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Gouvernement Elyes Fakhfakh : quelle gouvernance et quelle majorité ?

Plus de quatre mois après les législatives en Tunisie, le Parlement a accordé sa confiance au gouvernement d’Elyes Fakhfakh. Avec 129 députés pour, 1 abstention et 77 contre, la nouvelle équipe disposera d’une majorité fragile et d’une opposition aussi nombreuse que divisée
Le Premier ministre tunisien, Elyes Fakhfakh, assiste à une séance plénière du Parlement dans la capitale Tunis le 26 février 2020 ( AFP)

Il est presque 2 heures du matin ce jeudi quand Elyes Fakhfakh monte à la tribune de l’Assemblée. Il commence par rappeler que durant 14 heures, plus 150 députés – sur un total de 217 – se sont succédé pour l’interpeller.

Une séance particulièrement houleuse qui a permis aux futurs opposants, mais également aux alliés, d’attaquer le candidat à la présidence du gouvernement sur sa binationalité, ses rapports avec la France, l’absence de propositions chiffrées dans son programme, son bilan d’ancien ministre des Finances entre fin 2012 et début 2014, l’absence de ministres issus de certaines régions et même ses goûts en matière de vin !

Une majorité hétéroclite

Pour se défendre de l’accusation d’« exclusion » (en référence à son insistance pour écarter Qalb Tounes de sa future majorité), Elyes Fakhfakh n’a eu de cesse de rappeler que les principales sensibilités étaient représentées dans son gouvernement. 

En effet, la nouvelle équipe inclut des islamistes (Ennahdha), des destouriens (Tahia Tounes et Nidaa Tounes), des libéraux (al-Badil), des sociaux-démocrates (Attayar et des ministres indépendants comme Lobna Jeribi), des nationalistes arabes (ech-Chaab) et des militants de gauche comme l’avocat Ayachi Hammami. 

Une fois la confiance du Parlement obtenue, il va être compliqué de faire cohabiter des sensibilités aussi différentes

Mais une fois la confiance du Parlement obtenue, il va être compliqué de faire cohabiter des sensibilités aussi différentes. La campagne électorale et les mois qui l’ont suivie ont été le théâtre d’échange d’accusations et d’invectives entre de futurs partenaires. 

Ainsi, Attayar, qui a fait toute sa réputation sur la lutte contre la corruption, n’a pas de mots assez durs à l’encontre de Tahia Tounes et d’Ennahdha, coupables selon la formation sociale-démocrate sinon de complicité, du moins de laxisme face à ce fléau.  

Les panarabistes socialisants du mouvement ech-Chaab ont pour leur part développé une rhétorique hostile aux politiques libérales et austéritaires des gouvernements qui se sont succédé depuis la révolution. Il serait intéressant de voir leur réaction quand le nouvel exécutif va reprendre les négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) au printemps 2020. 

Les sujets sociétaux pourront également être un point de friction : lors de sa campagne électorale, Elyes Fakhfakh a présenté un programme très libéral sur les sujets de société (égalité des sexes, dépénalisation de l’homosexualité, etc.) ; les islamistes d’Ennahdha vont-ils le suivre s’il s’attaque à ce terrain miné ?

Un contrat de gouvernement

Dès sa nomination, Elyes Fakhfakh a promis de préparer un contrat de gouvernement et de le faire signer par sa future majorité. Ainsi, le lundi 24 février, les chefs des partis et groupes parlementaires dont sont issus les membres du nouvel exécutif ont ratifié cette feuille de route. 

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Ce document de dix pages n’est pas sans rappeler le pacte de Carthage, signé en 2016 et qui a permis au président Béji Caïd Essebsi de congédier Habib Essid et de le remplacer par Youssef Chahed. D’ailleurs, en parcourant les deux textes, on trouve un certain nombre de mesures communes. 

Mais la principale différence tient au fait que le pacte de Carthage a été négocié par les partis et organisations nationales puis imposé au futur chef du gouvernement alors que ce sont les équipes d’Elyes Fakhfakh qui ont préparé leur programme avant de le proposer aux futurs membres de la majorité.

Le document, intitulé « Le gouvernement de la clarté et du retour de la confiance », expose un ensemble de mesures classées par priorités et propose une méthode de travail basée sur des « taskforces interministérielles » pour faire face aux urgences du moment. 

