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L’État islamique : l’ennemi qui refuse de mourir

Malgré la perte de territoire et ses difficultés économiques, l’EI continue de représenter une menace dangereuse en dehors des zones qu’il contrôle

Il perd du terrain en Irak et en Syrie, est miné en son sein par la paranoïa, connaît une crise financière et est assailli de toutes parts par ses ennemis. Tout indique, selon ces derniers, une implosion et la disparition éventuelle du groupe État islamique (EI).

Cette semaine, des rapports ont révélé que l’EI avait exécuté son ministre des Finances à Mossoul pour « trahison » et que des volontaires étrangers étaient exécutés pour désertion. Cela, ajouté à l’emprisonnement récent de onze dirigeants régionaux, a été interprété par certains comme des indicateurs de paranoïa au sein du groupe.

Les forces aériennes font la queue pour bombarder le territoire contrôlé par l’EI et les responsables militaires américains le décrivent comme adoptant une attitude défensive. Même les vidéos de propagande choquantes de l’EI sont maintenant rejetées comme une preuve de déclin et de désespoir.

« Je pense qu’il s’agit d’une tactique totalement désespérée d’une organisation qui est désormais clairement sur la défensive », a déclaré le Premier ministre britannique David Cameron plus tôt cette année après que l’EI a publié une vidéo menaçant le Royaume-Uni d’attaques.

Toutefois, malgré toutes ces déclarations, le califat autoproclamé est-il vraiment confronté à sa chute ?

L’ennemi de l’intérieur

Hassan Hassan, chercheur pour le think-tank spécialisé dans la sécurité Chatham House et co-auteur d’EI : Au cœur de l’armée de la terreur, a confié à Middle East Eye qu’il n’y avait aucun signe montrant qu’une dissidence interne entraînerait la chute du groupe.

L’exécution par l’EI de ses membres est « chose commune » depuis sa prise de Mossoul, deuxième ville d’Irak, en 2014.

« Ces rapports fournissent l’occasion d’intensifier la lutte contre l’EI, mais je ne dirais pas que c’est significatif », a déclaré Hassan.

Bien que de nombreuses personnes vivant sous le règne de l’EI souffrent et affrontent une situation économique qui se détériore, Hassan a expliqué que peu ont envie de se rebeller à cause du danger mortel que cela implique et de la crainte que, quel que soit ce qui succéderait à l’EI, cela ne soit pas mieux.

« Les conséquences sont claires », a-t-il dit. « L’alternative sera toujours mauvaise : si les gens expulsent l’EI de Deir Ez-Zor [en Syrie] ou d’ailleurs, qui prendra sa place ? Les alternatives sont tout aussi mauvaises, que ce soit les Kurdes ou le régime syrien ou même d’autres groupes rebelles. Il en va de même pour l’Irak. »

Crise de liquidités

Cependant, il existe certainement une pression extérieure. L’EI continue de subir les bombardements de la coalition menée par les États-Unis et les frappes aériennes russes en Syrie, tandis que les forces irakiennes l’ont chassé de certaines zones de Falloujah et Ramadi dans la province d’Anbar, les responsables militaires suggérant qu’un assaut sur Mossoul pourrait survenir dans quelques semaines.

En janvier, le porte-parole militaire américain Steve Warren a déclaré que le groupe battait en retraite depuis un certain temps : « Leurs opérations offensives ont atteint leur point culminant en mai [2015]. Depuis lors, tout ce qu’ils ont réussi à faire, c’est de perdre du terrain. »

Les lucratifs champs pétroliers sous le contrôle du groupe ont constitué l’une des cibles principales de ses adversaires, le Royaume-Uni estimant que les frappes aériennes ont réduit les revenus pétroliers de 30 % et le revenu global du groupe de 10 % et qu’elles ont contribué à rétrécir le territoire de l’EI d’environ un tiers.

Des analystes affirment même qu’il se peut que ces chiffres sous-estiment les dommages infligés aux finances du groupe puisque de récents rapports indiquent que des combattants ont vu leur salaire réduit de moitié et que les habitants se plaignent de pénuries alimentaires.

Dans un communiqué publié en janvier, l’EI mentionnait des « circonstances exceptionnelles » pour justifier la baisse des salaires.

Les combattants étrangers de l’EI en Syrie, qui touchent le double de leurs homologues syriens, ont vu leur revenu mensuel réduit à 400 dollars (soit 365 euros), selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme.

