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Mort de Droukdel : la fin d’AQMI Algérie et la nouvelle donne malienne 

L’émir d’al-Qaïda au Maghreb islamique, tué vendredi par l’armée française, pose la question de l’avenir de l’organisation, en Algérie où elle a été décimée, et au Mali où de nouvelles influences sont déjà en train de la remodeler
Abdelmalek Droukdel, chef historique de l’islamisme armé au Maghreb, mentor de plusieurs groupes extrémistes sahéliens, aurait été tué jeudi à Talhandak, au nord-ouest de la ville malienne de Tessalit (AFP)
Par
ALGER, Algérie

« Sa mort signe la fin d’al-Qaïda au Maghreb islamique. » Cette phrase, notre source, spécialiste des mouvements islamistes pour les services de renseignement algériens qui traquent les groupes extrémistes armés, avait sans doute rêvé de la prononcer un jour. 

La mort du chef d’AQMI Abdelmalek Droukdel dans une opération des forces Barkhane au nord du Mali, annoncée vendredi soir par la ministre française des Armées, marque incontestablement la fin d’une époque pour la filiale nord-africaine d’al-Qaïda.

« En tout cas, cela pourrait changer beaucoup de choses pour AQMI en Algérie », relève Akram Kharief, créateur du site Menadefense, pour Middle East Eye. « Car Droukdel était connu pour s’opposer au dialogue avec les autorités. C’est la raison pour laquelle il y avait eu une rupture avec Hassan Hattab. »

Hassan Hattab, fondateur du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC, organisation islamiste armée d’idéologie salafiste née en 1998 d’une scission avec le Groupe islamique armé), avait choisi de renoncer à la lutte armée dans le cadre de la politique nationale de réconciliation menée par le président algérien Abdelaziz Bouteflika. Avant cela, il démissionnera du GSPC, laissant la place à Nabil Sahraoui, tué peu de temps après, et remplacé par… Abdelmalek Droukdel.

« Isolés, en mode survie, et sans grande envie de faire la guerre, [les derniers Algériens d’AQMI] sont plutôt à la recherche d’une solution : la hijra ou la négociation »

- Akram Kharief, créateur du site Menadefense

Trois ans plus tard, Abou Moussâb Abdelwadoud (le nom de guerre de Droukdel) prêtera allégeance à al-Qaïda, renommant son groupe al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), et organisera plusieurs attentats d’envergure, notamment à Alger en 2007, pour lesquels il sera condamné plusieurs fois à la peine capitale (qui n’est toutefois plus appliquée en Algérie).

Mais si l’entrée dans la maison al-Qaïda fut fracassante, le mouvement perdra en une dizaine d’années l’essentiel de ses hommes, tués par l’armée algérienne ou partis, à partir de 2014, rejoindre le groupe État islamique (EI), ses soutiens dans la population et ses réseaux.

« L’Algérie connaît depuis 2016 un calme sécuritaire relatif, en tout cas sans pareil depuis 1992. Droukdel n’arrivait même plus à imposer une présence médiatique à travers al-Andalous [sa branche chargée des médias]. Il a beaucoup perdu parmi ses réseaux de soutien, démantelés en masse », affirme à MEE un ex-responsable de la lutte antiterroriste sous couvert d’anonymat

Selon une source sécuritaire algérienne, AQMI en Algérie ne représenterait plus que 300 hommes maximum, organisés en petits groupes par ailleurs isolés.

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« Isolés, en mode survie, et sans grande envie de faire la guerre ! Ils sont plutôt à la recherche d’une solution : la hijra [départ pour une zone plus clémente] ou la négociation », estime Akram Kharief.

« Le fait que Droukdel ait été tué à l’extérieur de l’Algérie résume vraiment l’échec total d’AQMI en Algérie. Mais sa mort rebat les cartes au Sahel », insiste-t-il.

À plus de 2 000 kilomètres du sud d’Alger, le ventre mou de l’Afrique est depuis longtemps l’objet de toutes les attentions d’al-Qaïda, dont l’une des stratégies consistait à faire migrer ses actions du Moyen-Orient vers cette région instable et tribale, partie intégrante de ce qui est appelé « le Maghreb islamique ».

