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« Une immense pauvreté » : en Syrie, les réfugiés palestiniens vivent dans des conditions désespérées

L’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens avertit que 91 % d’entre eux vivent dans la pauvreté absolue, mais ce chiffre pourrait se révéler encore plus élevé
Une rue détruite du quartier de Tadamon, près du camp palestinien de Yarmouk, dans le sud de Damas (AFP)

L’année dernière, Um Ammar*, une réfugiée palestinienne, s’est rendue à Damas pour la première fois depuis longtemps.

Après avoir passé ces dernières années dans un pays voisin de la Syrie (qui ne sera pas cité afin de protéger son identité), Um Ammar a de nouveau franchi la frontière pour voir ses amis et sa famille.

En traversant Damas, elle a été surprise par les prix élevés dans les magasins et le nombre de contrôles sur la route.

Mais ce n’est que lorsqu’Um Ammar est arrivée à Damas qu’elle a réalisé à quel point le pays avait changé en son absence.

« Le pays est détruit », a-t-elle déclaré à Middle East Eye après être revenue chez elle dans le pays voisin. « La pauvreté est partout. »

La situation était particulièrement mauvaise, a noté Um Ammar, chez les Palestiniens de Yarmouk.

Un homme passe à côté de bâtiments détruits ornés de drapeaux palestiniens dans le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, au sud de Damas (AFP)
Un homme passe à côté de bâtiments détruits ornés de drapeaux palestiniens dans le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, au sud de Damas (AFP)

Autrefois la plus grande communauté palestinienne de Syrie – ressemblant davantage une banlieue damascène à part entière qu’à un camp de réfugiés –, Yarmouk est aujourd’hui en ruines après des années de bombardements et de siège.

Les forces loyales au président syrien Bachar al-Assad ont repris Yarmouk et le reste des régions contrôlées par l’opposition à Damas et ses alentours en mai 2018.

Yarmouk, alors sous le contrôle du groupe État islamique, était soumis quotidiennement à des frappes aériennes, à des tirs d’artillerie et des avancées sur le terrain dans le cadre de l’offensive finale.

Yarmouk est désormais quasiment désert, beaucoup de ses anciens habitants ayant fui vers d’autres quartiers de la capitale syrienne à cause du manque d’opportunités économiques dans le camp.

« La fille de l’un de nos voisins [dans le camp] n’avait plus d’argent et ne pouvait plus régler le loyer de sa maison ni même acheter de la nourriture », rapporte Um Ammar.

« Ma sœur ne l’a découvert qu’après que [notre ancienne voisine] a quitté sa maison, s’est débarrassée de ses effets personnels et a commencé à vivre dans la rue. Ma sœur lui envoie désormais de l’argent chaque mois depuis les Pays-Bas, pour aider ».

Les chiffres récemment avancés par l’UNRWA, l’agence de l’ONU responsable de l’aide aux réfugiés palestiniens au Moyen-Orient, suggèrent que c’est loin d’être un cas isolé : près de la totalité des 438 000 réfugiés palestiniens toujours en Syrie vivent dans la pauvreté absolue.

Des conditions qui empirent

Selon l’appel d’urgence lancé en 2020 par l’UNRWA, « une évaluation socio-économique des conditions de vie réalisée par l’UNRWA en décembre 2017 estimait que 91 % des ménages de réfugiés palestiniens en Syrie vivaient dans la pauvreté absolue », ce qui signifie qu’ils gagnaient l’équivalent de moins de 2 dollars par jour avant de recevoir une aide en espèces de la part de l’agence.

« [Notre ancienne voisine] a quitté sa maison, s’est débarrassée de ses effets personnels et a commencé à vivre dans la rue. Ma sœur lui envoie désormais de l’argent chaque mois depuis les Pays-Bas, pour aider »

- Um Ammar, réfugiée palestinienne

Et bien que ces chiffres n’aient retenu l’attention des médias arabes que récemment – le quotidien pro-gouvernemental basé à Damas, Al-Watan, les a dévoilés à la mi-février –, ils ne sont pas nouveaux.

Cela signifie que le taux de pauvreté parmi les réfugiés palestiniens de Syrie a peut-être même empiré depuis l’évaluation socio-économique de l’UNRWA fin 2017.

L’UNRWA fait également face à une crise qui lui est propre depuis que l’administration du président américain Donald Trump a décidé de mettre fin à son aide financière, elle qui était auparavant financée majoritairement par Washington.

En conséquence, l’UNRWA a été contrainte de réduire de moitié son programme d’assistance en espèces et de se concentrer sur l’aide aux plus vulnérables en Syrie.

Les groupes que l’agence de l’ONU considère parmi les plus vulnérables sont les familles monoparentales ayant à leur tête une femme, les personnes handicapées et les personnes âgées.

