Aller au contenu principal

Élections israéliennes : s’il veut former un gouvernement, Netanyahou va devoir nouer d’étranges alliances

La probabilité que le Premier ministre puisse former un gouvernement semble dépendre d’un parti palestinien et d’un suprémaciste juif raciste
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, dirigeant du Likoud, s’adresse à ses partisans au siège de campagne du parti, à Jérusalem (AFP)
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, dirigeant du Likoud, s’adresse à ses partisans au siège de campagne du parti, à Jérusalem (AFP)
Par
TEL AVIV, Israël

L’impensable s’est produit à 9 h ce mercredi matin, après une longue et tumultueuse nuit électorale : le parti Raam, dirigé par Mansour Abbas, a atteint le seuil électoral pour entrer au Parlement et devient ainsi le faiseur de roi qui peut assurer à Benyamin Netanyahou un sixième mandat.

D’importantes questions restent en suspens. Netanyahou et Abbas peuvent-ils se permettre une initiative politique si audacieuse ? La coalition raciste et radicale de Netanyahou peut-elle dépendre du soutien des Arabes pour survivre ? Abbas peut-il rejoindre, ou ne serait-ce même que soutenir, une coalition comportant des éléments racistes comme le dirigeant du Parti sioniste religieux Bezalel Smotrich et le disciple du rabbin Meir Kahane qui hait les Arabes, Itamar Ben-Gvir ?

Ce phénomène politique sans précédent est l’œuvre de Netanyahou. Pour son profit personnel et sa survie, dépourvu de toute idéologie, Netanyahou a inclus Abbas dans un projet visant à affaiblir la représentation politique palestinienne, écartant Raam de la Liste arabe unie.

Élections israéliennes : Netanyahou transformé en improbable « arabophile »
Lire

De l’autre côté du spectre, Netanyahou a créé à lui tout seul le monstre du Parti sioniste religieux d’extrême-droite et a activement encouragé les Israéliens à voter pour ce dernier plutôt que pour son propre parti afin d’assurer la taille de son bloc, ainsi que l’éventuelle annulation ultérieure de son procès pour corruption.

Il a offert l’option du sionisme religieux aux Israéliens attachés à le garder au pouvoir, ainsi qu’à ceux de l’extrême-droite déterminée à saper le système judiciaire à leurs propres fins.

Il a presque obtenu le bloc fort dont il a besoin, mais ce n’est pas encore tout à fait ça.

Netanyahou et ses alliés sont désormais bloqués avec 59 sièges seulement, deux de moins que la majorité requise pour former un gouvernement faible mais viable.

Une tâche quasi impossible attend Netanyahou : convaincre Ben-Gvir et Abbas de parvenir à un arrangement, malgré l’insistance du premier sur le fait qu’il ne siègera jamais dans un gouvernement soutenu par les Palestiniens et le fait que le second a du mal à justifier pourquoi il ferait ça.

Une cinquième élection ?

À 9 h 15, un quart d’heure après l’annonce qui a renversé le cours de l’élection israélienne, le ministre Tzachi Hanegbi (membre du Likoud) assurait déjà que le parti de Netanyahou était désireux de former une coalition reposant sur le soutien d’Abbas mais sans son concours au sein du gouvernement.

« Abbas lui-même dit ne pas vouloir être membre du gouvernement », déclarait Hanegbi sur Channel 12.

« Nous ne pouvons pas avoir dans notre coalition un député arabe qui représente un parti qui nie l’essence même d’Israël en tant qu’État démocratique juif », se justifiait-il avant d’ajouter : « Un soutien de l’extérieur en retour d’avantage pour le secteur arabe – ça, c’est possible. »

Ce n’est pas nécessairement le sentiment qui prévaut au Likoud, mais plutôt comment préparer l’opinion publique à une chose pratiquement inconcevable pour la droite israélienne, mais qui pourrait s’avérer cruciale pour la survie de son dirigeant.

Itamar Ben-Gvir, le disciple du rabbin Meir Kahane qui hait les Arabes (AFP)
Itamar Ben-Gvir, le disciple du rabbin Meir Kahane qui hait les Arabes (AFP)

Autre option : comment planter le décor pour toucher les membres du camp anti-Netanyahou, les encourageant à passer de l’autre côté et à « sauver Israël » de cette mauvaise passe politique. Tout ça pour le bien du pays, bien entendu. 

Par-dessus tout, il y a toujours cette épée de Damoclès, la perspective d’une cinquième élection, une pensée intolérable. Une fois encore, on dirait aux Israéliens que cela doit être fait « pour le bien du pays ».

Ce bloc inconsistant et étrange pour le « changement » qui s’efforce d’évincer Netanyahou est désormais pratiquement hors de propos.  

Au pire, cela peut devenir un réservoir de déserteurs dans lequel Netanyahou ira puiser pour gonfler ses chiffres et obtenir pour son bloc plus de 61 sièges. Il a déjà insinué qu’il l’avait fait.

Quelle que soit la façon de voir les choses, Israël est sur le point de connaître son gouvernement le plus radical. Des nouvelles élections, si ce scénario catastrophe se concrétise, n’auraient pas de conclusion heureuse. 

Élections israéliennes : un quatrième round pour rien ?
Lire

Le seul qui pourrait avoir un intérêt à de nouvelles élections serait Benny Gantz, le dirigeant de Bleu Blanc. Ce scénario pourrait lui offrir le poste de Premier ministre à temps partiel intégré dans l’accord de coalition toujours actif avec Netanyahou.