« Ses sources pétrolières à Mossoul et Raqqa ont été soumis à un processus d’assèchement, ce qui signifie qu’il ne peut pas exporter », a déclaré Abdel Bari Atwan, rédacteur en chef du site arabe Rai al-Youm, à MEE.

« Une autre source de revenu qui a également été touchée est la vente d’antiquités à des marchands internationaux, laquelle a diminué de manière significative. »


Changement de tactique

Toutefois, Atwan prévient que même si le groupe est touché sur le plan financier et qu’il bat en retraite dans certaines régions, il reste un adversaire redoutable sur le champ de bataille en raison de sa capacité à adapter ses tactiques et à mener des opérations offensives et défensives.

Alors que sa stratégie militaire initiale était axée sur l’acquisition et la consolidation du territoire, cette stratégie est en train d’évoluer pour inclure des tactiques insurrectionnelles utilisées autrefois par son prédécesseur, al-Qaïda en Irak.

« Sa défaite à Ramadi a constitué une perte énorme, mais la ville n’a jamais vraiment été un emplacement de choix pour l’EI », a-t-il signalé.

« Avec toutes les pressions auxquelles il est confronté, l’EI a commencé à utiliser des opérations terroristes. »

L’analyse d’Atwan est reprise par le Soufan Group, une organisation spécialisée dans les renseignements de sécurité, qui avertit que, compte tenu de la détérioration de la situation militaire, l’EI va intensifier ses efforts pour enflammer les tensions sectaires en Irak en ciblant les chiites.

« Face à la pression militaire accrue, le soi-disant État islamique a recours à des kamikazes en Irak dans l’espoir de déclencher une série de représailles violentes, provoquant ainsi une guerre sectaire plus large », estime l’organisation.

Hassan Hassan fait observer que cette stratégie reflète celle utilisée par les militants lors de l’« insurrection post-Irak » entre 2005 et 2010, lorsque al-Qaïda a attaqué les zones au-delà de son contrôle.

« D’une manière générale, l’organisation est en train d’orienter sa tactique vers une attaque plus offensive en dehors de ses territoires », a déclaré Hassan.

« Parce que la campagne aérienne a endigué l’EI dans certaines zones, il a dû réfléchir à une nouvelle stratégie. Je pense qu’ils se sentent solides. Ils n’ont pas l’impression qu’une insatisfaction interne imminente menace. »

Le réseau s’étend

En attendant, tandis qu’il se contracte en Syrie et en Irak, l’EI s’enracine davantage en Libye et semble décidé à entraîner les puissances occidentales dans une intervention militaire controversée et coûteuse, par crainte que la création d’un mini-État islamique sur la rive sud de la Méditerranée ne puisse entraîner l’établissement par le groupe de ses propres itinéraires de trafic d’êtres humains vers l’Europe.

Le chef de la Force spéciale de dissuasion en Libye avait précédemment confié à MEE que l’expansion de l’EI et son contrôle d’un tronçon de la côte libyenne autour de la ville de Syrte constituaient un grand danger pour les Européens.

« S’ils mettent la main sur une route de trafic actif, tout peut arriver », avait déclaré Abdoulraouf Kara.

Atwan indique qu’il est difficile de mesurer si l’EI gagne toujours du terrain ou en perd, notant que même en ayant été défait à Ramadi, le groupe s’est assuré un territoire en Libye où il attire des milliers de combattants.

Suite aux attentats orchestrés par l’EI en novembre dernier à Paris, il estime que l’Europe reste résolument dans le viseur du groupe.

« Il y a un an, il n’avait pas d’État dans le Sinaï, ou à Syrte, ou dans le sud de la Libye, ou Derna, ou au Pakistan et en Afghanistan. La Jordanie, pour la première fois en début de semaine dernière, a dû déjouer une attaque planifiée par l’EI dans son propre pays », a-t-il ajouté.

« L’EI a commencé à transférer le champ de bataille sur les terres de ses ennemis. »

En ce qui concerne les pensées des dirigeants, un enregistrement audio publié en décembre et émanant apparemment du « calife » Abou Bakr al-Baghdadi annonçait que le groupe était inébranlable et en expansion à travers le Moyen-Orient et en Afrique, et que son but ultime – une bataille décisive et finale contre ses ennemis – était à portée de main.

Photo : des combattants chiites irakiens posent avec un drapeau de l’EI pris à Samarra (Irak), le 3 mars 2016 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.