Aller au contenu principal

Israël-Palestine : glossaire des termes problématiques utilisés par les médias

Des activistes pointent comment les termes utilisés par les politiciens et la presse déforment le discours autour de Jérusalem
Des activistes ont fait circuler des « corrections » des titres publiés par de grands groupes de presse (Twitter)
Des activistes ont fait circuler des « corrections » des titres publiés par de grands groupes de presse (Twitter)

Peu de sujets suscitent autant d’émotions puissantes que les relations entre Israël et la Palestine, et le langage lié à la situation est âprement contesté.

Depuis la dernière escalade des tensions dans la région, de nombreux activistes palestiniens critiquent sur les réseaux sociaux le langage utilisé par certains organes de presse et politiciens pour présenter ce qui se passe en Israël et dans les territoires palestiniens occupés. 

Souvent, la cible des critiques est le lexique qui semble louvoyer entre deux côtés inégaux : en particulier l’utilisation de termes tels que « affrontements » ou les références à des « violences » en utilisant la voix passive, taisant la cause ou la cible desdites violences.

Dans d’autres cas, le vocabulaire utilisé par les commentateurs et les organes de presse peut virer vers le complotisme ou des termes déshumanisants.

La photo (ci-dessus) d’une une du New York Times « revue et corrigée » par un activiste résume de nombreuses inquiétudes de certains observateurs.

La photo (ci-dessus) d’une une du New York Times « revue et corrigée » par un activiste résume de nombreuses inquiétudes de certains observateurs.

Voici certains termes et concepts sujets à controverse :

1. « Affrontements »

Dans les articles de presse à propos des violences actuelles à Jérusalem – et lors des précédents événements en Israël-Palestine –, « affrontements » est l’un des termes les plus fréquents.

Ce terme implique un conflit entre deux parties. Le dictionnaire Larousse définit le verbe « s’affronter » comme « s’opposer, se heurter avec violence ».

Cependant, de nombreux activistes pro-palestiniens critiquent ce terme qui implique un degré d’égalité dans le recours à la violence et que les deux côtés sont autant responsables l’un que l’autre.

Bien qu’on recense certains cas de jets de pierres par des activistes, les services de sécurité israéliens sont lourdement armés et bien protégés et ont été les instigateurs de la quasi-totalité des violences lors des derniers événements.

L’utilisation du terme « affrontements » associée à la voix passive supprime également l’agent, permettant ainsi de blâmer, implicitement, les deux côtés de la même manière.

En ignorant que dans de nombreux cas, il n’y a pas de violence réciproque de la part des activistes palestiniens, l’utilisation du terme « affrontements » cache la nature des violences et le récit plonge alors dans ce qu’on appelle le « faux équilibre ».

Il en va de même pour d’autres termes tels que « troubles » et « émeutes ».

2. « Conflit »

Comme pour « affrontements », l’utilisation du terme « conflit » peut encore une fois impliquer l’équivalence des violences entre les Palestiniens et les services de sécurité israéliens.

Dans l’ensemble, l’utilisation du terme « conflit » a un passé trouble dans la région : pendant des décennies, la situation était désignée comme le « conflit israélo-arabe ».

Ce terme est toujours populaire parmi les Israéliens de droite, laissant entendre que le monde arabe dans son ensemble est en guerre contre le petit État israélien, dissimulant la situation difficile des Palestiniens dans les territoires occupés et ignorant les relations entretenues par Israël avec de nombreux États arabes. 

Le « conflit israélo-palestinien », terme moins obscur, implique toujours un degré d’équivalence entre les deux côtés, même s’il est vrai que des violences ont été infligées par les deux parties.

3. « Litige foncier »

Un certain nombre de politiciens et d’organes de presse ont mentionné la controverse dans le quartier de Sheikh Jarrah comme un « litige foncier ». Si c’est potentiellement vrai au sens le plus littéral de l’expression, cela sous-estime énormément le contexte sous-jacent, laissant entendre que ce qui se passe à Sheikh Jarrah n’est pas plus important ni plus moralement discutable qu’un litige entre un propriétaire et un locataire à Paris, Londres ou Istanbul.

L’expulsion prévue d’une quarantaine de Palestiniens du quartier découle du fait que les familles s’y sont installées en 1956 après leur expulsion de ce qui est désormais reconnu comme Israël par la communauté internationale. Les maisons dans lesquelles ils vivent ont été construites avec l’aide de l’agence de l’ONU pour les réfugiés (UNRWA) lorsque Jérusalem-Est était sous le contrôle de la Jordanie.

