Aller au contenu principal

Au Liban, les druzes sentent la pression d’une Syrie en pleine renaissance

Bénéficiant d’une plus grande sécurité sur le plan national, le gouvernement de Bachar al-Assad cherche à exercer une influence chez son voisin libanais par l’intermédiaire de ses alliés locaux
Walid Joumblatt, le leader druze du Parti socialiste progressiste (PSP), participe à une manifestation contre le gouvernement syrien devant les locaux de l’ONU à Beyrouth, en 2016 (AFP)
Par
MONTAGNES DU CHOUF, Liban

Le 16 mars dernier, lors de la commémoration par les druzes libanais du 42e anniversaire de l’assassinat de Kamal Joumblatt, des nuages noirs planaient sur les montagnes du Chouf. Kamal Joumblatt, dirigeant druze et acteur clé des prémices de la guerre civile libanaise, a été tué en 1977 par des assaillants travaillant probablement pour le gouvernement syrien.

Aujourd’hui, les druzes libanais ressentent à nouveau les effets de l’influence syrienne, alors qu’un Damas renaissant contribue à creuser un fossé entre les membres de la communauté, avec des résultats mortels.

L’anniversaire de cette année avait pour toile de fond les retombées politiques d’une série d’affrontements qui ont eu lieu dans le Chouf entre le Parti socialiste progressiste (PSP) de Joumblatt, dirigé par son fils Walid et son petit-fils Taymour, et ses rivaux.

Le PSP a longtemps dominé la communauté druze. Mais avec le renforcement du pouvoir du gouvernement syrien au Liban l’année dernière après une série de victoires militaires au niveau national, les rivaux du PSP soutenus par la Syrie ont cherché à défier l’hégémonie du parti.

Les affrontements entre les groupes au cours de l’année écoulée ont entraîné la mort de deux personnes et plongé cette communauté montagnarde dans la plus grande instabilité qu’elle ait connue depuis des années.

Les druzes commémorent la mort de Kamal Joumblatt dans la demeure ancestrale du défunt dirigeant à Moukhtara, dans le chouf libanais (MEE/Michal Kranz)
Les druzes commémorent la mort de Kamal Joumblatt dans la demeure ancestrale du défunt dirigeant à Moukhtara, dans le chouf libanais (MEE/Michal Kranz)

« Le régime syrien, par le biais de ses alliés locaux, tente de reprendre pied au Liban et dans la montagne en particulier, mais nous ne le permettrons pas », affirme à Middle East Eye Rami Rayees, le porte-parole du PSP.

« Le régime syrien prépare son retour après son éviction du Liban en 2005 et ses méthodes sont bien connues : il mobilise ses alliés au Liban pour tenter de reprendre le pouvoir local. Ce n’est pas nouveau et nous savons bien que nous sommes sous la pression du régime syrien. »

Une spirale de tensions

Les récents troubles ont débuté en mai 2018, lorsqu’un partisan du PSP a été tué par des partisans du Parti démocratique libanais (PDL), deux jours après les élections législatives.

« Le régime syrien, par le biais de ses alliés locaux, tente de reprendre pied au Liban et dans la montagne en particulier, mais nous ne le permettrons pas »

- Rami Rayees, porte-parole du PSP

Des tensions ont de nouveau surgi en novembre lorsque des partisans du mouvement Tawhid, un parti anti-PSP, ont pénétré dans la ville de Moukhtara et, selon une source de MEE, tiré sur le palais de la famille Joumblatt.

Quelques jours après, une fusillade a eu lieu entre les forces de sécurité libanaises et des combattants fidèles au chef du mouvement Tawhid, l’ancien ministre de l’Environnement Wiam Wahhab, laquelle a entraîné la mort de son garde du corps.

Les forces de sécurité ont affirmé qu’elles avaient cherché à convoquer Wahhab pour interrogatoire suite à un incident durant lequel ce dernier avait insulté la famille du Premier ministre Saad Hariri, mais le chef de Tawhid affirme qu’elles ont en réalité été envoyées dans le cadre d’une mission d’assassinat dont les ficelles étaient tirées par Walid Joumblatt lui-même.

La situation est restée tendue depuis, sur le terrain, sur les ondes et devant les tribunaux, à mesure que les affaires entourant les affrontements se sont enchaînées. Bien que des efforts pour réconcilier les deux parties soient en cours et se passent sous la médiation du président libanais Michel Aoun lui-même, à ce jour, il y a encore beaucoup de chemin à faire.

Jeter de l’huile sur le feu

Le PDL et le mouvement Tawhid sont rivaux, mais ils partagent deux caractéristiques importantes : leur opposition au PSP et leurs liens avec le gouvernement syrien et son allié libanais, le Hezbollah.

Les deux partis sont relativement insignifiants au niveau national. Cependant, ils semblent tenter de remédier à cette situation en s’alignant davantage sur Damas à mesure que le gouvernement syrien consolide sa position après huit ans de guerre civile.

