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Yémen : l’ascension fulgurante des Houthis

L’ascension rapide des Houthis, de la marginalité politique au devant de la scène, a accentué les rancœurs dans un pays en crise
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En 2012, par une froide nuit de janvier, j'avais assisté à une commémoration de la naissance du prophète Mohammed à Sanaa, la capitale du Yémen. Sur une place du vieux quartier de la ville, surplombée de guirlandes électriques accrochées à des lampadaires, s'était réuni un groupe d'hommes d'âge moyen en robes blanches. Certains d'entre eux, des chiites zaïdites, une branche de l'islam adoptée par environ un tiers de la population du Yémen, chantaient des hymnes et distribuaient des bonbons aux enfants. D'autres se tenaient la main et tournaient en cercle, la tête penchée en arrière, tandis qu'un imam récitait au micro des versets du Coran.

Plus tard, on m'a expliqué que ce rassemblement avait été organisé par les Houthis, un mouvement principalement zaïdite calqué sur le Hezbollah et basé dans les montagnes du nord du Yémen. En 2012, les Houthis étaient encore à la marge du paysage politique yéménite. Certains de leurs partisans à Sanaa, de jeunes hommes pieux, souvent pauvres, originaires de la campagne, ont pris part aux manifestations qui ont conduit à la chute du président Ali Abdallah Saleh en février 2012. Leur présence dans la capitale était toutefois limitée. Leur chef, Abdul-Malek al-Houthi, un combattant âgé aujourd'hui de 33 ans qui a mené une guerre civile intermittente contre le gouvernement de 2004 à 2010, vivait caché. A l’instar de la plupart des factions mécontentes du Yémen (les séparatistes au sud, les activistes d'al-Qaïda à l'est), les Houthis constituaient une nuisance, une épine dans le pied du gouvernement, parfois confrontée par la forces militaire, mais largement ignorée.

Il y a deux semaines, lors des commémorations de la naissance du prophète, les Houthis sont descendus dans les rues pour de nouvelles célébrations. Cette fois-ci, ils ont organisé les festivités dans une base militaire. Des dizaines de milliers de partisans – hommes, femmes et enfants chantant l'hymne national et agitant des drapeaux de couleur verte – ont investi une place d’armes de la base militaire capturée par les combattants houthis lorsqu'ils ont envahi la capitale le 21 septembre et forcé le Premier ministre à démissionner. A la fin des célébrations, un jeune imam est monté sur une scène improvisée pour exhorter tous les Yéménites à « faire allégeance à la révolution du 21 septembre ».

Bien peu sont ceux qui avaient prévu un renversement de situation d'une telle rapidité.

« C'est difficile à comprendre », a commenté Oussama al-Fakih, un étudiant en comptabilité de 28 ans qui a dirigé un groupe de protestation laïc impliqué dans le soulèvement de 2011, lorsque je l'ai interrogé au sujet de la montée en puissance des Houthis.

« Pour les célébrations dans la base militaire, je suis sûr qu'ils ont acheminé des partisans par bus, qu'ils ont payé le déjeuner à certains, et ainsi de suite, mais cela montre tout de même le chemin que les Houthis ont parcouru. Ils semblent inarrêtables », a expliqué l'étudiant. « On dirait que notre pays et notre révolution passent d'un groupe d'hommes armés à l'autre. »

Une spirale meurtrière

Autrefois présentée comme un succès relatif parmi les soulèvements du monde arabe, la transition au Yémen, soutenue par la communauté internationale, a pris du plomb dans l'aile depuis la prise de Sanaa par les Houthis. Le vide laissé par la démission d'Ali Abdallah Saleh a rapidement été comblé. Les Houthis, se propageant en direction du sud avec leurs armes lourdes, ont déjà affirmé leur statut de principale force du pays, d'après certains analystes : leurs combattants contrôlent un port, deux journaux gouvernementaux, neuf capitales de provinces, ainsi que des écoles et des bâtiments gouvernementaux. A Sanaa, les Houthis ne se contentent pas de contrôler la ville, ils la rebaptisent : Sabaeen, une place située près du palais présidentiel aujourd'hui occupé par leurs forces, a été rebaptisée « place al-Houthi », et une route voisine, la rue « al-Khamseen », est devenue la « route du Grand Prophète ».

