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« Ils ont puni les victimes » : Hébron 25 ans après le massacre de la mosquée d’Ibrahim

Les répercussions de l’attaque se font toujours sentir pour les Palestiniens d’Hébron, qui ont vu leurs droits s’éroder et leur centre-ville autrefois animé se transformer en ville fantôme
Izzat Karaki (au centre) manifeste avec Youth Against Settlements pour la réouverture de la rue Shuhada, le 22 février 2019 (MEE/Megan Giovannetti)
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HÉBRON, Territoires palestiniens occupés (Cisjordanie)

« Depuis le massacre, tout a changé. » Jamal Fakhoury, 40 ans, a du mal à trouver les mots justes pour décrire sa ville natale.

Les sourcils froncés et les yeux humides, il confie : « Chaque jour est difficile pour Hébron. »

Jamal Fakhoury repense au massacre de la mosquée d’Ibrahim, dont ce lundi marque les 25 ans, et à son impact sur cette ville du sud de la Cisjordanie occupée.

Le 25 février 1994, un colon juif-américain du nom de Baruch Goldstein a ouvert le feu sur les fidèles palestiniens dans la mosquée d’Ibrahim – également connue sous le nom de Tombeau des patriarches – dans le centre de la vieille ville d’Hébron.

« Nous ne sommes pas du tout considérés comme des humains. Nous sommes des numéros »

- Izzat Karaki, activiste de Youth Against Settlements

Goldstein a tué 29 personnes en un instant, et en a blessé bien plus d’une centaine. Six autres Palestiniens ont été tués par les forces de sécurité israéliennes dans le chaos qui a suivi.

À Hébron, plus grande ville de Cisjordanie, les habitants sont tous liés les uns aux autres à travers les structures culturelles et familiales. Pratiquement tous les citoyens ont donc des liens avec le massacre de la mosquée d’Ibrahim par le biais de proches, d’amis ou de voisins.

« Un colon américain est venu et a tué des Palestiniens », s’insurge Izzat Karaki, 29 ans, militant du groupe palestinien Youth Against Settlements (YAS). « Et après ça, ils nous punissent nous, les victimes. »

Au-delà du deuil, l’attaque a affecté la population de Hébron d’une manière profonde et structurelle.

Plein de vie

« Avant le massacre, je ressentais un sentiment de paix dans la vieille ville », se rappelle Jamal Fakhoury. Il vient de la vieille ville et y réside toujours, juste au coin de la rue Shuhada et de la mosquée.

Sur deux kilomètres environ, la rue Shuhada regorge de magasins installés au rez-de-chaussée d’habitations de plusieurs étages. La route mène directement à la mosquée d’Ibrahim et constituait autrefois le cœur de la vieille ville.

Munir, 65 ans, possède un magasin juste en face de la mosquée, qui est toujours ouverte. Il aime montrer aux touristes de passage des images plastifiées de la rue animée qu’était Shuhada à son apogée, débordant de voitures et de gens.

Munir montre une photo de la rue Shuhada dans les jours précédant le massacre, lorsque cette rue constituait le centre animé d’Hébron (MEE/Megan Giovannetti)
Munir montre une photo de la rue Shuhada dans les jours précédant le massacre, lorsque cette rue constituait le centre animé d’Hébron (MEE/Megan Giovannetti)

Il souligne que la première Intifada, qui a débuté en 1988, n’a pris fin qu’en 1993, cinq mois avant le massacre. « Les six années de l’Intifada n’étaient vraiment pas une période normale », déclare-t-il, soulignant que la zone autour de la mosquée « faisait partie du “terrain de jeu” où avait lieu l’Intifada».

Avant, ajoute-t-il, « cette zone était pleine de vie ».

« Nous avions auparavant quatre personnes travaillant ici », poursuit Munir en montrant le magasin où il se tient. « Aujourd’hui, je suis seul et je m’occupe aussi de deux magasins qui appartiennent à mes voisins. »

Punition collective

« Après le massacre, la mosquée a été fermée pendant six mois et les forces israéliennes ont fermé la rue Shuhada », explique Izzat Karaki à MEE.

L’activiste précise que pendant près de trois mois, les habitants palestiniens de Hébron ont vécu sous le couvre-feu imposé par les Israéliens lors de la construction de check-points militaires dans la vieille ville, toujours présents aujourd’hui.

Photo prise à la suite du massacre de la mosquée d’Ibrahim à Hébron, le 25 février 1994 (AFP)
Photo prise à la suite du massacre de la mosquée d’Ibrahim à Hébron, le 25 février 1994 (AFP)

Lorsque le Tombeau des patriarches et ses environs ont été rouverts au public, le site religieux était désormais divisé en deux : une synagogue d’un côté et une mosquée de l’autre.

Selon Munir, les Palestiniens ne sont plus autorisés à conduire des voitures dans la zone et le nombre de soldats israéliens et de caméras autour de la mosquée d’Ibrahim a considérablement augmenté.

Les changements apportés à la ville après le massacre constituaient à bien des égards une préface à la transformation spectaculaire que le protocole d’Hébron allait créer trois ans plus tard.

L’accord de 1997 entre le gouvernement israélien et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) divisait la ville en deux zones : H1, contrôlée par l’Autorité palestinienne, et H2, contrôlée par l’armée israélienne.

