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L’Iran partagé entre sanctions et engouement pour le bitcoin

Malgré l’interdiction à court terme du minage de bitcoins en raison des pénuries d’électricité et des pannes de courant qui ont touché le pays cet été, la République islamique cherche à continuer à développer cette activité
Il y a un an, le bitcoin valait 10 000 dollars pour ensuite culminer à 60 000 dollars en avril 2021, et se situer aujourd’hui aux alentours de 45 000 dollars (AFP)

Il a l’avantage de pouvoir être échangé de manière quasi anonyme et son système décentralisé est fondé sur un logiciel indépendant de toute autorité. Il n’en fallait pas davantage pour que le bitcoin soit l’objet de toutes les attentions en Iran.

La République islamique aimerait faire de cette cryptomonnaie l’instrument lui permettant de contourner les sanctions américaines. Celles-ci l’empêchent actuellement d’exporter son pétrole et menacent toute entreprise commerçant avec le pays de se voir refuser le marché américain. À plus long terme, le bitcoin lui permettrait aussi d’opérer en toute discrétion ses transactions avec ses partenaires et réduire sa dépendance au dollar.     

L’Iran pèse à lui seul 4,5 % des opérations de minage de bitcoin dans le monde, selon un rapport publié par Elliptic le 21 mai. Grâce à ces transactions, Téhéran aurait engrangé des centaines de millions de dollars en bitcoins 

Le bitcoin est une monnaie numérique que chacun peut vendre ou acheter. Elle n’est pas régulée par une autorité centrale et sa structure permet d’échanger cette cryptomonnaie de façon anonyme sans passer par le système bancaire actuel. Pour authentifier les transactions et les sécuriser, il faut de puissants ordinateurs permettant de résoudre des équations complexes. En échange de ce travail, les « mineurs » reçoivent des bitcoins.

Selon Michel Makinsky, chercheur associé à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE) et directeur général de la société AGEROMYS international, le bitcoin est l’instrument le plus intéressant pour contourner les sanctions et se prémunir des conséquences et des risques liés au dollar.

« L’atout premier du bitcoin pour l’Iran, c’est de répondre à son besoin fondamental de disposer de devises étrangères fortes. Les systèmes de barter [troc, échange de marchandises sans transfert d’argent] qui existent actuellement ne vous permettent pas d’encaisser de l’argent, parce que vous êtes payé en marchandises. »

En Iran, les mineurs ont l’obligation de revendre à la Banque centrale les bitcoins qu’ils ont minés. Cela a permis à Téhéran d’engranger ainsi des devises étrangères.

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L’Iran pèse à lui seul 4,5 % des opérations de minage de bitcoin dans le monde, selon un rapport publié par Elliptic le 21 mai. Grâce à ces transactions, Téhéran aurait engrangé des centaines de millions de dollars en bitcoins. 

Mais pour Mehrdad Emadi, économiste au sein de la société de conseil Betamatrix de Londres, le bitcoin n’est pas la solution absolue pour échapper aux Américains. Selon lui, la cryptomonnaie répond à « 22 ou 23 % des besoins de l’économie iranienne en matière de devises étrangères ».

« Cette force ne pourra pas permettre au régime de contourner totalement les sanctions, même à moyen terme avec un mouvement massif de mineurs chinois et russes en Iran », estime-t-il. 

Financer discrètement les proxys

Par contre, le bitcoin pourrait représenter une opportunité pour l’Iran dans les activités qu’il aimerait mener en toute discrétion. C’est notamment le cas dans ses transactions financières avec ses « proxys », parmi lesquels le Hezbollah libanais ou les milices chiites irakiennes.

« Il ne faut pas oublier que l’Iran utilise massivement le bitcoin pour financer ses activités extraterritoriales en Irak, au Yémen, au Liban et en Syrie. Par cela, le bitcoin est un instrument très utile puisqu’il n’existe aucun mécanisme de suivi financier », analyse l’économiste.

« Les sanctions américaines ne sont pas le seul obstacle, il existe aussi les traités contre le blanchiment d’argent, et le fait que leur partenaire libanais, le Hezbollah, a été classé par le Trésor américain comme une organisation terroriste. Donc les forces de sécurité iraniennes et particulièrement les Gardiens de la révolution [organisation paramilitaire de la République islamique] vont avoir besoin du bitcoin pour les financer. »

« L’avantage du bitcoin est l’anonymat possible »

- Jean-Paul Delahaye, informaticien et professeur émérite

L’informaticien Jean-Paul Delahaye, professeur émérite à l’Université de Lille et chercheur au laboratoire CRISTaL, explique l’opacité du bitcoin.      

« L’avantage du bitcoin est l’anonymat possible. Le minage est une façon d’acquérir des bitcoins en échange de pétrole par exemple. On va brûler du pétrole, ce qui va produire de l’électricité et grâce à cette électricité, moyennant quelques compétences sur ordinateur, on va pouvoir obtenir des bitcoins qui auront un statut anonyme », développe-t-il.

L’Iran n’aura pas de problèmes à effectuer des transactions avec un État complice.