Cependant, les sombres perspectives socio-économiques de la communauté palestinienne sont loin d’être des causes internes à l’UNRWA.

La Syrie connaît le début d’une crise économique aiguë soutenue par une monnaie en chute libre, qui a presque certainement aggravé la situation de centaines de milliers de réfugiés palestiniens résidant toujours dans le pays en guerre.

« La livre syrienne s’est effondrée en Syrie, ce qui a eu un impact direct sur les conditions de vie. Cela affecte tout le monde – pas uniquement les Palestiniens », explique Wissam Sabaaneh, directeur de la Fondation Jafra, une organisation d’aide humanitaire palestino-syrienne qui travaille au sein des communautés palestiniennes en Syrie, ainsi qu’au Liban.

Chômage et prix élevés

La ville de Deraa, connue comme le « berceau de la révolution » pour son rôle précurseur dans le soulèvement contre Assad, abritait un camp palestinien qui s’étendait en périphérie est de la ville.

Le camp faisait partie de la ville et il n’a pas fallu longtemps avant que les Palestiniens ne participent aux manifestations aux côtés de leurs voisins syriens.

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L’activiste palestinien Abu Muhammad* dit avoir participé à ces manifestations contre Assad en mars 2011. Lorsque la moitié sud de la ville – y compris le camp de Deraa – a basculé dans l’opposition, il est devenu travailleur humanitaire.

Contrairement à des milliers d’autres qui ont choisi de fuir vers le nord-ouest de la Syrie après que les forces pro-gouvernementales ont repris Deraa à la mi-2018, Abu Muhammad est resté. Il rapporte que la communauté palestinienne là-bas était en grande difficulté.

« Ce que l’UNRWA a indiqué est vrai, il y a une immense pauvreté – plus que vous pouvez l’imaginer. »

« Tous ceux que je connais du camp de Deraa sont dans cette situation et il en va de même pour ceux qui vivent à Muzayreeb, Jaleen et Deraa », ajoute-t-il, citant des communautés palestiniennes plus petites dans les villes et villages qui parsèment la campagne environnante.

« Ils sont dans la même situation. Il y a la pauvreté, et celle-ci augmente. »

Abu Muhammad blâme « les prix qui s’élèvent en même temps que le chômage. »

Cependant, la destruction totale de plusieurs communautés palestiniennes pendant les années de guerre a rendu la situation encore plus difficile pour les réfugiés en particulier.

De nombreux camps palestiniens de Syrie ont été désertés, ou détruits, pendant le conflit.

La plupart des réfugiés palestiniens vivant toujours en Syrie ont été déplacés, la plupart d’entre eux plus d’une fois.

Selon les données de l’UNRWA, on dénombre actuellement 438 000 réfugiés palestiniens toujours en Syrie ainsi que des dizaines de milliers qui ont fui le pays et vivent dans les pays voisins, notamment le Liban, la Jordanie et la Turquie.

« La livre syrienne s’est effondrée en Syrie, ce qui a eu un impact direct sur les conditions de vie [de la population]. Cela affecte tout le monde – pas uniquement les Palestiniens »

- Wissam Sabaaneh, Fondation Jafra

En outre, un certain nombre de Palestiniens dans le nord-ouest de la Syrie, tenu par l’opposition, ont fui plus au nord quand le gouvernement syrien et ses alliés ont commencé à reprendre les territoires les uns après les autres suite à la chute de Daraya fin 2016.

« La plupart des Palestiniens qui vivaient dans le camp de Yarmouk, dans le camp de Deraa et dans les autres camps ont vu leurs camps détruits, et ils doivent désormais payer un loyer pour se loger », indique Sabaaneh, de la Fondation Jafra.

Um Ammar acquiesce. « C’est très difficile pour les gens ces temps-ci, en particulier parce que beaucoup ont quitté leur domicile et que les loyers et les prix sont très élevés », explique-t-elle.

« Si les gens ont des proches en Europe, alors il est possible que ceux-ci envoient 100 euros par mois – et en fait, beaucoup de gens obtiennent de l’aide de cette façon, via ceux qui sont partis à l’étranger. Ceux qui n’ont personne en Europe sont parfois contraints de se mettre à mendier. »

Elle montre une image de sa voisine qui a vendu sa maison par manque d’argent et a commencé à mendier dans les rues de la capitale syrienne.

La photo montre une femme émaciée et épuisée, allongée sur un lit dans un hôpital de Damas.

« Ce n’est que l’histoire d’une seule personne dans le camp », commente Um Ammar.

* Les noms figurant dans cet article ont été changés afin de protéger l’identité des personnes concernées.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.