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EXCLUSIF : Le chef du gouvernement tunisien a été agressé au palais présidentiel avant le coup d’État

Des sources ont déclaré à Middle East Eye que Hichem Mechichi avait été physiquement agressé avant d’accepter de démissionner de son poste, et que le coup d’État aurait été mené avec la participation des Égyptiens soutenus par les Émiratis
Hichem Mechichi et Kais Saied, le 24 août 2020 (AFP)
Hichem Mechichi et Kais Saied, le 24 août 2020 (AFP)

Le chef du gouvernement tunisien sortant Hichem Mechichi a été physiquement agressé au palais présidentiel dimanche soir avant d’accepter de démissionner de son poste, ont indiqué à Middle East Eye des sources proches de Mechichi.

La nature de ses blessures n’a pas pu être vérifiée car Hichem Mechichi n’a pas été vu en public.

Mais MEE comprend que les blessures subies par le chef du gouvernement, âgé de 47 ans, étaient « importantes », selon des sources au courant de l’affaire.

« Il avait des blessures au visage, c’est pourquoi il n’est pas apparu [en public] », a précisé l’une de nos sources.

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Hichem Mechichi a été convoqué dimanche au palais présidentiel, où le président Kais Saied l’a limogé. 

C’est aussi au palais que le chef de l’État a annoncé le même jour la suspension du Parlement et a pris le contrôle du pouvoir exécutif après une journée de manifestations antigouvernementales tendues.

Des sources proches du chef du gouvernement ont clairement indiqué à MEE que les chefs de la sécurité qui l’accompagnaient au palais ne faisaient pas partie du plan, contrairement à l’armée.

Rached Ghannouchi, président du Parlement et chef du parti islamiste modéré Ennahdha, a échappé à la convocation car il venait de sortir de l’hôpital où il était soigné pour le COVID-19.

Selon nos sources, Hichem Mechichi, qui avait été choisi comme chef du gouvernement par Kais Saied lui-même, a de nouveau été invité dimanche à se retirer.

Il avait jusque-là refusé à plusieurs reprises de démissionner à la suite d’un différend avec le président concernant la nomination de quatre ministres dans son gouvernement.

Des militaires et des agents de sécurité égyptiens

Toujours selon nos sources, lorsque Hichem Mechichi a refusé, il a été battu. MEE comprend qu’à ce moment-là, il y avait dans le palais des personnes qui n’étaient pas tunisiennes. 

MEE comprend par ailleurs que les personnes présentes étaient des responsables égyptiens de la sécurité qui avaient conseillé Saied avant le coup d’État et dirigé les opérations pendant son déroulement. On ne sait pas quel rôle ils ont joué dans l’interrogatoire de Mechichi.

« [Le président égyptien Abdel Fattah al-] Sissi a proposé d’apporter à Saied tout le soutien dont il avait besoin pour le coup d’État et Saied l’a accepté », a déclaré l’une des sources.

« Des militaires et des agents de sécurité égyptiens ont été envoyés en Tunisie avec le plein soutien de MBZ [Mohammed ben Zayed, le prince héritier d’Abou Dabi] »

- Une source à MEE

« Des militaires et des agents de sécurité égyptiens ont été envoyés en Tunisie avec le plein soutien de MBZ [Mohammed ben Zayed, le prince héritier d’Abou Dabi] », a ajouté la source.

Mechichi aurait alors levé les mains et accepté de démissionner. À ce stade, ses chefs de la sécurité ont également accepté la déclaration du président.

Mechichi est ensuite rentré chez lui, où il a démenti devant les médias locaux les informations selon lesquelles il était assigné à résidence.

Le chef du gouvernement sortant a publié lundi une déclaration dans laquelle il a affirmé qu’il ne pouvait se « permettre d’être un élément perturbateur ou compliquer davantage la situation ». 

« Je passerai la responsabilité à la personnalité que désignera le président de la République pour diriger le gouvernement dans le respect des lois. Mes félicitations à la nouvelle équipe gouvernementale », peut-on lire dans le communiqué.

MEE a contacté à la fois la présidence tunisienne et Hichem Mechichi pour des commentaires, mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la publication l’article. 

Ce qui s’est passé dimanche suivait à la lettre un plan d’action élaboré par les proches conseillers de Saied au mois de mai et révélé par MEE à l’époque.

Ce plan définissait une purge ou une vague d’arrestations massives qui aurait lieu après l’annonce de ce qui y est qualifié de « coup d’État constitutionnel ».

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Ce document prévoyait que Saied déclare une « dictature constitutionnelle » que ses auteurs décrivaient comme un outil pour « concentrer tous les pouvoirs entre les mains du président de la République ».