Au nord du Mali, où les tribus ont l’impression de vivre « sous occupation » malienne et perçoivent la France comme une alliée de Bamako, les groupes extrémistes ont trouvé ces dernières années un terreau favorable à leur développement, où une oumma (communauté) brisant l’héritage colonialiste et « impie » des frontières serait enfin possible.

Au début des années 2000, Abdelhamid Abou Zeid, à la tête de la katiba (phalange) Tareq Ibn Ziyad (tué lui aussi par les forces françaises en 2013) y fera parler de lui par ses prises d’otages, surtout européens.

AQMI devenue malienne

Toutefois, ce n’est pas complètement par choix que Droukdel avait choisi de se rapprocher d’Iyad ag-Ghali pour former, au nord du Mali, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) aux côtés d’Ansar Dine et des katibas du Macina menées par Amadou Koufa. Isolé dans son maquis en Kabylie, où les ratissages de l’armée algérienne l’empêchaient de bouger, ses capacités opérationnelles réduites à néant, Droukdel était devenu un émir sans armée.

« Il n’avait que deux options », explique l’expert sécuritaire Mohamed Touati à MEE. « Soit rester en Algérie et mourir, soit s’aventurer au sud en se déplaçant vers un nouveau champ de bataille. Mais il ne voulait pas dire où il se trouvait, pour ne pas affecter le moral de la poignée de fidèles qui lui restaient. Car s’il avait annoncé se trouver dans un autre ‘’État’’, cela aurait signifié la fin d’AQMI. »

« Al-Qaïda, en quête d’une personnalité forte, pourrait très bien choisir, pour succéder à Droukdel, Iyad ag-Ghali qui a déclaré à plusieurs reprises son allégeance à la maison-mère »

- Une source sécuritaire algérienne

Dans les milieux islamistes sympathisants de l’émir, on considère que Droukdel est mort en mouhadjirine (en référence à la hijra).

« Ce qui pourrait signifier qu’il se trouvait en réalité au Sahel depuis 2018 et qu’il avait pris en charge l’émirat du Sahel d’AQMI à la place de Djamel Okacha, tué en février 2019 par les forces françaises », analyse Akram Kharief.

« D’autant que quand on compare les communiqués d’Abu Obeida Youssef al-Annabi [le numéro 2 d’AQMI, successeur présumé de Droukdel] et de Droukdel, on voit que là où le premier parle d’Algérie et de Tunisie, le second ne parle que du Sahel. »

Reste à savoir comment le GSIM, devenu depuis 2017 une force militaire très offensive dans le Sahel, capable de harceler l’armée malienne et ses partenaires, va réagir à la disparition d’un leader respecté malgré sa perte d’influence.

« Il n’y a aujourd’hui quasiment plus d’Algériens chez AQMI. Ils ont tous été tués. Le gros des troupes est désormais composé de Maliens », relève une source sécuritaire algérienne qui évalue le nombre d’hommes derrière Iyad ag-Ghali à un millier.

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« On peut donc imaginer que la direction de l’organisation devienne, elle aussi, malienne. Sous l’influence des différents courants qui coexistent au sein du mouvement, les Marocains s’opposeront probablement à la nomination d’un Algérien. La confirmation d’al-Annabi à la tête du mouvement – qui nécessite un beyaa [conseil d’allégeance au cours duquel l’émir doit être désigné] – n’est donc pas acquise. Al-Qaïda, en quête d’une personnalité forte, pourrait très bien choisir, pour succéder à Droukdel, Iyad ag-Ghali qui a déclaré à plusieurs reprises son allégeance à la maison-mère. »

Akram Kharief, qui imagine mal al-Annabi, réputé violent, devenir le chef d’Iyad ag-Ghali, tout-puissant au nord du Mali, voit plutôt une scission se dessiner entre AQMI-Algérie et AQMI-Sahel, voire une disparition d’AQMI-Sahel.

« Tous les ‘’historiques’’ algériens au Sahel ont été tués et la katiba de Droukdel a probablement disparu avec lui [la France aurait tué avec l’émir une dizaine de ses proches]. Aujourd’hui, AQMI au sein du GSIM fait davantage figure de membre honoraire », note-t-il.

« Elle est en tout cas beaucoup moins puissante que les katibas du Macina, qui ont le plus d’appuis et d’aura dans la globosphère djihadiste. »