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La crise des réfugiés syriens et la tempête politique jordanienne qui s’annonce

En Jordanie, beaucoup de réfugiés syriens se sont installés dans les communautés frontalières qui ont le moins de ressources pour y faire face – et depuis quatre ans, les tensions se sont accrues

Alors que les dizaines de milliers de réfugiés syriens qui traversent l’Europe ont fait la une ces dernières semaines, en Jordanie, une tempête qui couve silencieusement depuis quatre ans se profile à l’horizon, selon un nouveau rapport de Chatham House.

La Jordanie, un des rares pays de la région à être resté stable ces dernières années, a accueilli au moins 630 000 réfugiés syriens depuis le début de la guerre civile en 2011, augmentant par là la population du pays de 8 %.

Bien qu’une augmentation de la demande de logements ait permis aux Jordaniens de fixer des loyers plus élevés, que les entreprises aient bénéficié d’un besoin accru de produits et qu’une main d’œuvre syrienne informelle soit désormais largement disponible, les tensions sont vives dans de nombreuses régions. C’est notamment le cas dans le nord de la Jordanie, où la majorité des Syriens vivent dans des zones urbaines en dehors des camps officiels – et où de nombreux Jordaniens estiment que leurs conditions de vie se sont dégradées à cause des Syriens.

Dans le même temps, les aides ont fortement diminué. Au début du mois, le Programme alimentaire mondial (PAM) a suspendu son aide alimentaire à un tiers des réfugiés syriens, notamment à 229 000 réfugiés sur 440 000 en Jordanie, qui ont cessé de recevoir une aide alimentaire en septembre. Ceux qui continuent à percevoir une aide alimentaire ne peuvent obtenir que 14 dollars (environ 12,50 €) au maximum par mois, selon les porte-parole du PAM.

Les dirigeants de l’UE se sont engagés à verser un milliard d’euros pour les réfugiés syriens au Moyen-Orient cette semaine, les Syriens en Jordanie devraient donc probablement percevoir davantage d’aide.

Cependant, l’argent ne suffira pas à résoudre les tensions en Jordanie, a déclaré Doris Carrion, attachée de recherche du programme MENA de Chatham House, qui a rencontré plus de 70 responsables du gouvernement, de la société civile et des organismes d’aide pour réaliser son rapport sur les défis qui attendent le pays.

MEE s’est entretenu avec Doris Carrion pour en savoir plus sur les options dont dispose la Jordanie et sur ce qui est susceptible de se produire.

MEE : Il semble que la Jordanie soit face à une véritable tempête de problèmes : la population est en effervescence, même si l’impact des Syriens sur l’économie du pays n’est pas bien déterminé, l’opinion fait pression sur les hommes politiques et en attendant, les agences d’aide sont à court d’argent pour aider les réfugiés.

Doris Carrion : La situation est assez semblable à celle de l’Europe aujourd’hui et aux réactions de certaines personnes face à l’arrivée de Syriens sur le continent, mais évidemment, les réactions sont ici plus fortes parce que dans des pays comme la Jordanie, cela se passe depuis des années et dans des proportions beaucoup plus importantes que ce que l’Europe connaît actuellement. Donc, les craintes concernant l’impact sur l’économie et la sécurité sont vraiment omniprésentes et s’aggravent, c’est l’une des raisons pour lesquelles les Syriens décident de plus en plus d’essayer de se rendre en Europe et dans d’autres pays.

MEE : Parce que la situation au Liban et en Jordanie est telle que ces pays ne constituent plus vraiment une option pour les réfugiés syriens ?

Doris Carrion : Oui, tout à fait. L’aide vient à manquer et les différents biens qu’ont pu apporter les Syriens ont désormais été vendus. Ou ils ont dépensé toutes leurs économies. Ils peuvent s’être appuyés sur le soutien d’amis et de voisins, mais il est de plus en plus difficile d’y accéder. Pendant ce temps, tandis que certaines personnes trouvent des opportunités de travail dans le secteur informel, pour la plupart des gens c’est vraiment difficile parce que c’est illégal et ils courent le risque d’être expulsés s’ils sont pris à travailler, de sorte que les gens ont de moins en moins d’options pour leur permettre de joindre les deux bouts.

MEE : Le principal message que j’ai tiré de votre rapport, c’est que régulariser les Syriens travaillant dans le pays est la meilleure chose à faire pour améliorer la situation. Est-ce bien là votre suggestion ?

Doris Carrion : C’est tout à fait ça. Cela aurait un impact considérable. C’est également la chose la plus difficile à faire sur le plan politique. Ce que nous faisons avec nos recherches, et ce que beaucoup d’autres personnes dans la communauté de l’aide et au niveau des think-tanks essayent de déterminer, ce sont les moyens d’améliorer les choses en permettant aux Syriens de travailler et de subvenir à leurs besoins, des moyens qui resteraient politiquement acceptables dans le contexte national local. Un certain nombre d’idées sont proposées et examinées plus en détails comme la possibilité d’autoriser les Syriens à travailler dans leurs propres camps de réfugiés, chose qu’ils ne sont pas techniquement autorisés à faire à l’heure actuelle.