Il définissait ensuite les cibles d’une purge des opposants politiques. Ce document précisait que des personnalités clés seraient placées en résidence surveillée. « Du mouvement Ennahdha […] Noureddine Bhiri, Rafiq Abdel Salam, Abdelkrim Harouni, Sayed Ferjani, des députés de la coalition al-Karama, Ghazi Karoui, Sofiane Toubal, des hommes d’affaires, des conseillers de la Chefferie du gouvernement, etc. »

La présidence avait initialement démenti l’existence de ce document avant que Saied lui-même ne reconnaisse l’avoir lu. Il a ensuite prétendu à la télévision qu’il ne pouvait être tenu responsable des conseils qu’on lui prodiguait.

Cependant, des sources présidentielles ont confié à MEE que Saied avait donné pour instruction à ses fonctionnaires d’établir une liste de cibles susceptibles d’être arrêtées. 

Pour ce faire, Saied a pris le contrôle de la justice civile et militaire et s’est proclamé ministre de la Justice.

Dans un décret publié mardi soir, il a limogé le juge à la tête des tribunaux militaires, le colonel-major Tawfiq al-Ayouni. 

Perquisition chez un député

Le président s’est également séparé d’un certain nombre de hauts responsables du gouvernement, y compris le secrétaire général du gouvernement, le directeur du cabinet du chef du gouvernement et un certain nombre de conseillers.

Toutefois, ces décisions rencontrent une opposition institutionnelle, le Conseil supérieur de la magistrature ayant rejeté la décision de Saied de se nommer magistrat en chef du gouvernement. 

Le Conseil a déclaré dans un communiqué après une rencontre avec Saied avoir souligné l’indépendance de la justice et « la nécessité de la garder loin de tout conflit politique, que les juges sont indépendants et qu’il n’y a aucune autorité au-dessus d’eux dans la justice hormis la loi et qu’ils mènent leur mission dans le cadre de la Constitution ».

Ces commentaires du Conseil sont intervenus au moment où, selon certaines informations, les forces de sécurité tunisiennes auraient perquisitionné le domicile de Rached Khiari, un député qui s’était précédemment disputé avec Saied. Selon des informations locales, Khiari n’était pas chez lui au moment de la perquisition.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a déclaré à la fois à Saied et aux principaux dirigeants de l’opposition que l’Algérie n’accepterait pas que la Tunisie tombe sous l’influence politique et militaire de l’Égypte

En avril, Khiari avait publié une vidéo sur sa page Facebook accusant Saied d’avoir reçu un soutien et des financements étrangers pour améliorer ses chances de remporter l’élection présidentielle de 2019.

Khiari affirmait être en possession de documents et de vidéos montrant que Saied avait reçu 5 millions de dollars via le responsable de sa campagne, Fawzi al-Daas, de la part d’un officier des renseignements travaillant à l’ambassade américaine à Paris.

L’ambassade américaine en Tunisie a démenti les allégations de Khiari, tandis que Daas a déposé plainte contre lui. 

De même, des enquêtes ont été ouvertes contre trois grands partis d’opposition, notamment Ennahdha et Qalb Tounes, suspectés d’avoir reçu des fonds étrangers lors de la campagne électorale de 2019.

Ennahdha et Qalb Tounes sont deux des plus grands partis au sein de ce Parlement très fragmenté et ce sont des opposants de Saied.

Reuters a signalé mercredi que l’enquête sur les partis a été ouverte le 14 juillet, avant que Saied ne renvoie le chef du gouvernement, ne gèle les travaux du Parlement et ne prive les parlementaires de leur immunité.

La justice tunisienne insiste sur le fait qu’elle reste indépendante à la suite des dernières mesures de Saied.

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Sur le plan diplomatique, MEE croit savoir que les appels reçus par Saied depuis qu’il contrôle l’exécutif rejettent son initiative.

Des responsables américains auraient confié au président leur vif mécontentement à propos des derniers événements. Washington hésite toutefois à qualifier ces événements de coup d’État.

Plus significatif encore, MEE a appris que le président algérien Abdelmadjid Tebboune avait déclaré à la fois à Saied et aux principaux dirigeants de l’opposition que l’Algérie n’accepterait pas que la Tunisie tombe sous l’influence politique et militaire de l’Égypte.  

L’Algérie considère à la fois la Libye et la Tunisie comme ses sphères d’influence légitimes. Alger s’inquiéterait particulièrement de la présence d’officiers de sécurité égyptiens au palais de Carthage dimanche.

Selon des sources, la France n’aurait pas été prévenue des initiatives prises par Saied.

