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Erdoğan, le défenseur de la Palestine qui flatte l’opinion publique arabe

Le président turc a passé des années à parfaire sa réputation de leader des mondes arabe et musulman

ISTANBUL, Turquie – Par une froide nuit d’hiver de janvier 2009, dans un somptueux hôtel de Davos, dans les Alpes suisses, Recep Tayyip Erdoğan a trouvé un filon politique en or. Du jour au lendemain, il est devenu le champion du monde arabo-musulman.

Alors que Gaza était en feu, victime de la guerre acharnée et inégale d’Israël contre le Hamas, Erdoğan s’en est pris à Shimon Peres, le président israélien de l’époque, qui avait passé tout le temps qui lui était alloué au cours du forum à défendre l’incursion israélienne.

« Vous tuez des gens. Je me souviens des enfants qui sont morts sur la plage »

– Recep Tayyip Erdoğan à Shimon Peres (2009)

« M. Peres, vous êtes plus âgé que moi », avait déclaré Erdoğan. « Vous parlez fort. Votre volume sonore est lié au fait que vous devez vous sentir coupable. »

« Vous tuez des gens. Je me souviens des enfants qui sont morts sur la plage. Je me souviens que deux de vos anciens Premiers ministres ont déclaré qu’ils étaient heureux de pénétrer en Palestine sur des chars. »

Cet incident a marqué un tournant pour Erdoğan, alors Premier ministre, et pour la Turquie. L’adulation dont il a fait l’objet de la part de « la rue » arabe et musulmane (cf. ces Gazaouis qui prénomment leurs enfants Recep) lui a montré clairement le chemin à suivre : défendre le monde musulman et ses causes à chaque occasion. 

Presque huit ans plus tard, le désormais président Erdoğan revient défendre la cause des Palestiniens, essayant de s’approprier la réaction du monde musulman à la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël.

Sa principale initiative a été de convoquer mercredi une réunion d’urgence à Istanbul des 57 membres de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), dont la Turquie exerce actuellement la présidence tournante.

Erdoğan n’a pas mentionné ce qu’il attendait du sommet de l’OCI mais Bekir Bozdağ, vice-Premier ministre turc, a suggéré ce weekend qu’une simple condamnation ne suffisait pas, qu’il fallait faire davantage.   

Cependant, le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a déclaré mardi que les autorités turques étaient opposées à un appel à des sanctions et demanderaient la reconnaissance de la Palestine.

« Quel genre de sanctions pouvez-vous imposer aux États-Unis ? Nous attendons que les États-Unis rectifient leur erreur. Nous reconnaissons Jérusalem-Est comme la capitale de la Palestine selon les frontières de 1967. Ce sera dans le texte demain », a déclaré Çavuşoğlu.

Il a également indiqué que la participation des Saoudiens et des Égyptiens restait incertaine et que les Émirats arabes unis y envoyaient leur ministre des Affaires étrangères.  

Des Turcs manifestent en faveur de la Palestine dans la capitale turque, Ankara (Reuters)

Mister Populaire

La défense des causes musulmanes et arabes est en harmonie avec les croyances religieuses personnelles d’Erdoğan, et s’accorde aussi avec le désir de voir le retour des jours de gloire de l’empire ottoman et la restauration de la position de leader du monde islamique de la Turquie.

Le monde arabo-musulman, gangréné depuis des décennies par des despotes laïcs, des monarques dictatoriaux ou des autocrates théocratiques – qui ne font pour le bien-être des musulmans guère plus que de beaux discours – est prompt à révérer quiconque souhaite parler publiquement en son nom, même si cela n’aboutit pas à des actions concrètes.    

Depuis Davos, le gouvernement d’Erdoğan a mobilisé les ressources nationales et envoyé de l’aide dans divers endroits où les musulmans sont en danger, de la Somalie à la Birmanie.

Les critiques pourraient dire qu’envoyer quelques avions chargés d’aide est somme toute un investissement mineur comparé aux importants retours politiques.

Lorsque la Turquie a été membre du Conseil de sécurité de l’ONU du 1er janvier 2009 au 31 décembre 2010, elle a promu la vision du monde musulman lors de diverses sessions impliquant la région. 

Encore plus important peut-être, défendre la cause des musulmans de par le monde a également aidé Erdoğan à renforcer sa réputation parmi ses principaux électeurs : les conservateurs musulmans.  

Le dernier sondage réalisé par le centre de recherche américain Pew montre que même si les avis à son égard sont mitigés, Erdoğan se porte beaucoup mieux en termes de popularité que les autres dirigeants de la région. 

Cela dit, Erdoğan est-il sincère ou est-il juste un politicien astucieux qui flatte l’opinion publique arabe pour susciter l’adulation et obtenir de potentiels gains politiques au niveau national ?

« Une exploitation émotionnelle »

Levent Gültekin, auteur, journaliste et ancien islamiste, a déclaré à Middle East Eye qu’il était impossible de juger de la sincérité de la démarche, mais que tout le monde islamique, y compris Erdoğan et la Turquie, se rendait coupable d’hypocrisie.

