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Un magazine turc suscite la controverse en réclamant le retour du califat

La reconversion de Sainte-Sophie en mosquée a donné des idées à certains islamistes turcs qui réclament des changements plus radicaux
L’appel lancé par la une de Gerçek Hayat : « Rassemblez-vous pour le califat. Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? Si ce n’est pas vous, alors qui ? » (capture d’écran)
L’appel lancé par la une de Gerçek Hayat : « Rassemblez-vous pour le califat. Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? Si ce n’est pas vous, alors qui ? » (capture d’écran)
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ISTANBUL, Turquie

Un magazine d’information turc soutenant le gouvernement a provoqué un débat en Turquie avec sa nouvelle une laissant entendre que le temps est venu de proclamer à nouveau le califat islamique dans le pays suite à la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée.

Gerçek Hayat, qui appartient au groupe médiatique progouvernemental Yeni Şafak, a affiché en couverture le drapeau rouge du califat de l’Empire ottoman et questionné en turc, en arabe et en anglais : « Rassemblez-vous pour le califat. Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? Si ce n’est pas vous, alors qui ? »

Le magazine a également déclaré que la Turquie était désormais « libre » après la reconversion de Sainte-Sophie par le président Recep Tayyip Erdoğan plus tôt ce mois-ci.

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Gerçek Hayat, un magazine de tendance islamiste, compte au maximum 10 000 abonnés. Mais la une a fait réagir Ömer Çelik, porte-parole du Parti de la justice et du développement (AKP), le parti au pouvoir.

« La République de Turquie est un État démocratique, laïc, et social régi par l’État de droit », a tweeté Çelik, faisant écho au premier article de la Constitution turque.

« Il est inapproprié de susciter une polarisation politique concernant le régime politique de la Turquie. Nous tenons à notre République comme à la prunelle de nos yeux, avec toutes ses attributions. Le débat malsain et la polarisation observés depuis hier sur les réseaux sociaux au sujet de notre régime politique ne figurent pas à l’ordre du jour de la Turquie. »

Le barreau d’Ankara a déposé une plainte pénale contre le magazine, accusant la publication d’avoir enfreint la loi interdisant la rébellion armée contre la République de Turquie et d’inciter le peuple au soulèvement.

Une attaque portée contre Atatürk

Mardi, plusieurs journaux ont critiqué la couverture dans leur une. Le sujet est largement repris sur Twitter, où les partisans des différentes positions s’affrontent par le biais de campagnes en ligne.

Un tel débat est particulièrement significatif pour la société turque depuis la reconversion de Sainte-Sophie par le gouvernement, qui a défait l’une des décisions phares prises par Mustafa Kemal Atatürk lorsqu’il a fondé la Turquie moderne au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Lors des prières d’ouverture dans la nouvelle mosquée, le président de la Direction turque des affaires religieuses Ali Erbaş a repris une malédiction attribuée à Mehmet II, visant quiconque tenterait de priver Sainte-Sophie de son statut de mosquée.

« La renaissance du califat impliquerait un nouveau conflit et des désordres imprévus à l’échelle nationale. Personne n’a le droit de faire cela »

- Devlet Bahçeli, MHP

L’opposition laïque y a vu une attaque portée contre Atatürk, qui a transformé le bâtiment en musée laïc en 1934.

Atatürk a aboli le califat il y a près de cent ans dans le cadre d’une série de réformes laïques. Depuis des siècles, l’empereur ottoman occupait les fonctions de calife, de chef du monde musulman et détenait un titre revendiqué par les souverains depuis la naissance de l’islam au VIIe siècle.

Les conservateurs religieux turcs ont toujours considéré la décision d’Atatürk comme contraire à l’unité des musulmans du monde entier, car à l’image du pape au Vatican, le calife était à leurs yeux le représentant ultime de l’islam vivant.

Pour Atatürk, l’abolition du califat a permis d’éliminer un pôle de pouvoir rival au sein de l’État, mais la loi ratifiée par la Grande Assemblée nationale de Turquie a transféré ses pouvoirs au Parlement plutôt qu’au Premier ministre ou au président.

Depuis, certains islamistes turcs affirment que le Parlement a désormais le pouvoir de désigner un nouveau calife s’il le souhaite.

Devlet Bahçeli, du Parti d’action nationaliste (MHP), l’un des principaux alliés d’Erdoğan, s’est également opposé à la discussion sur le califat dans un discours prononcé en début de semaine.

« Cette affaire a été classée », a déclaré Bahçeli devant son groupe parlementaire. « La renaissance du califat impliquerait un nouveau conflit et des désordres imprévus à l’échelle nationale. Personne n’a le droit de faire cela. »

Kemal Özer, rédacteur en chef de Gerçek Hayat, a déclaré dans une série de tweets que le califat était une union des musulmans et non un adversaire de la République de Turquie.

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« Au contraire, cela renforcerait la Turquie », a-t-il soutenu. « Pourquoi ceux qui s’opposent à l’union de l’islam se battent-ils pour que la Turquie intègre l’Union européenne ? »

Néanmoins, selon un sondage réalisé l’an dernier, une majorité écrasante de citoyens turcs ne sont pas très enthousiastes à l’idée d’un possible retour du califat.

Près de 59 % des 2 500 citoyens de douze provinces qui ont été interrogés ont déclaré que l’abolition du califat avait été une bonne décision.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.