Dans les années 1960, les familles palestiniennes ont conclu un accord avec le gouvernement jordanien qui aurait fait d’eux les propriétaires du terrain et des maisons. En vertu de cet accord, ils auraient les actes de propriété officiels, à leur nom, après trois ans d’occupation des logements. Mais cet accord est tombé à l’eau en 1967, lorsqu’Israël s’est emparé de Jérusalem-Est. Le droit israélien favorise les colons en autorisant uniquement les juifs à réclamer des propriétés qu’ils prétendent avoir possédées avant 1948 – et refuse ce droit aux Palestiniens.

Donc s’il y a bien un « litige » concernant la propriété foncière, l’évoquer en ces termes insinue que ce n’est rien d’autre qu’un problème juridique banal, plutôt qu’une situation unique.

Le terme d’« expulsions » a le même effet, même si une fois encore, il est exact au sens strict.

4. « Extrémiste » et « terroriste »

Les termes « terroriste » et « extrémiste » sont souvent utilisés en parlant d’Israël et de la Palestine. Les médias israéliens qualifient quasi-exclusivement les actes de violence supposément perpétrés par les Palestiniens comme étant le fait de « terroristes ». Ce terme est peut-être moins commun dans les médias étrangers, mais il apparaît quand même, en particulier dans la presse de droite.

Terrorisme, un concept vide
Lire

Pourquoi l’utilisation du terme « terroriste » est controversée dans le journalisme est un vaste sujet. Reuters, par exemple, évite depuis longtemps de l’utiliser, affirmant qu’il viole la « neutralité » souhaitée par l’agence de presse. Dans le contexte spécifique des événements à Jérusalem, cela normalise un discours formulé par les services de sécurité israéliens.

Pour une grande partie du monde, un terroriste est quelqu’un qui commet des actes de violence aveugle contre des civils : les actions du groupe État islamique (EI) et al-Qaïda sont particulièrement célèbres dans l’imaginaire populaire.

Un tel amalgame entre la contestation des activistes palestiniens contre les forces de sécurité israéliennes – ou, au pire, leurs jets de pierres – et les attentats du 11 septembre 2001 ou les massacres de l’EI sert à délégitimer la cause palestinienne et insinue une soif irrationnelle de sang. 

« Extrémiste » est peut-être un terme encore plus risqué, car la plupart du temps, les caractéristiques d’un « extrémiste » sont floues. De nombreuses idéologies politiques sont considérées extrêmes car elles divergent de ce qui est considéré comme les grands courants politiques – mais le terme est souvent subjectif.

5. « Sionisme »

De nombreux juifs expriment régulièrement leur malaise face à l’utilisation du terme « sionisme » ou « sioniste » lorsqu’il est associé aux actes israéliens.

Le pro-sionisme et l’antisémitisme sont inséparables et l’ont toujours été
Lire

Ce terme, qui est né au XIXe siècle, se rapporte au mouvement politique pour la création d’une patrie juive. Il existe plusieurs incarnations du sionisme, allant de défenseurs gauchistes d’un État socialiste binational dans la Palestine historique aux fondamentalistes religieux d’extrême droite qui plaident pour un État basé sur les lois juives halakhiques qui excluent les non-juifs.

Au cours du siècle dernier, cependant, le terme sionisme a également été utilisé par les groupes antisémites d’extrême droite dans le cadre des théories complotistes antisémites. Ils ont suggéré que le sionisme n’était pas uniquement un nouveau courant politique pour la colonisation de la Palestine historique, mais faisait partie d’un plan plus général pour la domination du monde.

Un mythe populaire néonazi fait référence au « gouvernement d’occupation sioniste » (Zionist Occupation Government ou ZOG), une expression utilisée pour décrire une cabale juive secrète qui dirigerait la plupart des gouvernements occidentaux.

Une recherche rapide du terme « anti-Zionist » illustre le problème : parmi les résultats figurent le site du Jewish anti-Zionist Network, une organisation de juifs de gauche pro-Palestiniens, mais aussi l’Anti-Zionist League, une organisation néo-nazie.