« Le monde islamique tout entier – si tant est qu’un tel concept existe – ne se livre qu’à une exploitation émotionnelle de ses populations. Et maintenant, cela inclut également la Turquie », a affirmé Gültekin.

« Crier fort et proférer des menaces sans prendre de mesures réelles ne coûte rien. Les Saoudiens, les Iraniens, les Turcs, tous crient et profèrent les mêmes menaces depuis cinquante ou soixante ans désormais, sans aucun résultat. Ce n’est que de l’hypocrisie », a-t-il soutenu.

Yıldız Ramazanoğlu, une auteure conservatrice, estime qu’Erdoğan est sincère dans son indignation au sujet de la Palestine et de l’évolution de la situation dans le monde musulman, mais que certaines déclarations contradictoires, couplées à des intérêts politiques, donnent lieu à des doutes.

« Je pense que le président est sincère. Néanmoins, des propos malheureux et contradictoires sèment le doute », a déclaré Ramazanoğlu à Middle East Eye. « Le sort connu par les Palestiniens depuis 1917 est aussi clair que possible. Les intérêts et considérations d’une autre nature doivent être mis de côté. Le gouvernement doit prendre une position ferme, quel qu’en soit le prix. »

Les déclarations contradictoires du gouvernement turc sont devenues courantes depuis Davos.

Un commando israélien monte à bord du Mavi Marmara, un navire d’aide humanitaire à destination de Gaza (capture d’écran)

Corrections et clarifications

Les événements qui ont suivi l’incident du Mavi Marmara, survenu en 2010, constituent un exemple flagrant de ces positions contradictoires.

Lorsque des commandos israéliens sont montés à bord du navire turc dans les eaux internationales, tuant dix citoyens turcs, le gouvernement d’Erdoğan a réduit ses relations diplomatiques avec Israël

Le Mavi Marmara était le navire amiral d’une flottille internationale de six navires déployée dans le but de briser le blocus israélien contre Gaza et de fournir une aide indispensable à la population.

La partie turque de l’expédition était organisée sous l’égide de l’organisation caritative islamiste IHH, qui, estime-t-on généralement, opérerait avec la bénédiction d’Erdoğan et de son gouvernement.

Mais en 2016, les familles des victimes et les administrateurs d’IHH ont été choqués d’apprendre que la Turquie avait rétabli ses liens avec Israël.

En échange d’une indemnisation de 20 millions de dollars, le gouvernement turc a accepté qu’aucune accusation ne soit portée ou déposée contre Israël et des citoyens israéliens impliqués dans l’incident. Les affaires portées devant les tribunaux turcs ont été classées.

Erdoğan a été prompt à se laver les mains de toute cette affaire et, dans un discours, a fustigé des islamistes enragés, demandant « s’ils [l’avaient] consulté avant que le Mavi Marmara ne prenne la mer ».

« Ce furent là de nouveaux propos malheureux », a indiqué Ramazanoğlu.

Des Palestiniens protestent à l’extérieur du Noble sanctuaire de Jérusalem contre la reconnaissance de la ville comme capitale d’Israël par les États-Unis (Reuters)

Concours de popularité

Une autre condition fixée par la Turquie pour rétablir les liens avec Israël, la levée du blocus de Gaza, ne s’est jamais produite.

Ankara a seulement eu l’autorisation d’envoyer de l’aide humanitaire via le port israélien d’Ashdod, où elle est contrôlée – soit la même situation que celle qui existait avant l’attaque du Mavi Marmara.

Levent Gültekin explique ces contradictions par une incapacité à faire preuve de réalisme.

« La Turquie et tous ces autres pays ont montré que leurs dirigeants étaient incapables d’être réalistes. Ils ne font que jouer sur les émotions pour préserver leur popularité », a-t-il soutenu.

« Si [Erdoğan] jouait la comédie, les gens en Turquie et à l’étranger verraient vite clair dans son jeu »

– Yıldız Ramazanoğlu, auteure

« Ils peuvent crier sur Israël aussi fort qu’ils le souhaitent, mais aucun d’entre eux ne peut rivaliser sur le plan technologique, militaire ou autre. Cela montre que ces déclarations des dirigeants n’ont aucune substance. »       

Néanmoins, selon Ramazanoğlu, les agissements d’Erdoğan doivent être considérés comme bien intentionnés et sincères.

« En tant que musulmans, c’est une question de principe et une responsabilité que de se faire la voix des innocents, pas seulement celle des musulmans. »

« Nous n’avons peut-être pas la puissance financière et militaire, mais nous devons affirmer notre autorité morale, et c’est ce que fait Erdoğan », a-t-elle affirmé.

« S’il jouait la comédie, les gens en Turquie et à l’étranger verraient vite clair dans son jeu. »

Photo : photo fournie par la présidence turque montrant Erdoğan s’apprêtant à s’exprimer sur la Palestine (Reuters).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.