« Cela mènera certainement à ce que l’une des équipes prenne le pas sur l’autre », déclare Wiam Wahhab, rencontré par MEE dans son manoir du Chouf. « C’est l’une des craintes de Walid Joumblatt, que la victoire de la Syrie ait pour conséquence que notre équipe et celle de Talal Arslan [conseiller médias du chef du PDL] devance la sienne. »

Wiam Wahhab lit un journal libanais à son domicile à Jahlieh (MEE/Michal Kranz)
Wiam Wahhab lit un journal libanais à son domicile à Jahlieh (MEE/Michal Kranz)

Une analyse partagée par Talal Arslan : « Je pense vraiment [que lorsque] le président Bachar al-Assad gagnera, après la guerre, nous considérerons que nous aurons gagné avec lui. »

Le neveu de Talal Arslan, Adel Arslan, un politicien émergent à l’esprit indépendant qui critique tous les dirigeants de l’establishment druze, confie à MEE que le gouvernement syrien a permis à son oncle de réaliser des avancées politiques aux dépens des Joumblatt.

« Les Syriens font tout ce qui est en leur pouvoir pour renforcer Talal », affirme-t-il.

« Je pense vraiment [que lorsque] le président Bachar al-Assad gagnera, après la guerre, nous considérerons que nous aurons gagné avec lui »

- Talal Arslan, conseiller médias du PDL

Selon Adel Arslan, les Syriens veulent montrer à Walid Joumblatt, ardent détracteur de Damas ces dernières années, qu’ils peuvent lui faire subir des pressions politiques au sein de sa propre communauté.

« Ils tentent simplement de dire à Walid : “regardez, on peut vous mettre sous pression” », poursuit-il. « Et c’est pourquoi ils essaient de pousser Talal [à être] de plus en plus fort, et de lui donner plus de pouvoir. »

Pourtant, le jeune Arslan pense que son oncle et le PDL ont gâché leurs chances de tenir tête à Walid Joumblatt, malgré le soutien que leur a apporté la Syrie.

L’ancien chef druze a concédé une partie du pouvoir du PSP dans le cadre d’un compromis avec Arslan en octobre, autorisant Saleh Gharib du PDL à être nommé ministre des Affaires des réfugiés. Mais en fin de compte, estime Adel, son oncle ne saura pas résister au pouvoir de Joumblatt.

Le leadership religieux druze affecté

La portée de la Syrie s’est également étendue au leadership spirituel de la communauté druze.

En mars, Bachar al-Assad a déclaré que les cheikhs libanais druzes, les chefs religieux de la communauté, ne seraient autorisés à entrer en Syrie que si leurs cartes d’identité étaient signées par le principal cheikh pro-syrien au Liban, au lieu de celui officiellement élu par le conseil des cheikhs druze.

Une guerre de mots s’est rapidement ensuivie sur Twitter entre Talal Arslan et Walid Joumblatt à ce sujet.

Le cheikh Ghassan al-Halabi, qui fait partie du conseil des cheikhs, tient à préciser que les récentes tensions entre druzes sont le résultat de machinations étrangères, plutôt que d’un schisme profond.

Après la Syrie, le Liban tombera-t-il dans l’orbite russe ?
Lire

« Nous avons de vieilles habitudes et des schismes », déclare-t-il à MEE. « Ce conflit n’a pas de racines profondes. »

Halabi dit être en possession d’une lettre secrète envoyée par un « grand cheikh » au Liban, qui cherche à établir un « pacte d’honneur » entre les dirigeants druzes pour résoudre la crise politique actuelle.

Selon lui, des ingérences politiques étrangères, notamment syriennes, sont à l’origine de l’instabilité.

« [Il existe] de nombreux mouvements et jeux superficiels au Liban », affirme-t-il. « Le régime syrien n’agit pas par lui-même au Liban, il le fait faire par ses hommes dans le pays », ajoute-t-il.

Pour Ghassan al-Halabi, le décret sur les cheikhs libanais entrant en Syrie vise « à faire pression sur Joumblatt ».

Des tentatives sont entreprises pour ressouder les fractures au sein de la communauté : des dirigeants du PSP ont rencontré des responsables politiques du Hezbollah plus tôt ce mois-ci pour traiter « de toutes les questions entre les délégations des deux côtés », en plus des négociations entre Joumblatt et Arslan.

« Nous avons eu des moments plus difficiles et nous serons toujours là plus tard, alors je ne suis pas du tout inquiet », a déclaré Taymour Joumblatt à MEE lors de la commémoration de l’assassinat de son grand-père.

Wadia Mughamis, un ancien combattant de la milice sous les ordres de Kamal Joumblatt, est plus circonspect.

« La situation du pays n’est pas bonne », estime-t-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.