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Choc, trahison et peur : pourquoi Gantz a tué son parti pour rejoindre Netanyahou

Jeune, avec des pathologies sous-jacentes, Bleu Blanc rejoint le bilan des victimes du coronavirus
Une bannière représentant Benny Gantz, chef du parti Bleu Blanc, et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, dans le cadre de la campagne du parti Bleu Blanc avant les élections, à Tel Aviv (Reuters)
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TEL AVIV, Israël

Si vous avez eu du mal à vous habituer à l’idée d’entendre « Benny Gantz, Premier ministre d’Israël », détendez-vous. Vous pouvez maintenant revenir en toute sécurité à ce que vous connaissez déjà depuis onze ans.

Il faut remercier Gantz lui-même de vous avoir rendu la situation plus facile. Les événements ont pris une tournure étrange lorsque le chef du parti Bleu Blanc – qui était chargé de former un gouvernement et d’évincer Netanyahou – a décidé jeudi de rejoindre son grand rival dans un gouvernement d’unité et d’assumer les fonctions de ministre de la Défense sous ses ordres. 

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En attendant, vous pouvez vous entraîner avec un titre temporaire – « Benny Gantz, président de la Knesset », un poste que Gantz assume désormais jusqu’à ce que les deux politiciens parachèvent l’accord non encore signé entre eux. 

Celui-ci est censé se fonder sur la rotation et la parité : s’il reste fidèle à sa parole – ce qu’il fait rarement – Netanyahou démissionnera en septembre et fera place à Gantz en tant que Premier ministre. 

Ce que cela signifie vraiment, c’est que Netanyahou, inculpé de corruption, restera à son poste et sera jugé en même temps. C’est le véritable accord entre Gantz, décrit par Netanyahou comme « foireux » et « fou » lors de la dernière campagne électorale, et Netanyahou, défini par Gantz comme « dictateur corrompu » et « Erdoğan israélien », un terme vraiment péjoratif dans notre vocabulaire politique. 

Victime du virus 

La politique israélienne a une longue histoire de rebondissements et d’initiatives surprenantes. Mais ce dernier développement les surpasse tous et la crise du coronavirus en Israël est l’excuse parfaite. 

« C’est ce dont le pays a besoin, et Israël passe en premier », répète Gantz à l’envie, comme si c’était un fait médicalement connu que le virus avait une peur avérée des gouvernements d’unité. 

« C’est ce dont le pays a besoin, et Israël passe en premier », répète Gantz à l’envie, comme si c’était un fait médicalement connu que le virus avait une peur avérée des gouvernements d’unité

En fait, c’est le parti que Gantz a créé il y a tout juste un an et demi qui apparaît comme une victime du coronavirus, jeune mais avec de graves pathologies sous-jacentes.

Il est décédé jeudi après-midi lorsque les deux autres factions de Bleu Blanc – Yesh Atid dirigée par Yaïr Lapid et Telem dirigé par Moshe Yaalon, ayant tous deux servi sous Netanyahou dans les gouvernements précédents et le connaissant le mieux – ont refusé de rejoindre le nouveau gouvernement que leur imposait Gantz. 

Comme nous le savons, Bleu Blanc s’est effondré en une heure. Lapid et Yaalon garderont le nom et Gantz est de retour à son parti original, « Hosen L’Yisrael », avec dix-sept membres à la Knesset. Lapid sera le chef de l’opposition contre l’homme politique qui était, jusqu’à jeudi, son plus proche allié politique.

Lors d’une conférence de presse jeudi soir, Lapid n’a pas mâché ses mots : « Gantz a volé les voix des gens qui ont voté pour lui quand il a juré de ne pas siéger dans un gouvernement sous Netanyahou ; il a cédé à Bibi sans se battre. » Et il a raison.

