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Ni État, ni islamique, l’État islamique est-il toutefois un califat ?

Si les observateurs soutiennent que l’État islamique n’est ni un État, ni islamique, quel serait cependant son héritage en tant que « califat » par rapport à certains de ses prédécesseurs ?

Les militants qui ont donné à leur groupe le nom d’« État islamique » suite à la prise de territoires en Irak et en Syrie ont vu leur « marque » être contestée sur deux fronts : ils ne sont considérés ni comme un État, ni comme une entité islamique.

La majorité des érudits de l’islam ont fustigé la milice pour son recours à la terminologie religieuse et ont cherché à réfuter ses revendications de foi en les contrastant avec les pratiques du prophète Mohammed et en plaçant ses références théologiques dans le contexte historique.

Des érudits musulmans ainsi que des autorités religieuses ont par exemple adressé une lettre ouverte à Abou Bakr al-Baghdadi, chef de l’État islamique en Irak, indiquant pourquoi, d’un point de vue théologique, les actions menées par son groupe sont contraires à l’islam.

Les dirigeants, figures politiques et commentateurs musulmans, tout comme les membres ordinaires de la communauté musulmane, ont distancié leur religion des pratiques de l’État islamique ;  ainsi, beaucoup ont recours au terme « Daech » (l’acronyme arabe pour « État islamique en Irak et au Levant », EIIL) uniquement afin d’éviter d’utiliser le mot « islamique » pour désigner les militants.

Dans les domaines journalistique et universitaire, des non-musulmans se sont quant à eux demandé si l’État islamique pouvait réellement être qualifié d’État.

« En observant la carte du territoire qu’il contrôle », a écrit David Shariatmadari dans le journal The Guardian, « vous verrez tout sauf un État au sens moderne du terme. »

« Son territoire serpente le long des rives des fleuves, prenant des villes çà et là et déployant ses griffes sur des étendues désertiques », a-t-il ajouté.

En effet, le fait que l’État islamique n’est pas un État a aidé ses militants sur le plan militaire, selon le site The American Interest. « L’EIIL n’est pas plus un État qu’une armée, dans le sens traditionnel de ces termes, et ce, pour une seule et même raison : sa fluidité. »

Même les dirigeants étrangers, comme le président américain Barack Obama et le Premier ministre britannique David Cameron, ont pris le train en marche en soulignant que l’État islamique n’est ni un État, ni islamique.

Toutefois, l’État islamique a également cherché à établir sa légitimité en apposant l’étiquette de « califat » sur le territoire qu’il contrôle.

Un « pluralisme ethnique, linguistique et religieux »

« Le mot ["califat"] vient de l’arabe khalifa, ou "successeur", et était utilisé à l’origine pour désigner ceux qui ont mené la jeune communauté musulmane après la mort du prophète Mohammed en 632 », a expliqué à Middle East Eye Jonathan Lyons, auteur du livre The House of Wisdom: How the Arabs Transformed Western Civilization.

« Son usage symbolique par la suite sous-entend l’unité du leadership politique et religieux, bien que cela ne fût pas souvent le cas dans la pratique. L’institution du califat a été officiellement abolie en 1924, suite à l’effondrement définitif de l’Empire ottoman », a ajouté Lyons, qui s’est installé dans la région et a écrit trois livres sur cette dernière.

Il a en outre souligné que la version du califat proposée par l’État islamique diffère radicalement de la vie à Bagdad il y a plus de mille ans.

« Il y a d’autres aspects intéressants du califat à travers l’histoire de l’Islam, des aspects qui sont à contre-courant de la déclaration de guerre faite par l’État islamique contre quiconque ne partage pas son interprétation particulière de la foi », a-t-il argumenté.

 « Le plus important de ces aspects était le remarquable pluralisme ethnique, linguistique et religieux qui caractérisait l’institution pendant une grande partie de son histoire primitive, un mélange fructueux de cultures et de traditions qui faisait de l’empire islamique de la fin de la période médiévale le principal pôle mondial des sciences, de la philosophie et de la culture », a ajouté Jonathan Lyons, qui travaille également à l’élaboration d’une version révisionniste de l’histoire du monde musulman et donne des conférences sur les relations entre l’islam et l’Occident.

À certaines époques de l’histoire de ce califat, le traitement des minorités et la promotion de l’éducation contrastaient particulièrement avec la rhétorique incendiaire des membres de l’État islamique contre tout ce qui provient de ce qu’ils perçoivent comme des étrangers.

« Sous les califes abbassides, qui ont fait de Bagdad leur capitale en 762, l’empire islamique absorbait avec gourmandise les connaissances de cultes et cultures disparates (juives, hindoues, zoroastriennes, chrétiennes syriaques et païennes) ; il s’agissait d’une politique intellectuelle approuvée par l’État », a indiqué Lyons.

« Les érudits abbassides atteignirent ensuite de nouveaux sommets en philosophie, en médecine, en mathématiques, en astronomie et dans d’autres sciences, réalisant des percées qui jetèrent plus tard les bases du développement scientifique et intellectuel de l’Europe », a-t-il ajouté.

Le choc des califats : quel héritage l’État islamique peut-il offrir ?

À l’époque, certains de ceux qui affluaient au Moyen-Orient depuis l’Occident n’avaient pas l’idée du militantisme en tête.

« L’arabe devint la nouvelle lingua franca pour les sciences et la philosophie, et le resta pendant plusieurs siècles », a constaté Lyons, « tandis que les étudiants européens ambitieux, découragés par le faible niveau des connaissances dont ils disposaient chez eux, parcouraient de grandes distances et luttaient pour apprendre l’arabe afin d’accéder aux derniers travaux d’érudition. »

« Par exemple, c’est initialement grâce aux grands philosophes arabes que les merveilles de la philosophie aristotélicienne furent distillées et expliquées à un Occident assoiffé de connaissances, et les traductions de leurs œuvres étaient très appréciées à travers l’Europe, alors même que l’Église catholique, voyant sa position d’arbitre moral et philosophique sérieusement menacée, tenta à de nombreuses reprises, en vain, de juguler l’importation de l’érudition musulmane », a poursuivi Lyons.

L’État islamique pourrait-il reproduire un héritage un tant soit peu similaire à ce qui était commun à cette époque ? Probablement pas, d’après Lyons.

« Il est important de noter ensuite que l’énorme contribution apportée à la civilisation mondiale sous le califat abbasside, perpétuée à des degrés divers par les empires islamiques qui ont suivi, n’aurait pas été possible sous un régime soutenant une position intolérante et des attitudes exclusivistes telles que celles prônées par Daech, dont la vision d’un califat restauré semble n’être pas plus qu’une justification anhistorique de ses propres tendances autoritaires et de ses intérêts institutionnels », a conclu Lyons.

Traduction : Le choc des califats

« Ça ne va pas vous plaire, les gars... J’ai décidé que nous allions revenir aux anciennes valeurs islamiques que sont la tolérance, l’art et la science, et être des figures de proue dans les domaines de la médecine et de l’architecture »

Photo : instrument d’astronomie originaire du monde islamique (image issue de la couverture du livre The House of Wisdom: How the Arabs Transformed Western Civilization, écrit par Jonathan Lyons).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.