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Alexandrie, refuge et porte de l'enfer pour les Syriens

La mort en mer de Raghad Hasoun, âgée de 11 ans, symbolise les risques encourus par les réfugiés syriens qui fuient pour l’Europe
En Égypte, les Syriens sont exposés aux restrictions budgétaires, arrestations et traversées souvent mortelles pour rejoindre l’Europe (AFP)

Le corps de Raghad Hasoun a été placé dans un sac de farine et lesté avec des morceaux de métal avant de sombrer dans l'eau.

Raghad, une réfugiée syrienne originaire d'Alep âgée de 11 ans, a trouvé la mort en mer ce mois-ci. Elle ne s'est pas noyée mais s'est trouvée privée de l'insuline dont elle avait besoin pour survivre à la traversée de la Méditerranée lorsque les passeurs ont jeté ses bagages par-dessus bord après avoir quitté la côte égyptienne. La nouvelle est parvenue à l'organisation Save the Children lorsque sa famille a débarqué sur la côte d'Augusta en Sicile. Elle a été corroborée par les procureurs à Syracuse grâce aux témoignages de plusieurs témoins oculaires.

Cette tragédie démontre une nouvelle fois les risques auxquels s'exposent les réfugiés syriens en décidant de quitter l'Égypte, où l'instabilité financière et les sombres perspectives d'avenir poussent un nombre croissant de personnes à courir le risque d'emprunter les « bateaux de la mort », et ce, même si les histoires telles que celle de Raghad sont bien connues de la communauté.

Abou Maher et sa famille ont été arrêtés sur un bateau de pêche au large des côtes d'Alexandrie le 8 juillet. Propriétaire d'une usine de confection qui a été bombardée durant la guerre civile à Damas, il a décrit à Middle East Eye les problèmes qui se sont accumulés dans son quotidien en Égypte et ont poussé sa famille à entreprendre un voyage « dont on sait qu'il se conclut souvent par la mort ».

« Les Nations unies ont cessé de [nous] fournir des coupons d'aide alimentaire, puis le propriétaire a augmenté notre loyer. Les prix ont tous augmenté. L'eau, l'électricité, des choses dont nous avons besoin au quotidien », a-t-il indiqué. « Les choses ne faisaient qu'empirer. Nous en avons eu assez. »

Lors d'une conversation téléphonique passée depuis une cellule du poste de police du quartier de Karmouz à Alexandrie suite à son arrestation, Abou Maher décrit son quotidien dans l'un des quartiers de la ville. Il raconte comment ses enfants sont persécutés à l'école et harcelés sexuellement dans la rue, évoque la difficulté d'obtenir des médicaments pour sa petite fille et un traitement pour son fils autiste, et le spectre grandissant de la dette et de l'instabilité financière. Son espérance d'une voie légale vers l'Europe via une relocalisation a également été déçue, malgré le fait qu'il se soit inscrit auprès de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) il y a trois ans et demi.

Ce bateau représentait une issue, la seule échappatoire pour ce père de quatre enfants.

« Ces circonstances nous ont poussés à partir pour l'Europe », a-t-il expliqué. « Pour ce faire, nous avons même emprunté de l'argent à des amis. Nous leur avons promis de les rembourser en arrivant [là-bas]. »

Abou Maher et sa famille attendent désormais de pouvoir quitter Karmouz. Il semble probable que cela se produise cette année grâce à une meilleure coordination entre l'UNHCR et le gouvernement égyptien. En ce sens, les conditions se sont améliorées puisque les Syriens ont désormais moins de chances de subir la déportation – ou « rapatriement volontaire » – vers la Turquie (ou auparavant, vers le Liban) une fois placés en détention pour migration clandestine.

« Nous avons remarqué que les autorités adoptent une attitude plus positive envers les personnes détenues pour migration clandestine, malgré l'augmentation du nombre d'arrestations et d'incidents », précise la porte-parole de l'UNHCR en Égypte, Marwa Hashem, ajoutant que l'UNHCR a mis en place une « coordination régulière » avec les autorités au Caire et à Alexandrie.

