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« Condamnés à une mort lente » : Israël accusé d’inonder les cultures de Gaza juste avant la récolte

Les agriculteurs palestiniens affirment qu’Israël mène une guerre contre le secteur agricole gazaoui pour les pousser à quitter leurs terres et affecter l’approvisionnement alimentaire du territoire assiégé
Naim al-Khaissi, un agriculteur palestinien, inspecte du blé qui a pourri à cause des inondations provoquées par Israël (MEE/Mohammed al-Hajjar)
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BANDE DE GAZA

Comme Naim al-Khaissi, les agriculteurs de Gaza ont passé les cinq derniers mois à cultiver et irriguer leurs terres pour récolter les légumes sur les champs situés dans l’est, près de la barrière de séparation avec Israël.

Mais après tout ce dur labeur, ils se sont réveillés un matin en apprenant que les autorités israéliennes avaient vidé le réservoir d’eau de pluie voisin, inondant les cultures quelques jours seulement avant la récolte.

D’après le ministère palestinien de l’Agriculture, l’ouverture du barrage par Israël a causé des dégâts chiffrés à plus de 500 000 dollars sur plus de 332 hectares de terres rien qu’en janvier.

Les terres agricoles situées dans la « zone tampon » imposée par Israël près de la barrière de séparation constituent une source de subsistance pour des centaines de familles palestiniennes et la principale source de fruits et de légumes de Gaza.

Les inondations s’ajoutent à d’autres mesures qui, selon les Palestiniens, sont délibérément employées par Israël pour affecter l’approvisionnement alimentaire du territoire assiégé et appauvri, ainsi que pour pousser les agriculteurs à quitter leurs terres.

Des terres agricoles inondées

Khaissi (75 ans) est agriculteur depuis 1962. Avant 2005, date à laquelle Israël a évacué les colons de la bande de Gaza, il possédait près de dix hectares de terres. Mais la grande majorité d’entre elles ont été incluses dans la zone tampon et sont devenues inaccessibles.

Vue de terres inondées à l’est de Gaza (MEE/Mohammed al-Hajjar)
Vue de terres inondées à l’est de Gaza (MEE/Mohammed al-Hajjar)

« J’ai grandi en tant agriculteur, ce sont mon père et mon grand-père qui m’ont appris le métier, mais les choses ont beaucoup changé depuis. Nous avons perdu une grande partie de nos terres et pouvons à peine accéder au reste », confie-t-il à Middle East Eye. 

« J’ai planté d’innombrables variétés de cultures en septembre dernier, notamment des choux, des pommes de terre et des oignons, et j’attendais fin janvier pour les récolter. Mais Israël a ouvert le réservoir d’eau de pluie à quatre reprises le mois dernier et les cultures ont été complètement détruites. »

Pour Khaissi, l’inondation des terres palestiniennes était un acte délibéré.

« Ils font cela systématiquement pour nous forcer à abandonner nos terres et à partir »

- Naim al-Khaissi, agriculteur

« Israël avait l’intention d’inonder les terres agricoles à cette époque de l’année, en particulier après s’être assurés que nous mettions tout en œuvre et que nous dépensions beaucoup d’argent pour faire pousser nos cultures, mais aussi que nous étions enfin prêts à récolter », indique-t-il.

Khaissi affirme avoir perdu plus de 10 000 shekels (environ 2 700 euros) suite aux dégâts causés par les inondations – mais il s’estime chanceux par rapport aux autres agriculteurs.

« J’ai perdu beaucoup moins que mes voisins parce que je n’ai actuellement [qu’un peu moins d’un hectare], mais ceux qui ont [deux ou trois hectares] ont perdu une fortune », explique-t-il.

L’agriculteur affirme que les inondations, le passage de véhicules militaires qui aplanissement les terres et la pulvérisation d’herbicides chimiques – entre autres pratiques israéliennes néfastes – ont occasionné pour lui plus de 111 000 dollars de dégâts depuis 2004.

« Ils font cela systématiquement pour nous forcer à abandonner nos terres et à partir », accuse l’agriculteur. « Mais quoi qu’ils fassent, nous sommes tout simplement dans l’impossibilité de partir. C’est parce que nous prenons soin de la terre que nous restons en vie. »

« Un maximum de dégâts »

Peu après que les terres agricoles ont été inondées, les agriculteurs palestiniens affirment avoir vu des avions d’épandage israéliens pulvériser au-dessus de la bande de Gaza des produits chimiques soupçonnés d’être des herbicides.

« Nous avons vu des soldats israéliens brûler un pneu près de la barrière pour déterminer la direction du vent », raconte Aref Shamali, un agriculteur de 40 ans.

« Quand ils ont vu que la fumée partait vers l’ouest et que les produits chimiques pouvaient ainsi toucher de vastes zones à l’intérieur de Gaza et causer un maximum de dégâts, ils ont envoyé l’avion et pulvérisé toutes les cultures. »

L’armée israélienne affirme régulièrement qu’elle emploie des herbicides pour défricher la zone tampon du côté gazaoui de la barrière afin d’avoir une vue plus dégagée de la zone pour des raisons militaires. Mais les Palestiniens affirment que cette politique affecte considérablement les habitants de Gaza.