Si l’on peut regretter l’absence d’objectifs chiffrés et l’empilement d’objectifs consensuels aux contours flous (la lutte contre la corruption, la transformation de l’économie afin de créer plus de richesses et mieux les répartir, la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, etc.), on décèle tout de même un projet politique sur des questions qui font moins l’unanimité : la poursuite du processus de justice transitionnelle, la mise en œuvre de la décentralisation et l’organisation d’élections régionales à horizon 2022, la lutte contre l’économie de rente, la mise en place des instances constitutionnelles (quatre sur cinq ne sont toujours pas actives) et de la Cour constitutionnelle (sachant que le gouvernement n’intervient pas directement dans ce processus). 

Les sept grands projets du quinquennat

Le Parlement est en outre prié de revoir son règlement intérieur pour assurer un « contrôle plus efficace de l’action gouvernementale ». On pense ici aux interminables séances de questions au gouvernement – retransmises en direct à la télévision nationale – qui offrent des tribunes à certains députés en mal de notoriété. 

Plusieurs réformes sont également proposées, touchant à l’éducation, la santé, l’agriculture, la transition énergétique et numérique

On notera quand même la renonciation, au moins au niveau de ce document et du discours de politique générale, au recours à la gouvernance par décrets-lois. Enfin, il est proposé de mettre en œuvre une solution à la très sensible question du bassin minier de Gafsa, qui connaît une série de mouvements sociaux depuis 2008.

Le gouvernement propose par ailleurs sept grands projets sur la durée du quinquennat. Ils portent sur la mise en œuvre de la Constitution de 2014 au niveau des instituions et de la législation – ce qui devait être la principale tâche de la dernière mandature. 

Plusieurs réformes sont également proposées, touchant à l’éducation, la santé, l’agriculture, la transition énergétique et numérique. Enfin, le cap est mis sur l’Afrique avec un renforcement de la coopération avec les pays du continent noir.

Pour rassurer les principaux partenaires, à commencer par l’Union européenne, Fakhfakh s’engage à poursuivre les négociations de l’accord de libre échange ALECA et, plus généralement, de rester dans le cadre des traités commerciaux. Ces questions, impliquant la souveraineté de la Tunisie, ont été largement abordées lors de la campagne présidentielle de l’automne 2019.

Une victoire pour Kais Saied

La confiance accordée au gouvernement Fakhfakh est avant tout une victoire pour le président Kais Saied dans la guerre que lui livre le président du Parlement et leader d’Ennahdha Rached Ghannouchi. 

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Comptant sur sa forte légitimité électorale (il a été élu à 72 % des voix au second tour de la présidentielle), Saied a réussi à écarter les candidats des principaux blocs parlementaires et à désigner au poste de Premier ministre un ancien ministre des Finances qui n’a réuni sur son nom que 0,33 % des voix lors du dernier scrutin présidentiel. 

Le locataire de Palais Carthage a également obtenu que le parti Qalb Tounes de Nabil Karoui ne soit pas associé au pouvoir malgré la protestation des islamistes.

Enfin, profitant de l’absence de Cour constitutionnelle, Kais Saied a tué dans l’œuf la proposition d’Ennahdha de voter une motion de censure contre le gouvernement Chahed pour reprendre la main dans le choix de son successeur. 

Le président de la République s’est même offert le luxe de convoquer Ghannouchi et de lui donner une leçon de droit constitutionnel en prenant soin de filmer la rencontre et de la diffuser sur les réseaux sociaux.

Une initiative saluée par les opposants d’Ennahdha et qui a eu du succès même auprès des pourfendeurs de Saied. 

Dans ces conditions, il convient de voir si Elyes Fakhfakh, sachant à qui il doit sa nomination, sera un simple Premier ministre aux ordres d’un hyperprésident où s’il appliquera une Constitution qui lui accorde l’essentiel des pouvoirs dans le couple exécutif. Les prochains jours nous apporteront un début de réponse. 

Hatem Nafti
Hatem Nafti est un essayiste franco-tunisien. Dans son dernier livre, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve 2019), il revient sur le bilan du seul pays des Printemps arabes à s’être durablement engagé sur la voie de la démocratie. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HatemNafti