À H2, qui représente près de 20 % du total d’Hébron, environ 40 000 Palestiniens vivent actuellement sous le régime de la loi militaire israélienne, tandis que les 800 colons israéliens de H2 sont soumis au droit civil israélien.

« N’importe quel chat, n’importe quel chien peut aller dans la rue Shuhada. Mais moi ? Moi, je ne peux pas »

- Izzat Karaki

« Les animaux ici ont plus de droits que nous », s’exclame Karaki. « N’importe quel chat, n’importe quel chien peut aller dans la rue Shuhada. Mais moi ? Moi, je ne peux pas. »

« Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Nous ne sommes pas du tout considérés comme des humains. »

À la suite du protocole d’Hébron, les magasins ont été fermés de manière permanente à H2 et beaucoup de Palestiniens ont été chassés de chez eux, dont beaucoup « par ordre militaire », explique l’activiste.

Les conditions de vie difficiles et la liberté de vivre et de circulation restreinte à H2 ont chassé de nombreux Palestiniens – transformant le centre-ville animé en ville fantôme.

« On parle de 1 827 magasins fermés et de 140 appartements vides », précise Karaki.

Il existe actuellement vingt check-points permanents dans la ville d’Hébron, qui régissent la vie des Palestiniens au gré des couvre-feux et des bouclages aléatoires.

Il est maintenant nécessaire de passer par deux postes de contrôle distincts pour entrer dans la mosquée d’Ibrahim.

« Quand je vais chez moi tous les jours, ils vérifient ma carte d’identité », explique Fakhoury. « J’attends vingt minutes au check-point situé près de la mosquée. »

« Si vous n’avez pas votre pièce d’identité, vous n’êtes pas autorisé à entrer ou à passer le poste de contrôle », approuve Karadi. « Nous ne sommes pas du tout considérés comme des humains. Nous sommes des numéros. »

Chasser les témoins

Le massacre a donné lieu à la création de la Présence internationale temporaire à Hébron (TIPH), une organisation internationale censée surveiller la situation dans la ville et rendre compte des violations du droit international et des droits de l’homme.

Au cours de ses 22 années de présence, la TIPH a déposé plus de 40 000 rapports d’incidents, dont beaucoup peuvent être portés devant la Cour pénale internationale par l’Autorité palestinienne, selon Karaki.

Jamal Fakhoury patiente dans la file à l’un des vingt check-points de l’armée israélienne à H2 (MEE/Megan Giovannetti)
Jamal Fakhoury patiente dans la file à l’un des vingt check-points de l’armée israélienne à H2 (MEE/Megan Giovannetti)

Le mois dernier, cependant, l’administration israélienne a refusé de renouveler le mandat de la TIPH, forçant l’organisation à quitter la ville.

Comme beaucoup de Palestiniens de la vieille ville, Fakhoury appréciait la TIPH et se sentait en sécurité grâce à la présence de ses observateurs.

« Je pense que ce sera difficile maintenant que personne ne surveille les problèmes », déplore Fakhoury, qui craint de voir les choses « empirer dans la mesure où le gouvernement israélien n’aime pas dire aux gens ce qui se passe ici ».

La ville d’Hébron compte actuellement quatre colonies israéliennes – Abraham Avinou, Beit Romano, Tel Rumeida, Beit Hadassah –, toutes établies avant le massacre de 1994.

Néanmoins, depuis l’expulsion des Palestiniens de H2, il est devenu plus facile pour les Israéliens d’occuper les logements des Palestiniens.

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« Généralement, les colons se concentrent sur les maisons vides, explique Karaki. Là où il y a une maison vide, ils l’occupent et transforment [la maison palestinienne] en une colonie. »

Depuis le départ de la TIPH, les Palestiniens craignent d’assister à une intensification de l’expansion des colonies ainsi que de la violence des colons.

« Quand je vais chez moi, je dois me protéger, protéger ma maison », poursuit Karaki.

Il reprend à titre d’exemple la quatrième Convention de Genève : « Sur le papier, les soldats sont là pour me protéger comme ils protègent les colons. Mais malheureusement, nous voyons quelque chose de différent. »

De l’espoir pour l’avenir ?

YAS est intervenu récemment pour combler le vide laissé par la TIPH. Ses activistes déambulent presque tous les matins dans la vieille ville pour surveiller les activités des colons et protéger les enfants palestiniens sur le chemin de l’école.

Vendredi dernier, YAS a organisé la dixième édition de sa manifestation annuelle « Ouvrez la rue Shuhada » pour dénoncer la situation à Hébron – comme chaque année depuis un quart de siècle.

« Ici, rien ne change », affirme Munir. « C’est la même chose année après année. »

Toutefois, malgré les circonstances, Karaki estime qu’il est important pour lui, en tant qu’activiste, de continuer de lutter pour un objectif. « Souvent, les gens sont choqués quand je dis que s’il y a un lendemain, il y a de l’espoir », dit-il.

Mais son optimisme est freiné par ce que lui et tous les Palestiniens d’Hébron connaissent depuis des années.

« Généralement, quand vient le lendemain, les choses ne font qu’empirer. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.