Le député Ahmed Tibi, de la Liste unifiée, qui compte quinze députés qui ont soutenu Gantz pour le poste de Premier ministre, n’a pas tardé à inventer un nouveau terme. S’entretenant avec Middle East Eye quelques heures après la tournure dramatique des événements, il a utilisé le mot « gantzisme » pour décrire le comportement du chef du parti. 

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« Nous l’avons soutenu pour apporter un changement après des années d’incitation à la haine contre les Arabes par Bibi. Seul le gantzisme peut prouver que le bloc de 59 de Bibi est plus grand que le bloc de 61 que Gantz a bâti avec notre soutien », assure-t-il. « La pandémie de coronavirus est déjà assez grave. Utiliser le coronavirus à des fins politiques est encore pire. »

En fait, il semble que Gantz ait utilisé le vote et le soutien arabes comme pièces de rechange dans son jeu politique. Mais ses électeurs juifs ressentent à peu près la même chose. Les mots « trahison » et « traître » sont les plus populaires sur les réseaux sociaux pour décrire l’abus de confiance de Gantz.

Portefeuilles pour le pouvoir

Pourtant, à vrai dire, tous les Israéliens ne ressentent pas la même chose, pas même tous ceux qui ont voté pour lui. Pour commencer, Bleu Blanc était une étrange création de gauche-centre-droite. 

La plupart de ses électeurs de centre-droit ont salué sa décision, car celle-ci a été prise « pour le bien d’Israël ». Les partisans d’extrême droite ne sont pas si heureux. Tous les projets d’annexion de la Cisjordanie occupée – auxquels Bleu Blanc s’opposaient largement lors de l’annonce de l’« accord du siècle » de Trump – seront reportés. 

Les électeurs du Likoud, en revanche, sont heureux car ils pourront garder leur cher Premier ministre Netanyahou. Les députés et ministres appartenant au Likoud sont moins enthousiastes. Ils perdront certains portefeuilles majeurs désormais proposés à Gantz. 

Tant que Trump assure les arrières de Netanyahou, qui se soucie du reste de l’univers ? 

La principale perte pour Netanyahou n’est pas le portefeuille des Affaires étrangères, qui sera désormais offert à Gabi Ashkenazi, allié de Gantz et promoteur de ce gouvernement d’unité. Tant que Trump assure les arrières de Netanyahou, qui se soucie du reste de l’univers ? 

Non, la preuve de l’importance de cet accord d’unité pour Netanyahou est le fait qu’il ait abandonné les deux portefeuilles qu’il chérissait le plus, à savoir la justice et la communication.

Netanyahou est obsédé par la couverture médiatique dont il fait l’objet et un ministre de la Justice obéissant serait certainement un atout pendant son procès. Rester en fonction et comparaître devant le tribunal en tant que Premier ministre, comme il devrait le faire en mai, auraient rendu un ministre accommodant d’autant plus précieux. 

Pourquoi donc, Gantz ?

Voilà qui explique les choses du côté de Netanyahou. Mais pourquoi Gantz a-t-il fait aussi brusquement ce qu’il aurait pu faire deux tours de scrutin et six milliards de shekels (environ 1,5 milliard d’euros) plus tôt ? Il existe de nombreuses réponses à cette question, et la véritable réponse est probablement une combinaison de toutes.

Une des raisons, pas encore exprimée, est qu’il n’a jamais vraiment voulu assumer des responsabilités face à la gigantesque crise du coronavirus et à la crise financière majeure à suivre. Il manque de confiance pour cela.

Une explication plus pratique réside dans les récents sondages commandés par le parti. Ils étaient mauvais. Le parti Bleu et Blanc perdait du soutien, à l’inverse du Likoud. Un quatrième tour de scrutin n’était pas une option, non seulement à cause du coronavirus qui fait rage, mais aussi par crainte des résultats. 

Selon des initiés du défunt parti Bleu et Blanc, contrairement à d’autres sondages, ceux qu’ils avaient vus montraient que leurs électeurs étaient vivement opposés à un gouvernement minoritaire soutenu par la Liste unfiée.

