautés que des alternatives sont possibles. »

Riche désormais de 70 membres, le collectif ne cesse de recevoir de nouvelles demandes d’adhésion.

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