Aller au contenu principal

Élections israéliennes : Netanyahou transformé en improbable « arabophile »

Après des années d’incitation à la haine contre les citoyens palestiniens d’Israël, le Premier ministre Benyamin Netanyahou se présente sous le nom d’« Abou Yair » et se plaît à être vu en train de boire le café chez les bédouins
Un panneau électoral de la Liste unifiée montrant le Premier ministre Benyamin Netanyahou avec une légende en arabe indiquant « le père de la loi sur l’État-nation affirme que c’est “une nouvelle approche”, qui leurre-t-il ? », à Oum al-Fahm, le 12 mars 2021 (AFP)

Encore une nouvelle élection disputée en Israël, la quatrième en deux ans, et consistant en une répétition des précédentes campagnes. 

Benyamin Netanyahou, le Premier ministre, fait encore des coups bas à ses rivaux dans l’espoir de remporter une majorité parlementaire décisive pour imposer par la loi l’annulation de son actuel procès pour corruption. 

Cependant, il y a quelque chose de radicalement différent cette fois. 

Après six années de campagne au cours desquelles Netanyahou a asséné à maintes reprises que le vote de l’importante minorité palestinienne du pays était une menace pour la démocratie juive autoproclamée du pays – tout en traitant ses rivaux politiques d’« arabophiles » –, il semble avoir eu une conversion digne de celle de Saint Paul sur la route de Damas.

« Abou Yair »

Au cours de cette dernière campagne, Netanyahou s’est montré tellement désireux de remporter le cœur des 1,8 million de citoyens palestiniens d’Israël qu’il a placardé des affiches partout dans leurs villes en se présentant comme « Abou Yair » (le père de Yair), adoptant la coutume arabe qui consiste à faire référence aux parents par le nom de leur fils aîné. 

Ces trois derniers mois, il s’est également rendu davantage dans les communautés palestiniennes négligées en Israël qu’il ne l’a fait tout au long de sa longue carrière politique.  

« Lorsque [Netanyahou] incite à la haine contre la population palestinienne, ses rivaux ont peur d’être étiquetés ‘’pro-Arabes’’. Et lorsqu’il donne une certaine légitimité au public palestinien, tout le monde adopte son programme »

- Michel Warschawski, fondateur de l’Alternative Information Centre

Ses comptes sur les réseaux sociaux proclament eux aussi sa nouvelle politique du « bon voisin ». Des vidéos TikTok le montrent souriant, assis en tailleur sur des tapis dans une tente, prenant le café avec les aînés parmi les Bédouins.  

Par ailleurs, il a suggéré qu’il pourrait nommer au gouvernement le premier musulman sur la liste des candidats du Likoud, bien que Nail Zoabi ne soit pas en position de remporter véritablement un siège au Parlement. 

Les alliés de Netanyahou font valoir que l’offensive de charme fonctionne, et que le Likoud pourrait décrocher un siège ou deux grâce à l’électorat palestinien, faisant potentiellement d’eux la clé de l’élection.  

C’est la plus improbable des transformations politiques d’Israël. 

Occasion manquée

D’autres politiciens israéliens emboîtent le pas à Netanyahou. Ils semblent avoir oublié qu’il y a quelques mois encore, ce dernier considérait toxique le fait d’être associé aux députés palestiniens et la population qu’ils représentent. 

Les autorités israéliennes détruisent les cultures bédouines malgré le coronavirus
Lire

Son principal rival lors des dernières élections, Benny Gantz (parti Bleu Blanc) a même rejeté l’occasion de nouer une alliance avec des partis palestiniens qui auraient pu évincer Netanyahou, préférant rejoindre son gouvernement.  

Tout cela semble s’être passé il y a une éternité maintenant. 

Guideon Saar, qui a rompu les liens avec le Likoud de Netanyahou lors de ces élections pour créer sa propre faction, Nouvel Espoir, a accusé le Premier ministre de ne pas en faire assez pour assurer la sécurité des citoyens palestiniens.  

Naftali Bennett, chef du parti d’extrême droite Yamina, a inauguré une nouvelle « permanence du secteur arabe » et a juré qu’il était tout aussi engagé envers les citoyens palestiniens qu’envers leurs compatriotes juifs. 

Le numéro 2 du parti Israel Beytenou d’Avigdor Lieberman, connu pour avoir menacé de déchoir les Palestiniens « déloyaux » de leur nationalité, réclame l’égalité pour cette minorité. Eli Avidar a en outre publiquement désavoué la loi sur l’État-nation, qui prive les Palestiniens du droit à l’autodétermination dans la région aux côtés des juifs.  

