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Algérie : l’impasse politique révèle les scories du système

Un mois après la chute d’Abdelaziz Bouteflika, tenants du pouvoir, opposition et manifestants campent sur leurs positions. Aucune issue politique et consensuelle n’est à l’ordre du jour
Manifestation des étudiants à Alger centre le 30 avril (AFP)
Par à
ALGER, Algérie

En ce début de Ramadan 2019, la situation politique reste bloquée en Algérie, dans une sorte d’impasse ou s’immobilisent – et se neutralisent – les initiatives des trois principaux acteurs de la scène algérienne : les autorités, les manifestants et l’opposition.

Un peu plus d’un mois après la démission du président Abdelaziz Bouteflika sous la pression des centaines de milliers de manifestants à travers le pays, chaque pôle politique campe sur ses positions.

Du côté des autorités, représentées formellement par le président par intérim, l’ex-président du Sénat, Abdelkader Bensalah, et de manière effective par le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, la feuille de route d’une transition dite « constitutionnelle » est maintenue. 

« Ces voix et ces positions obstinées œuvrent à entraîner le pays vers le piège du vide constitutionnel »

- Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major

L’idée défendue par le patron de l’armée est de suivre le plan légal porté par l’article 102 de la Constitution : démission du président, installation d’un chef d’État intérimaire, préparation d’une présidentielle durant les trois mois de la transition. La date arrêtée de cette élection est le 4 juillet. 

Le général de corps d’armée Gaïd Salah accuse tous ceux qui s’opposent à cette feuille de route de vouloir plonger le pays dans le chaos.

Quand l’opposition refuse de participer à une « conférence nationale », le 22 avril, initiée par Abdelkader Bensalah, le patron de l’armée s’emporte : « Cela confirme que ces voix et ces positions obstinées œuvrent à entraîner le pays vers le piège du vide constitutionnel et le faire entrer dans la spirale de la violence et de l’anarchie ». 

Pour une bonne partie de l’opposition et de la société civile organisée, cette « conférence nationale » n’était qu’un ersatz de la conférence à laquelle avait appelé Bouteflika avant sa démission. Les autorités sont donc soupçonnées de resservir les mêmes recettes que ce qu’on appelle aujourd’hui « l’ancien régime ».

Depuis quelques jours, et face à la détermination des manifestants, les tenants du pouvoir tentent de lancer une seconde initiative : une autre « conférence nationale », sous la houlette d’une personnalité « neutre ». Le nom de l’ancien ministre de Houari Boumédiène, Ahmed Taleb Ibrahimi, 87 ans, est avancé. 

L’obsession du 4 juillet

L’idée est de faire participer un maximum d’ONG et de partis politiques à une démarche officielle et légaliste débouchant sur la présidentielle du 4 juillet. Or, cette seconde tentative a peu de chance d’aboutir face à l’irréductibilité de la rue et au refus catégorique de la majorité de l’opposition.

De plus, la présidentielle de juillet semble de plus en plus compromise. Des magistrats et des maires refusent d’encadrer l’opération électorale. Par ailleurs, aucun candidat « de poids » n’a osé s’afficher pour cette élection. Enfin, et surtout, comment organiser une campagne électorale dans un pays où les responsables – à commencer par les ministres – sont chassés par la population dès qu’ils pointent leur nez quelque part ? 

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Manifestants et opposition refusent l’organisation d’une présidentielle encadrée par un gouvernement nommé par le président déchu. Pour les opposants, comment aller à une élection sans aucune garantie quant à sa transparence ou quant à l’impartialité d’une administration encore imprégnée des pratiques de fraude ?

D’où la situation de blocage actuelle : le chef de l’armée tente de donner des garanties à sa position d’accompagnateur du mouvement populaire mais il impose, en même temps, une feuille de route refusée par les manifestants et l’opposition. Un dilemme insoluble. 

Des voix tentent de trouver une issue à cette impasse qui paralyse le pays. L’ancien chef de gouvernement Mouloud Hamrouche, chef de file des réformistes à la fin des années 1980, propose ainsi un compromis entre le mouvement populaire et le pouvoir régalien (et non légitime) de Bensalah.

« Toute démarche ou toute élection reste tributaire de la participation et la contribution consensuelle de tous pour être et rester dans le sillage du hirak. Une telle approche permet de ne pas contester le régalien, de bénéficier de forts engagements et contributions, d’obtenir une stabilité relative et de continuer à dire la volonté algérienne », écrit-il dans une contribution parue le 5 mai dernier.

Il appelle, par exemple, à créer des « autorités indépendantes croisées » pour contrôler et légitimer des élections.

Réformer les appareils, rompre avec des pratiques 

« Une vraie élection ne dépend pas d’un délai ni d’une date, mais de ces séries de travaux et de vérifications à faire réaliser. Autrement, toute élection sera une arme de déstabilisation massive à cause des confusions, des contestations ou des refus de reconnaissances des résultats », développe Hamrouche, très écouté dans les hautes sphères de l’État.  

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Cette démarche politique consistant à redessiner le fonctionnement des appareils d’État rejoint la proposition du politologue et journaliste Abed Charef qui nuance, de son côté, la position du chef de l’armée : « Quand il évoque l’élection présidentielle, il affirme qu’il faut l’organiser ‘’le plus tôt possible’’, ce qui montre que lui-même ne croit pas à la possibilité de l’élection d’un chef d’État dans deux mois. Il a d’ailleurs ouvert la porte au dialogue, et affirmé qu’il ne fermait aucune porte. Il lui reste à dessiner les contours de la prochaine étape. » 

Comment concrétiser cette feuille de route ? « Des gestes de bonne volonté pourront étayer cette annonce, pour obtenir l’adhésion des uns et des autres, instaurer un minimum de confiance. Il pourrait s’agir de l’organisation d’un dialogue en dehors des structures et personnalités contestées de l’ère Bouteflika, un dialogue qui peut cohabiter avec un exécutif transitoire. Y compris avec l’exécutif actuel, qui peut être conservé pour éviter le vide, mais qui n’aura pas de prise sur la suite des événements ».

Le chef de l’armée aura du mal à séparer sa survie en tant que symbole de « l’ancien régime » de sa mission de garant d’une telle transition inclusive et innovante

Or, cette proposition – pertinente selon plusieurs observateurs, car s’appuyant sur des « des réalités et des pouvoirs », pour reprendre la formule de Hamrouche – se confronte à deux embûches importantes.

D’abord, le chef de l’armée aura du mal à séparer sa survie en tant que symbole de « l’ancien régime » de sa mission de garant d’une telle transition inclusive et innovante. Ensuite, l’agenda politicien de certains leaders de l’opposition, pressés d’aller à une présidentielle négociée d’avance, parasiterait une telle démarche. 

Les blocages se multiplient en l’absence d’une réelle volonté politique globale et courageuse de réformer de fond en comble un système dont l’effondrement menace tout un pays.