Des relations houleuses

Les relations entre Saied et Mechichi auraient été extrêmement houleuses depuis la nomination de ce dernier au poste de chef du gouvernement à l’été 2020, après l’effondrement de l’administration de son prédécesseur, Elyes Fakhfakh.

Mechichi – trié sur le volet par Saied – avait tout d’abord annoncé au président un gouvernement de technocrates, une décision acceptée par Ennahdha, le principal parti au Parlement, « malgré [ses] réserves ». 

Or Bloomberg a rapporté que juste avant que le Parlement profondément fracturé du pays n’approuve la nomination de Mechichi, Saied avait exhorté certains blocs à voter contre lui pour des raisons peu claires.

À la fin de l’année dernière, les deux hommes se seraient brouillés, ce qui conduisit Mechichi à se tourner vers Ennahdha et Qalb Tounes pour obtenir leur soutien.

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En janvier, Mechichi a changé onze ministres dans le cadre d’un remaniement largement perçu comme le remplacement des alliés de Saied par ceux d’Ennahdha et de Qalb Tounes.

Le président a cependant refusé d’inviter les nouveaux ministres à prêter serment, déclarant que les changements étaient entachés de « violations ».

En février, l’influente centrale syndicale UGTT a appelé quatre des ministres proposés par Mechichi et rejetés par le président – ceux de la Santé, de l’Énergie, du Travail et du Sport – à se retirer.

« Un compromis doit avoir lieu. Je demande respectueusement aux ministres contestés de renoncer à leurs postes pour l’intérêt de l’État », avait déclaré Noureddine Taboubi, le patron de l’UGTT.

Dimanche, lors de sa première réaction publique à l’annonce de Saied, Ghannouchi a personnellement appelé Taboubi à intervenir et « restaurer la démocratie ».

Cependant, le puissant syndicat, qui représente environ 5 % de la population tunisienne, a accepté la décision de Saied, déclarant que le président agissait « conformément » à la Constitution pour « prévenir un danger imminent et rétablir le fonctionnement normal » de l’État.

Habitué à la controverse, Saied a été accusé pour la première fois d’orchestrer un coup d’État en avril, deux jours après avoir affirmé qu’il était légalement le « commandant suprême des forces armées militaires et civiles ».

À l’époque, Mechichi avait déclaré que les commentaires de Saied soulignaient le « besoin urgent » de former une Cour constitutionnelle, seul organe capable de statuer sur des questions telles que le contrôle de l’armée du pays.

Le Parlement avait adopté un amendement à la loi sur la Cour suprême réduisant le nombre de voix nécessaires pour approuver sa formation de 145 à 131, mais Saied avait rejeté la proposition.

Habitué à la controverse, Saied a été accusé pour la première fois d’orchestrer un coup d’État en avril, deux jours après avoir affirmé qu’il était légalement le « commandant suprême des forces armées militaires et civiles »

Il avait renvoyé le projet de loi amendé sans le signer et envoyé une lettre au Parlement dans laquelle il affirmait qu’il n’avait d’autre choix que de rejeter le projet de loi parce que l’assemblée n’avait pas respecté l’exigence de la Constitution selon laquelle la cour devait être établie au cours de l’année suivant les élections législatives, les plus récentes ayant eu lieu en octobre 2019.

« Après plus de cinq ans de léthargie, de divisions et d’hypocrisie, ils ressentent un danger et se rappellent de l’importance de la Cour constitutionnelle », avait déclaré Saied à l’époque.

Lundi, ce dernier a resserré son emprise sur le pouvoir en imposant un couvre-feu national de 19 heures à 6 heures du matin et en interdisant les rassemblements de plus de trois personnes. Les déplacements entre les villes ont également été limités en vertu de pouvoirs spéciaux étendus.

Ennahdha, qui a été critiqué pour le dysfonctionnement politique chronique du pays et son malaise économique, a exhorté ses partisans à rester chez eux pour garantir la paix, tout en se disant « prêt à la tenue d’élections législatives et présidentielle anticipées simultanées afin de garantir la protection du processus démocratique ».

La Tunisie a souvent été citée comme la seule réussite du Printemps arabe, les troubles qui ont éclaté dans toute la région après l’immolation en décembre 2010 de Mohamed Bouazizi, un diplômé universitaire qui n’avait réussi à trouver d’autre travail que celui de vendeur de fruits.

La jeune démocratie est considérée comme une clé de la stabilité régionale, située comme elle l’est entre l’Algérie, qui fait face à des troubles politiques, et la Libye, ravagée par la guerre et d’où, chaque année, des milliers de migrants désespérés cherchent à traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe, souvent au péril de leur vie. 

Traduit de l’anglais (original).