De Zoabi à l’avènement d’une nouvelle ère

Si la droite fait les yeux doux à l’électorat palestinien, ce que les Israéliens appellent les partis de « centre-gauche » semblent prêts à forger une nouvelle alliance avec la Liste unifiée, pacte électoral rassemblant les principaux partis palestiniens.

Yaïr Lapid, qui avait offensé les citoyens palestiniens en les qualifiant moqueusement de « Zoabi », d’après Haneen Zoabi, une politicienne palestinienne impopulaire dans l’électorat juif, a fait le serment d’une nouvelle ère des relations arabo-juives : « Nous avons changé, ils ont changé. » 

Merav Michaeli, qui vient de prendre la tête du Parti travailliste, a suggéré que s’allier à la Liste unifiée était quasiment inéluctable – un changement radical par rapport à ses prédécesseurs. Isaac Herzog, notamment, avait au contraire exhorté les travaillistes à se « débarrasser » de l’impression d’être obligés de se comporter en « arabophiles ».  

Et le plus libéral des partis sionistes, Meretz, présente deux candidats palestiniens dans les cinq premières places – plus du double de leur part au sein de la population. Son dirigeant, Nitzan Horowitz, a fièrement déclaré : « Je pense qu’on n’a jamais vu un tel ratio d’Arabes par rapport aux juifs dans un seul parti depuis la création de l’État. »  

Posture cynique

Qu’est-ce qui explique le revirement de Netanyahou – et pourquoi a-t-il entraîné une transformation si rapide de l’approche des autres partis sionistes à la minorité palestinienne ? 

Les Palestiniens, désormais troisième force politique d’Israël ?
Lire

Yousef Jabareen, membre de la Liste unifiée, a publié un communiqué la semaine dernière affirmant que l’opinion publique arabe « n’[était] pas dupe de l’intérêt soudain de Benyamin Netanyahou envers notre communauté. Ce qu’il restera de son attitude à notre égard, c’est l’incitation au raciste. » 

Pour les analystes avec lesquels Middle East Eye s’est entretenu, Netanyahou adopte une fois de plus une posture politique des plus cyniques. Paradoxalement, ils pointent le fait que l’opération séduction envers les Palestiniens prouve que les partis palestiniens sont plus faibles et divisés qu’ils ne l’étaient depuis des années. 

« Netanyahou a trouvé un nouveau moyen de nuire à la communauté palestinienne en Israël pour servir ses propres intérêts », estime Diana Buttu, citoyenne palestinienne d’Israël et ancienne conseillère de l’Autorité palestinienne (AP). 

Michel Warschawski, fondateur de l’Alternative Information Centre, qui promeut le dialogue entre Israéliens et Palestiniens, abonde dans son sens.

« La force de Netanyahou est de pouvoir fixer le programme politique en Israël comme aucun autre politicien », analyse-t-il.

« Lorsqu’il incite à la haine contre la population palestinienne, ses rivaux ont peur d’être étiquetés “pro-Arabes”. Et lorsqu’il donne une certaine légitimité au public palestinien, tout le monde adopte son programme. »

Besoin d’une majorité nette

Le changement de cap de Netanyahou, notent les analystes, n’est que sa dernière stratégie en date pour affaiblir les Palestiniens en Israël. 

Netanyahou ne sait comment gérer l’important électorat palestinien depuis que ses quatre principaux partis ont créé la Liste unifiée à temps pour l’élection de 2015. 

Depuis lors, la Liste unifiée a émergé à chaque élection comme le troisième plus important parti au Parlement à mesure que les électeurs palestiniens se ralliaient à lui. L’année dernière, la Liste unifiée a obtenu un record de 15 sièges sur les 120 que compte le Parlement.  

Cela a eu pour résultat de contrecarrer significativement les efforts de Netanyahou pour former un gouvernement de coalition ultranationaliste avec une majorité nette des sièges, ce dont il a besoin pour faire adopter une loi d’immunité pour empêcher son procès. 

« En masse vers les urnes »

Diana Buttu fait observer qu’en 2015, Netanyahou avait tenté d’annuler l’influence de la Liste unifiée en faisant peur à sa propre base électorale pour qu’elle vote massivement. Il avait prévenu la droite que « les Arabes se ru[aient] en masse vers les urnes » – ce qui lui avait valu une réprimande du président américain de l’époque, Barack Obama. 

