Aller au contenu principal

En Syrie, la réapparition de photos de disparus torturés ravive la douleur des familles

Des photos publiées en 2013 refont surface après la promulgation des sanctions américaines contre Bachar al-Assad et ses partisans
Des villageois en deuil rassemblés à Salwah, au nord d’Idleb, pour pleurer la mort de trois membres de la famille Arnos (MEE/Ali Haj Suleiman)
Des villageois en deuil rassemblés à Salwah, au nord d’Idleb, pour pleurer la mort de trois membres de la famille Arnos (MEE/Ali Haj Suleiman)

Nadir Abbud est décédé d’une crise cardiaque lundi dernier. Quelques heures plus tôt, il avait vu sur internet une photo montrant l’instant où son fils unique a été torturé et tué.

L’homme, qui habite la province syrienne d’Idleb, n’avait plus de nouvelles de son fils Yunus depuis son arrestation par le gouvernement de Damas il y a sept ans. 

Des milliers de Syriens revivent le traumatisme de la perte de leurs proches, qui auraient été tués par les services de renseignement syriens, après la réapparition sur internet de milliers de photos de détenus torturés, déjà publiées il y a plusieurs années.

La loi César ou l’art d’empoisonner la victoire de Bachar al-Assad en Syrie
Lire

En août 2013, un photographe de la police militaire du gouvernement syrien, portant le nom de code « César », a fait sortir de Syrie 53 275 photos, permettant aux familles d’identifier ceux dont ils redoutaient la mort. 

Ces photos montraient des corps de détenus parfois dévêtus, brutalement mutilés, qui avaient été arrêtés depuis 2011 pour leur participation aux manifestations contre le président syrien Bachar al-Assad.

Certaines photos ont été publiées par des sites d’informations locales en 2015. Certaines organisations pour les droits de l’homme avaient aussi publié l’intégralité des photos, mais certaines familles syriennes ignoraient encore leur existence.

Ces images sont revenues sur le devant de la scène après la promulgation mi-juin de la loi César  (« Syria Civilian Protection Act ») qui impose de lourdes sanctions à Assad et ses partisans.

Suite aux critiques de cette loi par certains Syriens, ainsi que l’attention ramenée sur les actes de César, les sites d’opposition ont republié les photos – il n’y en a aucune nouvelle – pour rappeler aux gens pourquoi cette loi a été adoptée. 

« Ces images publiées l’avaient toutes déjà été il y a six ans, il n’y a aucune nouvelle photo des victimes », explique à Middle East Eye Omar Alshogre, ancien détenu syrien qui a témoigné des horreurs qu’il a vécues face au Sénat américain lors du processus législatif de la loi César.

« Nos espoirs sont totalement anéantis »

« Des gens ont repartagé ces images récemment, après leur diffusion sur de nouveaux sites coïncidant avec la promulgation de la loi César », ajoute Omar – qui a été arrêté à l’âge de 15 ans – depuis son quartier général en Suède, où il vit désormais.

Ce nombre évolue rapidement mais, jusqu’à présent, au moins dix-huit familles habitant le nord de la Syrie ont découvert leurs fils parmi les photos.

Ce processus requiert l’examen attentif et traumatisant de milliers de photos, en particulier parce que les traits de nombreuses victimes sont altérés par la torture et la malnutrition.

Des villageois se sont rassemblés à Salwah, au nord d’Idleb, mardi dernier aux côtés d’Abdul Karim al-Arnos pour lui présenter leurs condoléances et l’assurer de leurs prières pour les trois membres de sa famille identifiés parmi les victimes sur les photos.

Des villageois de Salwah présentent leurs condoléances à Abdul Karim al-Arnos et l’assurent de leurs prières (MEE/Ali Haj Suleiman)
Des villageois de Salwah présentent leurs condoléances à Abdul Karim al-Arnos et l’assurent de leurs prières (MEE/Ali Haj Suleiman)

« Après avoir cherché pendant plus de 24 heures, j’ai découvert la photo de mon frère, et quatre heures plus tard, ma sœur a découvert la photo de son mari, puis la photo de son fils », raconte Arnos, endeuillé, à MEE.

« Ils avaient été arrêté entre 2012 et 2013, nous avons beaucoup souffert, et nous avons dépensé beaucoup d’argent pour savoir ce qu’il était advenu d’eux mais en vain. »

Arnos, dont la famille a été déplacée d’Altah, à l’est d’Idleb, explique à MEE qu’avec ses proches, ils avaient débuté leurs recherches dès la promulgation de la loi César mi-juin, sans savoir que les images étaient déjà largement diffusées.

« Nous avions espéré que la crise des prisonniers se terminerait, nous avions imaginé que nous les reverrions. Désormais, nos espoirs sont totalement anéantis », se désole-t-il.