D'autres avancées pourraient également se profiler à l'horizon. D'après le journaliste yéménite Saeed al-Batati, les Houthis lorgnent sur Marib, une province de l'est qui abrite une grande partie des réserves de pétrole du Yémen.

Bien que les Houthis affirment que leur programme est réformiste (meilleure représentation des minorités religieuses, fin de la corruption), leurs adversaires les accusent d'essayer d'établir une théocratie chiite et d'être financés par le gouvernement iranien, qui souhaite à tout prix ouvrir un nouveau « poumon chiite » au Moyen-Orient.

Quelles que soient les intentions des Houthis, leur expansion récente a donné lieu à une dynamique inquiétante, marquée par un conflit sectaire qui se répand désormais à travers le pays.

« Aujourd'hui, dans la rue, dans le bus, on entend les gens parler de l'antagonisme entre sunnites et chiites, entre l'Arabie saoudite et l'Iran », a commenté Mohammed al-Kibsi, un entraîneur de tennis âgé de 32 ans, fils d'un éminent politicien. « Je ne pense pas que le Yémen soit sur le point de se déchirer comme l'Irak, mais il y a bel et bien une fissure dans la société. Si les extrémistes continuent de l'exploiter, je crains que cette fissure ne s'agrandisse. »

Les Houthis resserrent leur emprise sur la capitale, placardant sur les murs des cafés et des bâtiments leur slogan inscrit en vert et rouge sur fond blanc : « Mort à l'Amérique, mort à Israël, maudis soient les juifs, que l'islam triomphe ». Ils mènent également une guérilla dans l'arrière-pays yéménite contre al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), un groupe majoritairement sunnite qui s’est servi de son implantation dans le pays pour planifier des attaques contre l'Occident.

La violence a commencé à se transformer en une spirale meurtrière quand les Houthis se sont mis à bombarder des villes et des villages contrôlés par al-Qaïda, et que les activistes islamistes ont riposté avec des attentats-suicides contre des positions houthies dans la capitale. A Sanaa, face à l'escalade de la violence, le gouvernement d'Abd Rabbo Mansour Hadi, soutenu par les Etats-Unis, est en train de perdre toute raison d’être.

« Les gisements de pétrole, les ports et les bâtiments gouvernementaux sont tous à prendre », a affirmé l'analyste politique yéménite Abdoulghani al-Iryani. « La tête du pouvoir sonne désormais creux tandis que les forces armées, un assortiment hétéroclite de milices tribales, ont fondu comme neige au soleil. »

Les militants qui ont pris part au soulèvement contre Ali Abdallah Saleh en 2011 se sentent démoralisés.

En décembre, un groupe de jeunes cinéastes, écrivains et militants a mis en ligne un film de trois minutes trente intitulé The Melody of our Alienation. Le film montre des images de Sanaa, ses montagnes dentelées, ses routes pavées et ses jardins asséchés, tandis qu'une jeune femme récite un poème de l'écrivain yéménite Abdelaziz al-Maqaleh. Alors que des nuages sombres remuent le ciel, la caméra  traverse la ville et ses maisons bombardées et noircies, à hauteur de genoux. « Le non-sens est-il devenu le sens commun ? », lit la narratrice. « L'irrationnel est-il devenu le rationnel ? La nuit a recouvert les montagnes, le danger guette au-dessus de nos rues. »

« Ce film illustre l'état d'esprit de beaucoup d'entre nous, a expliqué Oussama al-Fakih. C'est l'expression de notre douleur et de notre peur grandissante, la crainte d'un échec de la révolution. »

Légende photo : commémorations de la naissance du prophète Mohammed dans un secteur du vieux Sanaa à majorité houthie (Middle East Eye).

Traduction de l’anglais (original).