Ayman Odeh, chef du parti Hadash, une composante de la Liste unfiée, s’adresse à ses partisans dans le nord d’Israël avant les élections de ce mois-ci (AFP)
Ayman Odeh, chef du parti Hadash, une composante de la Liste unifiée, s’adresse à ses partisans dans le nord d’Israël avant les élections de ce mois-ci (AFP)

Netanyahou a été le premier à détecter cet état d’esprit. Lorsque la commission parlementaire de la protection sociale a été proposée à la Liste unifée, il a retweeté un message outrancier indiquant que les « partisans du terrorisme » seraient désormais responsables des familles endeuillées, un message qui a capté l’esprit d’une grande partie de la société israélienne. 

Il y a une énorme différence entre les réponses que les libéraux donnent aux enquêteurs quant à leur soutien en faveur de la Liste unfiée et l’idée de l’accepter véritablement.

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Malheureusement, ce n’est pas encore dans l’air du temps en Israël, une société qui est toujours raciste, et il était assez naïf de voir les choses autrement à propos de Gantz, un ancien chef d’état-major de l’armée qui a lancé sa campagne politique en publiant le nombre de Palestiniens dont il a causé la mort à Gaza au cours de l’opération dite « Bordure protectrice ». 

Il n’est pas aussi raciste que Netanyahou, mais toujours est-il que c’était, comme prévu, un pas de trop pour lui. Le moment venu, il n’a pas pu le faire. Pas plus que son partenaire, un autre ancien chef d’état-major de l’armée, Gabi Ashkenazi. Ils ont donc pris la route la plus populaire. 

Que se passera-t-il en 2021 ?

La plupart des Israéliens sont en réalité favorables à un gouvernement d’unité. Usés par trois tours de scrutin en un an, épuisés par la brutalité des campagnes et la cruauté des responsables politiques, et désormais terrifiés par les coronavirus, ils préfèrent la tranquillité.

La démocratie peut être mise sur pause. Le membre de la Knesset Yuli Edelstein, l’ancien président du Parlement qui a défié une décision de la Cour suprême comme personne ne l’a jamais fait auparavant, peut reprendre sans danger ses hautes fonctions. Les manifestants qui sont descendus dans la rue malgré les dangers du coronavirus peuvent replier leurs drapeaux noirs.

Pourtant, si le gouvernement d’unité vient un jour à être officialisé, la question que tout le monde se pose demeure : Netanyahou va-t-il vraiment démissionner en septembre 2021 ?  

Interrogé par MEE le lendemain du mélodrame de ce jeudi, Tzachi Hanegbi, ministre de la Coopération régionale et membre du Likoud, s’est montré optimiste. 

« J’ai du mal à croire que Netanyahou respectera l’accord conclu avec Gantz »

– Amram Mitzna, major-général à la retraite

« Contrairement à ce que renvoie son image publique, celle d’un homme qui évite les décisions difficiles et les conflits, Gantz a fait preuve de leadership et de responsabilité en acceptant l’appel à l’unité de Netanyahou », a affirmé Hanegbi. « Malgré le prix qu’il a dû payer de sa poche, l’alliance Gantz-Netanyahou peut être source de confiance et de coopération harmonieuse pour les trois prochaines années. »

Le major-général à la retraite Amram Mitzna, qui dirigeait autrefois le Parti travailliste et connaît bien Netanyahou, s’est montré beaucoup moins enthousiaste.

Interrogé par MEE, il a affirmé éprouver un « sentiment de trahison et un choc » suite aux événements. 

« Il y a des circonstances atténuantes pour Gantz, qui n’avait pas vraiment d’option pour former un gouvernement. Toutefois, j’ai du mal à croire que Netanyahou respectera l’accord conclu avec Gantz. J’espère seulement qu’il sera profondément absorbé par son procès. »

Affaire à suivre.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.