« Nous sommes heureux que la coordination se soit améliorée et que les libérations soient plus régulières. En général, [les migrants clandestins] restent en détention pendant dix jours à deux semaines avant d'être libérés. »

Mais il subsiste des cas de détention administrative prolongée et de déportation. Selon les données de l'UNHCR examinées par MEE, plus de trente demandeurs d'asile inscrits auprès de cette dernière et plus de cent migrants clandestins non-inscrits ont été déportés depuis le début de l'année.

Mais qu'en est-il des Syriens qui n'embarquent pas à bord des bateaux ?

Jusqu'à présent, l'une des représentations les plus complètes de la population de réfugiés syriens en Égypte se trouve dans l'étude publiée en septembre 2014 par Maysa Ayoub et Shaden Khallaf du Centre d'étude des migrations et des réfugiés (CMRS) de l'Université américaine du Caire. Cette étude, qui a été conduite en trois phases de mai 2013 à mai 2014 et repose sur un sondage effectué auprès de 310 foyers, sur des groupes de discussion et sur des interviews approfondies avec des Syriens bien informés de la situation, a montré que les motifs de migration des Syriens incluaient « une campagne de discours haineux menée contre [les Syriens suite au renversement du président égyptien Mohamed Morsi], le comportement négatif d'une bonne partie de la population et la dégradation des conditions économiques ».

Selon les résultats de l'étude, un peu plus de 45 % des personnes interrogées ont déclaré que le travail constituait leur seule source de revenus, alors que « les autres dépendent d'une combinaison de travail, d'aides financières et/ou de leur épargne pour subsister ». « Un très faible pourcentage de foyers a pour seule source de revenus des transferts d'argent extérieurs à l'Égypte », et un peu plus de 14 % (44 foyers) ont déclaré n'avoir aucun revenu.

Les recherches de Maysa Ayoub et Shaden Khallaf ont par ailleurs montré qu'afin de surmonter les obstacles tels que les faibles revenus et les prix élevés, la plupart des Syriens interrogés « ont indiqué puiser dans les économies familiales, tandis qu'un pourcentage moins élevé emprunte de l'argent à des proches et des amis ».

Bien que certains facteurs aient évolué, comme la xénophobie qui est apparue dans l’ère post-Morsi, cette représentation correspond à l'image récurrente des Syriens en Égypte, qui feraient davantage partie de la classe moyenne et seraient mieux lotis que d'autres réfugiés syriens, par exemple au Liban. Ils ont pu s’acquitter du prix du billet d’avion pour s'enfuir dans un autre pays et tenter d'y commencer une nouvelle vie.

Mais les économies ne sont pas éternelles, et l'instabilité financière prolongée dans laquelle ils sont plongés est aggravée par les restrictions imposées par les organisations internationales, qui s’efforcent de payer la note des réfugiés qui vivent en diaspora depuis maintenant cinq ans.

Au début de l'année, le Programme alimentaire mondial (WFP) des Nations unies a réduit de 40 % les coupons d'aide alimentaire destinés aux 80 000 Syriens et 3 500 réfugiés palestino-syriens en Égypte. Le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Antonio Guterres, a indiqué à la mi-juillet que la demande de 5,5 milliards de dollars formulée par l'UNHCR en 2015 pour soutenir les réfugiés syriens avait recueilli moins de 25 % des fonds escomptés. L'UNHCR fournit une assistance financière à environ 26 000 Syriens en Égypte.

Marwa Hashem admet que les problèmes socio-économiques et l'impact de cette crise financière encourageront « assurément » la migration clandestine depuis l'Égypte cette année. « C'est l'une des raisons pour lesquelles les gens essaieront de partir. Nous pensons que cela va empirer. »

« Ce que nous avons constaté, c'est que de plus en plus de personnes sont vulnérables. La précarité augmente. Les gens ont quitté la Syrie avec leurs économies, s'ils en avaient », a-t-elle indiqué à MEE. En raison du « manque de fonds », l'UNHCR et d'autres organisations internationales ne parviennent pas à prendre en compte cette vulnérabilité grandissante, a-t-elle précisé.

Cela dit, tout le monde ne souhaite pas partir.

Ubiydah est un étudiant en médecine originaire de Homs qui est arrivé en Égypte via le Koweït en 2012 après avoir découvert qu'il était recherché par deux agences de renseignements en Syrie pour avoir participé à des activités militantes sur son campus et à des manifestations contre le gouvernement du président Bachar el-Assad.

