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​Entre violences et revendications : quelle place pour les femmes en Iran ?

La mort tragique le mardi 9 septembre, après s’être immolée par le feu, d’une jeune Iranienne condamnée à six mois de prison pour avoir voulu pénétrer dans un stade relance le débat sur la place des femmes et l’égalité des sexes en République islamique
Une Iranienne passe devant une affiche géante du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei (à droite), et du fondateur de la République islamique d’Iran, l'ayatollah Rouhollah Khomeini, à Téhéran le 1er février 2015 (AFP)

Condamnée à six mois de prison pour avoir voulu pénétrer dans un stade de football, une jeune Iranienne connue sous le nom de Sahar est morte de ses blessures le 9 septembre, après avoir tenté de s’immoler par le feu. L’événement tragique, qui secoue l’Iran, remet une nouvelle fois en avant la question de la place des femmes dans le pays.

Ce nouveau drame suit une série d’arrestations récentes liées aux revendications des droits des femmes.

En juillet dernier, trois militantes avaient été condamnées à diverses peines de prison pour « rassemblement et collusion dans des actes contre la sécurité nationale, propagande contre l’État » et « encouragement et soutien à la corruption [morale] et à la prostitution ». C’est une vidéo, virale, qui avait déclenché leur arrestation : on les voyait distribuant des fleurs dans un métro à Téhéran le 8 mars – Journée internationale de la femme – pour encourager à la solidarité contre le port du voile obligatoire en Iran.

Des Iraniennes manifestent pour le droit d’entrer dans les stades (AFP)
Des Iraniennes manifestent pour le droit d’entrer dans les stades (AFP)

Les arrestations des militantes des droits des femmes se multiplient donc ces derniers mois en Iran. Les prises de position hostiles à l’ouverture de droits à leur égard également.

Début août, c’est le procureur général iranien qui s’est opposé à la présence de femmes dans les stades de football. En juillet dernier, plusieurs conservateurs avaient rappelé leur refus de voir les femmes entrer dans un stade. Si aucune loi n’interdit formellement la présence de femmes dans les stades, ce sont donc des positionnements politiques ou religieux qui voient les discriminations maintenues ou levées, lors de rares moments d’ouverture. 

Le port du voile, catalyseur des revendications féministes

La question du voile fait régulièrement l’objet de débats sur la place de la femme en Iran. Divers mouvements initiés ces dernières années ont été particulièrement médiatisés et porteurs de mobilisations. De la campagne White Wednesdays au mouvement des « filles de l’avenue de la révolution » (Dokhtar-e khiyaban-e enghelab), différents mouvements de protestation se sont mis sur pied en Iran pour dénoncer le port obligatoire du voile.

L’Iranienne Vida Movahed, protestant contre le port obligatoire du hijab dans une rue très fréquentée de Téhéran, a provoqué une vague de mobilisation contre l’obligation du voile (AP)
L’Iranienne Vida Movahed, protestant contre le port obligatoire du hijab dans une rue très fréquentée de Téhéran, a provoqué une vague de mobilisation contre l’obligation du voile (AP)

Une étude menée en septembre et octobre 2015 par le ministère de la Culture et de l’Orientation islamique permet d’appréhender les positions de la population au sujet de cette obligation faite à la femme iranienne. Réalisé dans les différentes provinces du pays, ce sondage montrait que 78,3 % des personnes interrogées approuvaient le fait que le hijab devienne facultatif, contre 21,7 % réclamant un port obligatoire du voile.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président dit « réformateur » en 2013, la place des femmes au sein des structures du pouvoir a connu des avancées mitigées

Cependant, il reste hors de question pour le régime de changer sa politique. Un certain désenchantement existe au sein des milieux militants pro-féministes, qui avaient placé leurs espoirs en Hassan Rohani. Depuis l’arrivée au pouvoir du président dit « réformateur » en 2013, la place des femmes au sein des structures du pouvoir a connu des avancées mitigées.

Lors des élections parlementaires de février 2016 ainsi que des élections des conseils municipaux de mai 2017, les femmes ont remporté un nombre de sièges sans précédent. Au Parlement iranien, leur nombre a d’ailleurs dépassé celui des religieux, pour la première fois dans l’histoire du pays.

Cependant, cette montée en puissance n’est pas allée plus loin. Au sein de l’administration Rohani, aucune femme n’a reçu de mandat ministériel, à la grande fureur des défenseurs des droits des femmes.

Une lutte instrumentalisée

La place de la femme reste donc contrainte par de nombreux obstacles politiques voire autoritaires. Cependant, si le processus de contestation et de mobilisation des femmes s’inscrit dans le cadre des droits civils à conquérir, celui-ci ne peut être découplé des mutations qui caractérisent le monde féminin en Iran.

La société iranienne connaît aujourd’hui de profondes mutations qui touchent aussi les femmes et la perception qu’elles ont d’elles-mêmes. Un signe est d’ailleurs qu’entre 2004 et 2014, le nombre de divorces a plus que doublé en Iran, révélateur d’une transformation des structures familiales.