« En plus d’endommager les terres agricoles, les produits chimiques et les herbicides qu’ils pulvérisent ont aussi des conséquences catastrophiques si les gens mangent les récoltes pulvérisées », explique Shamali à MEE. « Il y a quelques jours, des représentants du ministère de l’Agriculture ont accouru vers les marchés où certains agriculteurs vendaient des produits soupçonnés d’avoir été pulvérisés et les ont tous abîmés avant que les gens ne puissent les acheter. »

« En plus d’endommager les terres agricoles, les produits chimiques et les herbicides qu’ils pulvérisent ont aussi des conséquences catastrophiques si les gens mangent les récoltes pulvérisées »

- Aref Shamali, agriculteur

Aref Shamali et ses frères possèdent environ 24 hectares, dont la quasi-totalité a été endommagée avant la récolte de janvier, ce qui a occasionné une perte estimée à 20 000 dollars.

« Aucun agriculteur n’a eu de la chance ou n’a été épargné », indique-t-il. « Ils [les Israéliens] prétendent qu’ils ne font que pulvériser des pesticides, mais qui est assez naïf pour croire qu’ils prennent soin de nos terres agricoles gratuitement ?

« Cette zone nourrit presque tous les habitants de la ville de Gaza, c’est pourquoi ils la ciblent toujours », ajoute Shamali. « Ils veulent déplacer les agriculteurs et leur prouver que leurs efforts n’en valent pas la peine. »

Des effets à long terme

Nizar al-Wahidi, expert palestinien en agriculture et en environnement, affirme que les dommages causés par Israël à l’agriculture palestinienne ont des conséquences politiques, économiques, environnementales et sociales. 

Selon lui, en plus d’endommager les cultures, les produits chimiques pulvérisés affectent également les sols, nuisent aux agriculteurs et aux animaux et polluent les eaux souterraines.

« Même s’ils [Israël] veulent pulvériser du parfum [à Gaza], ils n’ont pas le droit de le faire sans se coordonner avec la partie affectée pour convenir mutuellement de la substance, de sa quantité et de la façon dont elle est pulvérisée », explique-t-il à MEE. « Pourquoi ne se coordonnent-ils pas au moins avec la Croix-Rouge pour que les agriculteurs et leurs enfants ne soient pas touchés ? »

Selon l’expert, le contenu exact et l’impact des pesticides demeurent difficiles à déterminer.

Aref Shamali montre des pois qui ont pourri à cause de l’inondation des terres agricoles dans l’est de Gaza (MEE/Mohammed al-Hajjar)
Aref Shamali montre des pois qui ont pourri à cause de l’inondation des terres agricoles dans l’est de Gaza (MEE/Mohammed al-Hajjar)

« Nous ne pouvons pas déterminer dans quelle mesure ces produits chimiques sont toxiques. De tels examens nécessitent des appareils qui ne sont pas disponibles dans la bande de Gaza, et Israël interdit strictement toute tentative de sortie de ces substances de Gaza à des fins d’examen », poursuit-il. « Le processus est très compliqué. »

Bien que la corrélation n’ait pas été officiellement établie, les agriculteurs palestiniens affirment que les produits chimiques sont à l’origine des problèmes de santé auxquels ils font face depuis des années – et affirment craindre que ces répercussions négatives ne puissent également affecter ceux qui mangent les produits contaminés. 

« Faire pousser un arbre peut être une raison suffisante pour qu’ils nous tirent dessus […] Leur message est clair : ils ne veulent pas que Gaza dépende de ses propres produits pour rester en vie »

- Ismail Abu Zor, agriculteur

« Je souffre de problèmes respiratoires chroniques », confie à MEE Ismail Abu Zor, agriculteur.

« Il y a tellement de raisons qui expliquent pourquoi nous avons des problèmes respiratoires. Par exemple, la dernière fois, je travaillais avec mon fils et des soldats israéliens ont lancé une grenade lacrymogène juste entre nous deux. Nous n’avions rien fait de mal, ils voulaient juste que nous arrêtions de cultiver dans la zone. »

D’après cet agriculteur de 46 ans, les soldats israéliens déployés le long de la zone tampon ouvrent souvent le feu sur les agriculteurs pour les empêcher de travailler.

« Il n’est pas nécessaire de marcher près de la barrière ou de les attaquer pour être pris pour cible ; faire pousser un arbre peut être une raison suffisante pour qu’ils nous tirent dessus », poursuit Abu Zor.

« Tous les agriculteurs de la bande de Gaza souffrent des conséquences des pratiques israéliennes qui les visent régulièrement ainsi que leurs terres agricoles. Leur message est clair : ils ne veulent pas que Gaza dépende de ses propres produits pour rester en vie. On peut dire que les habitants sont condamnés à une mort lente. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.