Lors d'une conversation à l'extérieur d'un café qui emploie des réfugiés syriens dont les qualifications vont pour la plupart bien au-delà de la préparation du thé à la menthe, Ubiydah a indiqué à MEE qu'il n'essaierait jamais de traverser la mer, même si quelques-uns de ses amis y sont parvenus depuis 2013. Il poursuivra ses études au sein d'une université égyptienne l'automne prochain. En évoquant les protestations anti-Morsi qui ont eu lieu en Égypte il y a deux ans, il indique que la vie en Égypte n'est « plus la même qu'avant le 30 juin [2013], mais elle est toujours agréable ».

« Les gens pensaient que l'Europe était un paradis pour nous », a-t-il déclaré à MEE. « Moi, je n'irai jamais en Europe par bateau. Si j'obtiens un visa d'étudiant ou de travail, j'irai peut-être. Mais en bateau ? Jamais. Je ne risquerai pas ma vie uniquement pour me rendre en Europe. »

Ubiydah admet que sa situation est sans doute meilleure que celle de nombreux Syriens en Égypte puisqu'il reçoit chaque mois de l'argent de son père qui est au Koweït. Il n'a donc pas besoin de travailler et peut se concentrer sur ses études.

« Mais la plupart des gens qui sont venus ici et qui vivent dans la ville du 6 octobre, à Faisal [dans Gizeh] ou dans des zones défavorisées de Maadi n'ont pas de soutien familial extérieur. Bon nombre d'entre eux luttent pour trouver du travail et dépendent des coupons distribués par l'UNHCR. Pour eux, aller en Europe est la seule option. »

Mohamed Abdel Salam, chercheur spécialisé dans les migrations et activiste originaire d'Alexandrie, estime que le gouvernement égyptien est désormais en mesure d'en faire davantage.

« Je pense que les conditions actuelles sont meilleures [pour les Syriens]. Il n'y a plus de propagande, les doutes de l'armée quant aux Syriens et leur soutien [supposé] aux Frères [musulmans] se sont dissipés. On peut dire que la situation est moins dangereuse qu'auparavant pour les Syriens. »

Abdel Salam suggère que l'Égypte devrait mettre en place une « nouvelle politique publique [...] pour endiguer et mettre un terme aux réseaux d'immigration clandestine, permettre la libre circulation et offrir plus d'emplois aux Syriens ». Selon lui, d'autres projets pourraient porter sur le soutien à de petites entreprises syriennes, l'amélioration de l'intégration dans la société égyptienne par l'intermédiaire de projets culturels et la question de la migration clandestine.

« Les Européens, les Égyptiens et les Syriens doivent travailler de concert pour tenter d'améliorer les conditions de vie des Syriens plutôt que de les laisser mourir en mer. »

Bien que la migration clandestine depuis l'Égypte ait souvent été présentée comme une question majoritairement syrienne, les réfugiés et demandeurs d'asile soudanais constituaient la nationalité la plus représentée dans les flux migratoires originaires d'Égypte cette année, selon une estimation reposant sur la composition des groupes de migrants clandestins placés en détention suite à l'interruption de leur voyage et à leur appréhension par les autorités.

Selon des données de l'UNHCR, jusqu'à la mi-juillet, on recensait 663 Soudanais et 335 Syriens pour un total de 1 587 mises en détention sur la côte nord de l’Égypte. En tout, plus de 1 800 personnes ont été placées en détention cette année.

Cette composition pourrait évoluer au cours des mois de l'été qui sont généralement considérés comme le moment le plus sûr pour traverser la Méditerranée. En parallèle, certains observateurs suggèrent que davantage de Syriens pourraient tenter de traverser depuis la Turquie et la Grèce, puisque ce trajet s'est imposé cette année comme la principale route vers l'Europe, supplantant ainsi la voie méditerranéenne centrale [Égypte et Libye].

Abou Maher indique qu'il retournera dans son quartier d'Alexandrie avec sa famille lorsqu'ils seront libérés. De son côté, Ubiydah a choisi de poursuivre ses études à l'université.

Deux expériences différentes du quotidien toujours plus compliqué de la diaspora syrienne en Égypte. Mais tant Abou Maher qu’Ubiydah y tenteront leur chance, malgré tout.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.