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Libye : les réseaux secrets de Macron

Un livre enquête révèle comment le président français a tenté de jouer, à travers des réseaux non officiels, un rôle de « pacificateur » dans le conflit libyen
Le 25 juillet 2017, Khalifa Haftar et Emmanuel Macron assistent à la rencontre de La Celle-Saint-Cloud à proximité de Paris (AFP)

Face au désastre libyen et ses conflits internes interminables depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, le président français Emmanuel Macron a mobilisé réseaux secrets et canaux non officiels pour « jouer le ‘’faiseur de paix’’ ». C’est ce que révèle le dernier ouvrage du journaliste français Marc Endeweld, Le Grand Manipulateur, une enquête passionnante sur les réseaux secrets du chef de l’État français. 

Ainsi, Emmanuel Macron contournera les voies officielles du Quai d’Orsay et de son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, pour emprunter des pistes parallèles afin de peser sur l’échiquier libyen.

« Dans le plus grand secret, [Macron] prépare à l’Élysée avec ses quelques hommes de l’ombre un ‘’ coup diplomatique’’. Il souhaite mettre autour d’une table les principaux protagonistes de la crise libyenne, notamment Sarraj et Haftar. Les planètes diplomatiques sont alors alignées, avec l’absence des États-Unis sur la scène européenne et africaine, et la fragilisation de l’Italie du fait de son soutien indéfectible au gouvernement de Tripoli, une posture qui joue en la défaveur du pouvoir rival de Benghazi (celui de Haftar). À l’Élysée, les deux « chargés de mission » qu’il a placés auprès du chef d’état-major particulier, Ludovic Chaker et Paul Soler, sont mandatés pour gérer ce dossier, ainsi qu’Aurélien Lechevallier de la cellule diplomatique. Soler comme Lechevallier vont multiplier les déplacements en Libye, sans en référer dans un premier temps au Quai d’Orsay. La diplomatie sous Macron  est redevenue clairement un ‘’domaine réservé’’. »  

Le Premier ministre Fayez el-Sarraj, le président français Emmanuel Macron et le maréchal Khalifa Haftar en conférence de presse près de Paris le 25 juillet 2017 (AFP)

L’auteur explique aussi que c’est grâce à Yamina Benguigui, productrice et réalisatrice française d’origine algérienne, entrée en contact d’abord avec la Première dame, Brigitte Macron, que le président français a commencé à créer un réseau parallèle pour la question libyenne. 

« Yamina Benguigui devient la présidente d’un obscur think tank à Bruxelles, l’‘’Institut Robert-Schuman pour l’Europe’’, à ne pas confondre avec la prestigieuse fondation Robert-Schuman. Parmi les dirigeants de ce groupe de pression, on trouve l’Algérienne Soumeya Abdelatif, proche d’Abdelaziz Bouteflika, ancienne auditrice à Paris de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Cette dernière navigue entre les milieux diplomatiques et de renseignement. En réalité, l’Institut Robert-Schuman pour l’Europe est surtout utilisé par Denis Sassou N’Guesso pour faire valoir son point de vue en Europe. Bref, cet institut est un instrument de lobbying aux mains du maître du Congo-Brazza. Au sein de cette structure étrange, Yamina Benguigui va très vite nommer, après avoir pris ses fonctions, un intermédiaire, Benabderrahmane Tayeb, comme ‘’conseiller Afrique et Moyen-Orient’’. Cet homme discret devient son envoyé spécial en Afrique dans les jours qui suivent l’élection de Macron. En parallèle de cette activité, Tayeb est le président d’un autre think tank, le ‘’Club géopolitique’’. Tout au long de l’année 2017, et plus encore avant l’été, il va alors multiplier les  voyages entre le Congo-Brazzaville, la Tunisie et le Moyen-Orient. Dans le cadre de ces différentes missions, l’intermédiaire réussit à entrer en contact avec le maréchal Haftar, via les réseaux de ‘’Sassou’’. »

Yamina Benguigui, alors ministre déléguée chargée des Français de l'étranger et de la Francophonie, serre la main du ministre algérien de la Communication, Abdelkader Messahel, à Alger en 2013 (AFP)

Yamina Benguigui a ses entrées en Algérie, pays pivot dans la région et qui se préoccupe de l’évolution de la situation dans la Libye voisine. 

« En Algérie, Yamina Benguigui connaît bien le futur ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, qui est alors le ministre des Affaires maghrébines, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes. Originaire de la ville historique de Tlemcen, située dans le nord-ouest de l’Algérie, à quelques kilomètres du Maroc, et dont sont issus nombre de hauts responsables du régime algérien, Messahel a débuté comme journaliste pigiste à La République d’Oran, avant de faire carrière dans les services de renseignement algériens. Ce proche du clan Bouteflika connaît le Sahara par cœur, notamment le Sahara libyen, dans la guerre menée contre les islamistes. Cela tombe bien car Macron, dès son voyage en Algérie des 13 et 14 février 2017, évoque sa volonté d’intervenir avec les Algériens pour améliorer la situation malienne et libyenne, annonçant officiellement des ‘’axes de développement stratégique’’, parmi lesquels le renforcement de la coopération ‘’sur le plan diplomatique et sécuritaire’’, notamment en ‘’Libye d’une part […] et au Mali d’autre part’’. Dès la campagne présidentielle, le futur président cherche donc des contacts pour s’investir sur le dossier libyen. »

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Selon l’auteur, les tout premiers contacts avec le maréchal Haftar sont possibles grâce à Benabderrahmane Tayeb, sous la couverture du Comité de haut niveau sur la Libye de l’Union africaine, dirigé par Sassou N’Guesso. 

« Une chose est sûre : pour solliciter [Haftar], l’Élysée sous Macron n’est passé ni par les voies diplomatiques officielles (le Quai d’Orsay), ni par celles qui avaient été instaurées sous le précédent quinquennat, c’est-à-dire par les équipes de Jean-Yves Le Drian. Ainsi, quand l’Élysée annonce, à peine quelques jours avant, la tenue d’une conférence diplomatique sur la Libye à la Celle-Saint-Cloud (Yvelines) à la fin juillet 2017, c’est la surprise totale au Quai. Même Jean-Yves Le Drian n’était pas au courant d’un tel projet. Sur le papier, c’est un très beau coup pour Macron, car il réussit alors à mettre autour de la table de négociation dressée par la France les deux principaux leaders libyens, Sarraj et Haftar. Pour respecter le protocole, le ministre des Affaires étrangères est toutefois invité le jour J : ‘’J’ai juste fait l’intendant’’, se désole-t‑il auprès d’un ami. ‘’Sur la Libye, on était au mieux les exécutants’’, témoigne un diplomate. […] Au Quai, les diplomates de carrière, mis bien de côté sur ce projet élyséen, ne cessent pourtant de dénoncer depuis une ‘’diplomatie parallèle’’. »