Les problèmes de corruption de Netanyahou ? Ce sont les Palestiniens qui en paieront le prix
Lire

Lors de l’élection 2019, Netanyahou a changé de tactique et a cherché à intimider la minorité palestinienne pour qu’elle reste chez elle. Il a envoyé les « observateurs » électoraux du Likoud, armés de caméras piétons, dans les bureaux de vote des communautés palestiniennes.

Lorsque les tribunaux ont décrété que l’utilisation de caméras par son parti était illégale, la fois suivante, Netanyahou a diffamé les Palestiniens en prétendant qu’ils menaçaient de « tous nous annihiler »

Après le retour de bâton de ces différentes tactiques, Netanyahou tente une troisième voie, peut-être plus heureuse : diviser pour mieux régner. 

Les bons et les mauvais arabes

Amal Jamal, politologue de l’université de Tel Aviv, indique que Netanyahou a cessé d’inciter à la haine contre les Palestiniens pour se concentrer sur la Liste unifiée et la dépeindre comme traîtresse à ses partisans. 

« Cette élection sert à établir une distinction claire entre les bons et les mauvais Arabes, entre les Arabes pragmatiques et les dogmatiques, entre ceux qui coopèreront de manière productive avec Netanyahou et ceux qui ne le feront pas », déclare Jamal. 

Dans ce nouveau discours politique, la plupart des citoyens palestiniens sont présentés comme désireux d’améliorer leur situation avec l’aide de Netanyahou tandis que leurs dirigeants sont un obstacle au progrès.

En conséquence, Netanyahou s’est précipité vers les communautés palestiniennes pour attirer l’attention sur les avantages, pour la minorité, d’un nouveau mandat de son gouvernement. 

Il a souligné le succès des vaccins contre le COVID-19 qu’il a assurés pour Israël et a promis des budgets supplémentaires pour mettre fin à une vague de violence criminelle dans les communautés palestiniennes qui résulte en grande partie d’années de négligence policière et d’hostilité.  

Il a en outre insinué que la minorité palestinienne, si elle était visionnaire, serait bien placée pour récolter les fruits des récents « accords de paix » avec les États du Golfe. Cela laisse entendre que les décennies de discrimination systémique pourraient prendre fin. 

« Le Likoud est votre foyer », a assuré Netanyahou aux citoyens palestiniens.

Un pacte avec Force juive

Peu d’analystes pensent que les citoyens palestiniens seront directement incités à voter pour Netanyahou. Au pouvoir depuis plus de dix ans, il est après tout le Premier ministre d’Israël au plus long règne. 

« Lorsqu’il s’adresse aux Palestiniens, il insulte leur intelligence – comme s’ils oubliaient l’incitation à la haine et son rôle dans l’adoption de lois racistes au cours de la dernière décennie », observe Amal Jamal.

« Il les prend pour des idiots. »

« Cette élection sert à établir une distinction claire entre les bons et les mauvais Arabes, […] entre ceux qui coopèreront de manière productive avec Netanyahou et ceux qui ne le feront pas »

– Amal Jamal, politologue

Tout en courtisant la minorité palestinienne, Netanyahou a également forgé une alliance électorale avec le parti Force juive, transfuge de la faction Kach farouchement anti-arabe de Meir Kahane, qui a été désignée en tant qu’organisation terroriste dans les années 1990. 

Néanmoins, les manœuvres de Netanyahou ont permis d’exacerber le mécontentement au sein de la Liste unifiée et provoqué la sortie d’un de ses quatre partis, la faction islamique conservatrice de la Liste arabe unie (Raam). 

Selon Amal Jamal, Netanyahou a reproduit la stratégie qu’il avait utilisée contre Benny Gantz et le parti Bleu Blanc après les précédentes élections, il y a un an. 

« Comme à l’époque, le but aujourd’hui est d’empêcher tout bloc de partis d’être en mesure de former un gouvernement rival en affaiblissant ce bloc. Il y était parvenu en divisant l’alliance Bleu et Blanc, et maintenant, il a réussi en faisant éclater la Liste unifiée. »

Le Benny Gantz de cette campagne est Mansour Abbas, figure de la branche sud du Mouvement islamique et leader de la Liste arabe unie.

Il a été incité à se présenter séparément de la Liste unifiée, espérant apparemment profiter de la bienveillance retrouvée de Netanyahou à l’égard de la minorité. 