Une source appartenant au Likoud a confié à Middle East Eye qu’ils persistent à penser que, malgré leur expérience malheureuse dans le gouvernement sortant, Gantz pourrait rejoindre la future coalition de Netanyahou.

« Lui et ses partisans ne sont pas fait pour l’opposition. Ce sont des faiseurs par nature. On peut compter sur eux », estime la source.

Le parti Nouvel espoir de Guideon Saar a rapidement déclaré « ne comptez pas sur nous ». Il s’est juré une fois de plus de ne pas rejoindre une coalition avec Netanyahou et de rester dans l’opposition.

Les leçons à tirer des résultats

Ces quatrièmes élections en l’espace de deux ans seulement ont laissé Israël plus confus que jamais.

Certaines tendances méritent une attention particulière : les citoyens palestiniens d’Israël sont sous-représentés, seuls six sièges reviennent à la Liste unifiée et Abbas en récolte cinq. Chute drastique après les quinze sièges obtenus en mars 2020.

Les changements au sein de la société palestinienne en Israël ne peuvent pas passer inaperçus. Il serait peut-être temps de faire revivre la notion d’un parti palestino-juif solide et réel. De façon maladroite et répugnante, Netanyahou a légitimé ce type de partenariat. Ce n’était pas son intention mais c’est ce qui en ressort.

Le centre-gauche émerge plus fort que prévu. Des sondages erronés avaient presque éliminé la totalité de la gauche. Ce n’est pas ce qui s’est passé.

Bleu Blanc de Benny Gantz, qui remporte huit sièges, est de loin la plus grande surprise de ces élections (AFP)
Bleu Blanc de Benny Gantz, qui remporte huit sièges, est de loin la plus grande surprise de ces élections (AFP)

Meretz, avec cinq sièges, a survécu. Le parti travailliste ressuscite, en remportant sept sièges. Bleu Blanc de Gantz est de loin la plus grande surprise de ces élections, remportant huit sièges.

Meretz visait le vote de pitié, Gantz s’est présenté comme le bon gars victime du méchant Netanyahou. Ces deux tactiques semblent les avoir sauvés.

Si elle est bel et bien vivante, la gauche n’offre aucune alternative au règne de la droite.

L’identité de la gauche a été ternie par l’entité artificielle qu’est le bloc « Tout sauf Bibi », qui a rassemblé des partis allant de la droite du Likoud jusqu’aux vestiges de la gauche.

Cela n’a pas fonctionné et ne pouvait de toute façon pas fonctionner. Libéré de ce partenariat, la gauche devra reconstruire son identité et redéfinir son rôle dans l’opposition à une coalition homophobe et raciste, si tel est le cas.

C’est également une leçon pour la droite.

Saar et le dirigeant de Yamina Naftali Bennett ont tenté à des fins électoralistes de se désengager de la droite « bibiste » et de sa focalisation totale sur Netanyahou et de former une aile droite axée sur l’État, similaire au Likoud de Menahem Begin et du vieux sionisme national religieux.

Les six sièges de Saar et les sept sièges de Bennett démontre que c’est mission impossible. Cette aile droite n’existe pratiquement plus. Netanyahou (et la démographie) a changé le noyau de la droite, si non à tout jamais, du moins pour longtemps.

Marchandage

Que va-t-il donc se passer ? La complexité de la réalité invite à faire preuve d’une certaine mesure lorsqu’il s’agit de faire des prophéties.

Tous les votes n’ont pas été comptabilisés et certains changements peuvent encore survenir. Même Netanyahou, adepte des déclarations en grande pompe, s’est gardé de proclamer sa victoire cette fois-ci et est resté relativement humble, évoquant seulement une « grande réussite ».

Dans le même temps, il est coincé entre Abbas et Bennett. Il ne peut pas former une coalition sans Bennett, alors que sur le plan politique, Bennett ne peut pas se permettre un nouveau tour de scrutin, qui pourrait causer sa perte.

Dans son premier discours après les sondages effectués à la sortie des bureaux de vote, le chef de la coalition Yamina a promis un « leadership non pas centré sur lui-même, mais sur le bien du peuple ». Lapid promet toujours un « gouvernement sain ». Personne ne comprend totalement les messages codés que contiennent ces déclarations.

Élections israéliennes : les vautours encerclent Netanyahou
Lire

Les prochains jours seront consacrés aux spéculations et aux appels et échanges en coulisses entre les différents acteurs. Et les choses ont déjà commencé : Abbas et Lapid ont promis de se rencontrer avant vendredi alors que Netanyahou et Bennett ont déjà parlé.

Un scénario est dans l’air : Bennett et Saar pourraient unir leurs forces et faire adopter une loi interdisant à un candidat inculpé de former un gouvernement. Le candidat visé serait Netanyahou. Son procès pour corruption doit reprendre le 5 avril.

Une telle démarche semble logique, mais elle est pratiquement irréalisable. Il s’agit moins de politique que de peur.

Les images des émeutes du Capitole sous Donald Trump sont encore dans tous les esprits. D’une certaine manière, Netanyahou et les siens s’employaient déjà à compromettre la crédibilité du Comité central des élections et à l’accuser de falsification et de manquements avant même le jour du scrutin. Ils ne partiront pas tranquillement.

L’atmosphère n’est pas propice à l’audace. « Tant que ce n’est pas fini, ce n’est pas fini », comme le dit l’adage.

Le problème, c’est que ce n’est jamais fini. Ou, comme l’affirmait Albert Einstein : « La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent. » Même un savant de son calibre a omis le variant qui touche la politique israélienne. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.