« Leurs âmes sont auprès de Dieu et débarrassées de la douleur de la torture. Nous demandons à Dieu de redresser les torts qui nous ont été faits », conclut Arnos, professeur à Idleb.

Ignorer le sort des détenus et s’accrocher à l’espoir de leur retour pendant six ans alors qu’ils ont été tués est une situation que beaucoup ont endurée.

Chantage

Lorsque la guerre a éclaté en 2011, le travail de César consistait à documenter les détenus tués, photographiant souvent jusqu’à 50 corps par jour.

Après avoir fait sortir ses photos du pays, Human Rights Watch (HRW) a reçu un jeu complet de photos d’un groupe politique d’opposition au gouvernement syrien qui les avait obtenues de César. 

En réaction aux allégations selon lesquelles certaines organisations syriennes auraient cherché à profiter de la révélation des photos, César a déclaré le mois dernier dans une interview avec Okaz, un journal saoudien, qu’il avait été sujet à un important chantage de personnalités se réclamant de l’opposition syrienne.

« J’ai vu la mort six fois » : un survivant des prisons syriennes raconte
Lire

César a affirmé que plus d’une vingtaine d’organisations et institutions avaient prétendu travailler dans son équipe et avaient récolté des centaines de milliers de dollars par an de la part de pays donateurs sous prétexte de soutenir des causes humanitaires et des initiatives judiciaires contre Assad.

Il a précisé que ces organisations avaient profité du fait que son équipe ne pouvait apparaître en public.

Sami, un collègue de César, assure : « Une grande partie des partisans de l’opposition syrienne qui voulaient s’emparer du travail sur le fichier qu’on avait préparé ont négligé notre sécurité et celle de nos proches pour tirer des bénéfices, matériels ou non, de ce fichier. » 

Suite à l’interview, la Coalition nationale syrienne (CNS) d’opposition a publié un communiqué assurant que les accusations figurant dans l’article étaient inexactes.

« Toute personne qui documente des crimes fait son devoir, sans devenir un agent exclusif des victimes », estime la CNS.

« Nous avons créé une équipe dédiée pour suivre la loi César. Il est de notre devoir de soutenir toute loi qui sert les intérêts du peuple syrien. » 

Certains médias locaux estiment à 11 000 le nombre de victimes apparaissant sur les photos. Après une enquête approfondie, HRW indique que les photos montrent 7 000 personnes, chacune figurant sur quatre à cinq photos.

Les réseaux sociaux se sont transformés en une plateforme de vérification des photos, des centaines d’activistes spéculant sur le fait que l’une des victimes est le célèbre officier syrien Hussein Harmoush, qui avait fait défection de l’armée syrienne en 2011 pour fonder l’Armée syrienne libre.

« Des milliers de familles versent des larmes pour leurs fils, car ils ont été torturés à mort ou sont toujours portés disparus »

- Abdul Karim al-Arnos, Syrien endeuillé

Un site local a mis fin à la controverse en parlant avec les proches de Harmoush, qui ont démenti que les photos étaient de lui.

Cette circulation des images a choqué et bouleversé de nombreux civils et les familles des victimes, suscitant des réactions des activistes et des organisations des droits de l’homme, notamment le Réseau syrien pour les droits de l’homme (SNHR), un groupe d’activistes basé au Royaume-Uni.

« Certaines personnes ont cru que les nouvelles étaient de nouvelles photos, à la suite de leur publication chaotique dans les médias, ce qui a aggravé la souffrance des familles », confie à MEE Fadel Abdul Ghany, président et fondateur du SNHR.

Si les gens voulaient rappeler aux autres la raison de la promulgation de la loi César, ces photos auraient pu être republiées sans identifier les individus, fait-il valoir. « Les visages pouvaient être couverts ou ils auraient pu demander la permission aux proches ».

« Publier sans [ces dispositions] fait souffrir les civils et les familles des victimes qui ne veulent pas voir leurs fils ainsi. »

À ce stade, la loi César semble déjà contribuer à paralyser l’économie syrienne. La devise, stable autour de 500 livres syriennes par rapport au dollar depuis plusieurs années, a commencé à chuter l’année dernière et a atteint un palier de 3 000 livres le dollar ce mois-ci. 

La situation économique difficile a récemment engendré des manifestations à Soueïda, une zone généralement fidèle au pouvoir dans le sud.

Pendant ce temps, alors que le monde marque la journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture, Damas continue de nier l’existence de la torture, des prisons secrètes ou des victimes.

« Des milliers de familles versent des larmes pour leurs fils, car ils ont été torturés à mort ou sont toujours portés disparus », confie Arnos à MEE.

« J’espère que ma voix portera dans le monde, je demande aux Nations unies et aux organisations humanitaires d’œuvrer à libérer les détenus, avant qu’ils ne meurent et que leurs familles ne soient endeuillées. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.