La campagne de Mansour Abbas repose sur l’idée qu’il serait le seul à pouvoir obtenir des concessions de Netanyahou en faveur de la minorité ; il a ainsi indiqué qu’il pourrait être prêt à faire passer une loi sur l’immunité pour aider Netanyahou à échapper au procès pour corruption qui le menace. 

Un « néophyte » politique

D’après les sondages, le parti de Mansour Abbas se rapproche du seuil des quatre sièges nécessaires pour entrer au Parlement. 

Diana Buttu, qui décrit Mansour Abbas comme un « néophyte politique désireux de se faire un nom », affirme que l’éclatement de la Liste unifiée ne manquera pas d’éroder la participation et le soutien des citoyens palestiniens.

Guideon Saar : l’homme de droite qui pourrait prendre la place de Netanyahou et transformer Israël
Lire

Selon elle, Netanyahou s’est positionné de manière à l’emporter quelle que soit l’issue. 

« Si son Likoud obtient quelques voix supplémentaires avec cette offensive de charme, il l’emportera. Si les citoyens palestiniens désabusés votent en moins grand nombre en faveur de la Liste unifiée, il l’emportera. Et si Abbas franchit le seuil et offre son soutien à Netanyahou, il l’emportera », observe Diana Buttu.

Néanmoins, Netanyahou a dû s’aventurer dans une campagne délicate. Il s’est distancié de Mansour Abbas pour éviter de laisser croire que le chef de la Liste arabe unie avait trahi son peuple, mais aussi pour éviter de s’aliéner sa propre base.

« S’il a besoin d’Abbas après les élections, Netanyahou dira à ses partisans qu’il n’avait pas le choix parce que sinon, la “gauche” aurait gagné », explique Amal Jamal.

Une question de survie

L’éclatement de la Liste unifiée a ouvert des possibilités pour les partis sionistes de droite, en particulier ceux qui espèrent attirer les rares citoyens palestiniens qui ont opté pour le vote « pragmatique » en faveur du parti de Benny Gantz lors des dernières élections. 

Selon Michel Warschawski, l’ouverture des forces sionistes de « centre-gauche » à l’égard de la minorité palestinienne s’explique autrement.

« [Si Mansour Abbas] endosse le rôle de faiseur de rois, cela créera une fissure profonde et durable au sein de la communauté palestinienne. Cela compromettra toute la logique de la politique palestinienne en Israël »

– Diana Buttu, ancienne conseillère auprès de l’Autorité palestinienne

Il évoque une manifestation de grande ampleur qui s’est tenue en 2018 à Tel Aviv contre la loi sur l’État-nation. C’était la première fois que des libéraux juifs autorisaient des responsables politiques palestiniens à prendre la tête d’une manifestation dans la principale ville d’Israël, explique-t-il. 

« Nous assistons à une évolution progressive de la pensée de ces “modérés”, qui voient leur position s’affaiblir de plus en plus face à la droite », affirme-t-il. 

« Ils ont commencé à comprendre sur le tard que leur survie politique dépendait d’une alliance avec la population palestinienne et ses dirigeants. Sinon, ils sont hors course en tant qu’opposition à Netanyahou. » 

Un « gouvernement d’occupants »

Amal Jamal et Diana Buttu estiment tous deux que la minorité palestinienne sera confrontée à un danger si Mansour Abbas passe le seuil électoral et choisit de participer à un gouvernement sous Netanyahou.

Quatrième élection consécutive en Israël : rien n’est différent, mais tout a changé
Lire

Pour Amal Jamal, la situation n’est pas comparable à la décision des partis palestiniens de soutenir Yitzhak Rabin en dehors de son gouvernement au début des années 1990.

« C’était pour Oslo. Aujourd’hui, il n’y a pas de processus de paix, pas même à l’horizon. En réalité, c’est tout le contraire. Il y a le plan [de l’ancien président américain Donald] Trump et les discussions sur l’annexion de la Cisjordanie. L’atmosphère est totalement différente », juge-t-il.

Selon Diana Buttu, il serait désastreux que Mansour Abbas prenne place dans « un gouvernement d’occupants ». 

« Il légitimerait un gouvernement qui assiège Gaza, qui bombarde les Palestiniens et qui finance les colonies », rappelle-t-elle.

« S’il endosse le rôle de faiseur de rois, cela créera une fissure profonde et durable au sein de la communauté palestinienne. Cela compromettra toute la logique de la politique palestinienne en Israël. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.