L’expérience du vécu et l’orientation sociale des femmes urbaines a évolué rapidement depuis 1979 et l’avènement de la République islamique. Les mutations démographiques, le recul de l’âge du mariage, l’accès aux études ont modifié la place de la femme dans la société.

La place de la femme reste donc contrainte par de nombreux obstacles politiques voire autoritaires

L’espace féminin reste cependant une zone de luttes intenses entre les femmes, qui réclament de nouveaux droits et jouent des brèches, et les autres acteurs politiques mais aussi sociaux, qui instrumentalisent les tensions et découragent l’égalité des sexes.

Ces conflits ne sont cependant pas liés à l’avènement de la République islamique. Dès le début du XXe siècle, la politisation de la question féminine a été un outil utilisé par diverses forces. La visibilité politique des femmes, de la révolution constitutionnelle de 1906 au mouvement vert de 2009, n’a presque jamais cessé.

La réforme du droit de la famille, entreprise par le shah dans les années soixante et qui donnait aux femmes des droits accrus, a vu le clergé mobiliser des femmes issues de communautés plus pauvres et plus conservatrices. Défendant un modèle familial traditionnel, ces femmes sont ainsi entrées dans l’espace politique, au profit des religieux.

Des touristes iraniens se promènent près du sanctuaire de Fatima Masoumeh dans la ville sainte de Qom, en Iran (AFP)
Des touristes iraniens se promènent près du sanctuaire de Fatima Masoumeh dans la ville sainte de Qom, en Iran (AFP)

Dans un retour de balancier, l’avènement de la République islamique, la suspension de la loi sur la famille, l’imposition forcée du hijab et les premières tentatives de faire perdre le droit de vote aux femmes ont provoqué une réaction violente des femmes à travers tout le spectre social.

Dans les années 1980, exclues de certains diplômes universitaires, les femmes ont tenté de riposter en occupant certains espaces symboliques comme celui de l’enseignement.

Un résultat emblématique est qu’en 2015, environ 70 % des diplômés en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques en Iran étaient des femmes. Le taux d’alphabétisation a connu une nette augmentation chez les femmes tandis que la moyenne d’âge du mariage a reculé.  

Invisibles malgré quelques avancées

Ces éléments ne doivent cependant pas cacher une réalité qui reste difficile pour les femmes. Le haut niveau d’éducation n’ouvre pas les portes au marché du travail. Le taux de chômage des femmes reste deux fois plus élevé que celui des hommes.

D’une « visibilité » dans les études, les femmes passeraient donc à un statut « d’invisibilité » dans le marché du travail

Nombre de femmes, essentiellement parmi les couches les moins instruites, n’ont alors d’autre choix que de chercher des opportunités d’emploi dans le secteur informel de l’économie. Près de 50 % des Iraniennes employées travailleraient dans ce secteur.

D’une « visibilité » dans les études, les femmes passeraient donc à un statut « d’invisibilité » dans le marché du travail.

Ces notions de visibilité et d’invisibilité se rencontrent d’ailleurs dans d’autres domaines comme la mobilité au sein des espaces urbains. Si la femme, en Iran, est contrainte par de nombreuses dispositions légales, elle est également « oubliée » dans toute une série de politiques publiques. La mobilité, la sécurité, l’accès parfois aux espaces publics restent encore difficiles pour nombre de femmes.

Dans les périphéries, le manque de moyens de transports pénalise ainsi les femmes souhaitant se déplacer en-dehors de leurs domiciles et espaces proches. De fait, la mobilité diffère fortement suivant les âges mais aussi suivant les origines sociales et la formation reçue, révélant d’autres caractéristiques dans l’expérience du vécu des femmes.

L’expérience du vécu et l’orientation sociale des femmes urbaines a évolué rapidement depuis 1979 et l’avènement de la République islamique (AFP)
L’expérience du vécu et l’orientation sociale des femmes urbaines a évolué rapidement depuis 1979 et l’avènement de la République islamique (AFP)

Le poids du patriarcat continue aussi de minorer la place des femmes dans la société. Il n’est ainsi pas rare de voir des médias officiels utiliser les termes de « hamleh » (attaque) ou « hojom » (invasion) pour décrire la manière dont elles intègrent le monde de l’éducation et de l’emploi face aux hommes.

Enfin, ces violences psychologiques sont également physiques : en Iran, près de deux femmes sur trois seraient confrontées à différentes formes de violences contre leur personne, notamment au sein de leur foyer. Les féminicides ne sont pas rares, comme celui de Mitra Ostad, tuée en mai dernier par son mari, meurtre qui a scandalisé nombre d’Iraniens.

Le mouvement réformiste iranien perd en pertinence
Maysam Behravesh
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La question de la femme n’est donc pas seulement liée à des positionnements religieux. La place sociale, le poids d’une tradition patriarcale, les instrumentalisations politiques sont tout autant d’éléments à prendre en compte.

Par conséquent, le traitement de la question doit être global et éviter, notamment, d’adopter une approche trop centrée sur les seuls milieux urbains favorisés, au risque de ne considérer qu’une partie de la question.