« Par exemple, si les Russes sont d’accord, ils peuvent ne pas être regardants sur les bitcoins qu’ils reçoivent de l’Iran. Ils peuvent très bien avoir l’aval du [président Vladimir] Poutine. Les États-Unis pourraient avoir certaines informations, mais ce sera loin d’être simple, et ils pourront difficilement empêcher ces transactions d’avoir lieu », ajoute-t-il.

Une croissance qui interroge

Cette opacité peut néanmoins laisser quelques traces visibles. Le FMI a estimé que la croissance iranienne a été de 1,5 % en 2020 et sera de 2,5 % cette année. Michel Makinsky s’interroge sur ces chiffres étonnamment positifs. 

« Quand on connaît la situation complètement calamiteuse du pays, il y a quelque chose qui ne colle pas. Mais en creusant, on s’aperçoit que les exportations d’hydrocarbures, de produits raffinés et de produits pétrochimiques iraniens sont certainement très largement supérieures à ce qu’on pouvait penser.      

« Et en approfondissant, on s’aperçoit qu’ils ont multiplié les canaux d’exportation. Il y a la Chine bien sûr, mais aussi les Émirats arabes unis, l’Irak, la Russie et le Kazakhstan. On s’aperçoit que le bitcoin joue un rôle beaucoup plus important que ce qu’on pouvait penser. »

Cet engouement est attesté par les différentes institutions iraniennes qui se sont emparées du sujet.

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« La Banque centrale a décidé de mettre en place des mécanismes de régulation, d’accorder des licences officielles, dont une à Miner, le plus important mineur turc. Il y a également un plan bitcoin qui a été commandé par le think tank de la présidence iranienne pour tracer une feuille de route, et le Parlement qui est en train de travailler sur une législation », indique-t-il. 

« Parallèlement, les autorités essaient de tordre le cou aux mines illicites, mais sont en train de développer simultanément un système de transactions officielles. »

Et pourtant, le premier coup de frein est venu de l’intérieur. Le 26 mai, l’ex-président Hassan Rohani prend la décision radicale de bannir le minage de bitcoin jusqu’au 22 septembre, en raison de la trop forte demande en énergie de ce processus. 

Car la République islamique possède un atout qui séduit les mineurs étrangers et iraniens : le faible prix de son électricité, 70% moins chère qu’en Chine et 68 % moins chère qu’en Russie. 

Une aubaine pour les mineurs de bitcoins de tous pays, alléchés par cette énergie subventionnée et qui ont décidé de délocaliser leurs puissants ordinateurs en Iran. Des fermes de minage de bitcoins chinoises, polonaises, indiennes, turques et russes ont poussé comme des champignons à travers le pays.

« On estime qu’il y a eu entre 150 et 200 nouvelles demandes de licence pour miner par jour [lors de l’officialisation de la cryptomonnaie en Iran] », détaille Mehrdad Emadi. 

Pénuries et mécontentement social 

Ce sureffectif de fermes de minage a entraîné une consommation débridée d’énergie alors que le réseau électrique iranien connaît déjà une grande fatigue. Miner le bitcoin est très énergivore, l’électricité requise par les ordinateurs des mineurs pour un an d’activité représenterait l’équivalent de 10 millions de barils de pétrole brut, soit 4 % du total des exportations iraniennes en 2020.

Des manifestations dans plusieurs villes de la province iranienne du Khouzestan, dans le sud-ouest du pays contre les pénuries d'eau (Twitter).
Des manifestations dans plusieurs villes de la province iranienne du Khouzestan, dans le sud-ouest du pays, contre les pénuries d’eau (Twitter).

Cette frénésie a été l’une des causes des pénuries d’électricité et pannes de courant qui ont frappé les grandes villes iraniennes cet été, alors que les tensions sociales sont déjà fortes dans un pays durement touché par le changement climatique

Mais selon Mehrdad Emadi, ces externalités négatives du minage de bitcoin n’empêcheront pas son développement en Iran. Ceci, même si un nouvel accord sur le nucléaire iranien entérine une levée des sanctions américaines.

Miner le bitcoin est très énergivore, l’électricité requise par les ordinateurs des mineurs pour un an d’activité représenterait l’équivalent de 10 millions de barils de pétrole brut, soit 4 % du total des exportations iraniennes en 2020

« L’Iran va continuer à élargir son usage du bitcoin pour deux raisons. La première vient d’une analyse coûts-bénéfices des Gardiens de la révolution, dont les paiements à leurs alliés au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen sont beaucoup plus importants en matière d’objectifs et d’influence à long terme que le mécontentement d’une partie de la population iranienne.

« La deuxième raison est qu’ils veulent devenir indépendants du dollar, et être dans une situation où il n’y aurait pas de contrôle ni d’audit sur les paiements internationaux. L’expansion de ce système facilitera leurs objectifs. » 

Ce pari sera-t-il le bon à long terme ? L’extrême volatilité de cette monnaie basée sur la spéculation la rend hautement aléatoire. Il y a un an, le bitcoin valait 10 000 dollars pour ensuite culminer à 60 000 dollars en avril 2021, et se situer aujourd’hui aux alentours de 45 000 dollars.