Le gouvernement tente autant que possible de présenter une argumentation à sa population – regardez, il y a des avantages en termes de fonds d’aide perçus et certains emplois qui sont créés en réponse à la question des réfugiés – mais cela signifie que, malheureusement, une très grande partie de la population reste complètement dépendante d’une aide qui n’arrive plus.

MEE : Quelle est la probabilité que le gouvernement jordanien permette aux Syriens de travailler légalement ?

Doris Carrion : Il y a eu quelques signes encourageants. La discussion sur la possibilité pour les Syriens de travailler en Jordanie semble s’ouvrir progressivement. Le ministre de la Planification et de la Coopération internationale, Imad Fakhoury, a déclaré plus tôt cette année que le gouvernement se penchait sur la question. On n’en est pas encore aux actions, mais cela indique que le gouvernement est ouvert à la discussion d’une éventuelle politique en la matière. Toutefois, en réalité, cela pourrait prendre au moins un an, sinon plus avant que ces choses se réalisent et il faudra une grande pression de la communauté internationale ainsi que des solutions créatives qui développent des possibilités pour les Syriens, mais aussi qui fassent en sorte que les Jordaniens reçoivent toujours le soutien dont ils ont besoin pour le développement de projets dans certaines de ces zones frontalières, ainsi que la formation professionnelle pour les Jordaniens et les Syriens. Je pense que ce sont les approches à adopter pour que les autorités jordaniennes soient en mesure, sur le plan politique, de créer des opportunités de travail pour les Syriens. Des gens réfléchissent à cela et ils essaient, mais il semble que ce soit difficile.

MEE : On dirait que les habitants, en particulier dans le nord de la Jordanie où vivent aujourd’hui la plupart des réfugiés syriens en dehors d’Amman, semblent penser que l’État n’a pas fait assez pour eux, et encore moins pour les réfugiés.

Doris Carrion : Exactement. Ils ont l’impression d’avoir été abandonnés, d’être seuls à gérer cette énorme population. Les autorités locales par exemple doivent construire de nouveaux logements et de nouvelles rues, raccorder l’électricité, trouver des places dans les écoles et gérer tous les aspects qui vont de pair avec une population qui a doublé et continue d’augmenter d’année en année. Beaucoup d’argent arrive pour aider les réfugiés, mais pour un tas de raisons, il tend à être versé à l’ONU et aux ONG internationales, qui font certes un très bon travail pour l’entretien de quelques-uns des camps. Cependant, en réalité, la plupart des Syriens vivent dans les villes et s’ils reçoivent de l’aide, ils ont néanmoins un impact considérable sur les services publics, et les autorités locales, qui gèrent tous ces services, reçoivent très peu de soutien.

Tout cela semble un peu prosaïque quand on le ramène au niveau de la collecte des ordures et fourniture d’électricité, mais c’est ce qui a l’impact le plus immédiat dans la vie quotidienne des gens et c’est ce qui, selon les recherches, tend à être la cause la plus directe de tensions entre Syriens et Jordaniens. Cela constitue donc une grande partie des préoccupations de la population, en plus de la situation de l’emploi dans son ensemble.

MEE : Pouvez-vous me donner un aperçu de ce qui pourrait se passer pour le Jordanien moyen si la situation perdure ainsi ?

Doris Carrion : On a l’impression – et on essaie d’attirer l’attention sur ce point – que les zones frontalières de la Jordanie ont été négligées pendant des années et que les niveaux de développement économique et d’accès aux opportunités dans la partie nord du pays sont très différents de ce qu’ils sont dans la capitale. C’est également valable pour d’autres régions de la Jordanie, comme le sud – et, en fait, certains gouvernorats du sud, comme Ma’an et Karak, sont traditionnellement les zones où les manifestations tournent à la violence et où les gens marquent vraiment leur mécontentement contre le gouvernement. Cela dépend de la situation économique et politique, ainsi que de ce qui se passe au niveau régional.

Cependant, la Jordanie a été un pays stable, surtout par rapport à son voisin, mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de région où les gens sont de plus en plus frustrés par le gouvernement. Ainsi, ce que je fais valoir dans ce rapport, c’est que, avant la crise en Syrie, le gouvernement essayait vraiment de faire passer certaines réformes économiques et de redistribuer plus équitablement la croissance économique à travers le pays, ce qui est en soi une politique de stabilisation. Mais aujourd’hui, en raison de l’impact des réfugiés et parce que beaucoup de ces Syriens sont dépendants de l’aide et qu’on ne leur permet pas de contribuer à l’économie par le travail, le risque de voir la pauvreté et le mécontentement politique dans ces régions augmenter dans les années à venir est réel. Cela peut parfois signifier l’enrôlement dans des groupes radicaux, ou impliquer la probabilité croissante d’avoir des manifestations contre le gouvernement, alimentées par ce sentiment d’être abandonnés face à la crise tandis que, dans leur esprit, les gens à Amman continuent de vivre une vie plus confortable sans avoir à faire face à la crise des réfugiés d’une manière aussi dure.

Photo : un camp de réfugiés syriens à Kherbet al-Souk, un quartier résidentiel de la banlieue d’Amman (MEE/Arwa’ Debaja).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.