En conséquence, beaucoup sont mal à l’aise avec l’utilisation du terme « sioniste », en particulier dans un contexte qui dérive vers un terrain impliquant le contrôle de gouvernements étrangers, le contrôle des médias et de la finance, ou une double loyauté.

6. « Islam »

Que les événements de Jérusalem se soient déroulés pendant le Ramadan et impliquent des fidèles présents à la mosquée al-Aqsa ne doit pas passer sous silence le fait que le conflit n’est pas essentiellement une question religieuse. De nombreux Palestiniens non musulmans, notamment chrétiens, sont tout autant investis dans la défense de la mosquée al-Aqsa et s’opposent à l’action entreprise contre les habitants de Sheikh Jarrah.

Le statut de Jérusalem-Est et d’al-Aqsa revêt une signification religieuse particulière, mais il a également un grand écho national pour les Palestiniens de toutes confessions et idéologies. Les efforts déployés pour faire de Jérusalem-Est la future capitale d’un État palestinien viennent tout autant des dirigeants politiques de gauche, chrétiens et laïcs au cours du siècle dernier qu’ils ne viennent des musulmans religieux et des islamistes.  

Certains organes de presse, ainsi que des partisans étrangers et des opposants à la cause palestinienne, ont tenté de présenter la situation à Jérusalem comme un conflit entre l’islam et le judaïsme, entre les musulmans et les juifs. Mais c’est fondamentalement faux et peut contribuer à la fois aux discours antisémites et islamophobes.

7. « Arabe »

Depuis le XIXe siècle, des théoriciens, des dirigeants, des politiciens et des activistes débattent de la relation entre l’identité palestinienne et l’identité arabe. Mais identité et origine ethnique sont en grande partie des constructions sociales et sont souvent mouvantes.  

Au pic du nationalisme arabe des années 1950 aux années 1970, de nombreux dirigeants politiques palestiniens tels que Yasser Arafat et George Habash soutenaient le mouvement panarabe et assimilaient la lutte en Palestine contre Israël à la vaste lutte pour l’unité et l’indépendance arabes.

Cependant, ces dernières décennies, alors que le panarabisme a reflué et que la campagne pour la libération de la Palestine en elle-même a pris de l’importance dans la région, les Palestiniens de la diaspora, des territoires occupés et ceux vivant dans les frontières d’Israël reconnues par la communauté internationale se sont mis à s’identifier d’abord et avant tout en tant que « Palestiniens ». 

L’utilisation du terme « arabe » pour parler des Palestiniens est donc chargé de connotations. C’est on ne peut plus évident dans les médias israéliens, en particulier ceux de droite. Ceux-ci font régulièrement référence à l’ensemble des Palestiniens vivant entre le Jourdain et la Méditerranée en tant qu’« Arabes », laissant entendre que l’identité palestinienne n’existe pas et insinuant le caractère éphémère de leur lien à la terre. 

Cela implique – en imitant quelque peu ironiquement les panarabistes – que les Palestiniens ne sont qu’une extension du monde arabe et que, par conséquent, Israël est la victime en vertu de la démographie et d’une posture unifiée de la population arabe contre lui. 

De la même manière, une distinction est souvent faite entre les Arabes israéliens et les Palestiniens – distinguant les Palestiniens qui ont la nationalité israélienne de ceux qui vivent dans les territoires occupés. S’il existe des différences en matière de droits et de conditions de vie, et si certains Palestiniens en Israël se gargarisent fièrement de leur nationalité israélienne, la majorité des citoyens palestiniens d’Israël s’identifient d’abord et avant tout en tant que Palestiniens ; la plus grande ville palestinienne d’Israël, Nazareth, s’est montrée solidaire de Sheikh Jarrah et des manifestants d’al-Aqsa ces derniers jours par exemple. 

8. « Mont du Temple », « Haram al-Sharif » et « al-Aqsa »

Comme indiqué ci-dessus, la situation en Israël-Palestine n’est pas fondamentalement religieuse. Mais il y a un endroit à Jérusalem où la religion joue un rôle majeur : le complexe de la vieille ville qui abrite la mosquée al-Aqsa et le mur Occidental (mur des Lamentations).

Les juifs appellent ce complexe le mont du Temple – en référence à l’emplacement de deux anciens temples bibliques ; ce serait selon eux le site où la présence divine est la plus forte sur Terre. Le mur Occidental, où prient les juifs, serait l’un des derniers vestiges de la structure du second Temple.

EN IMAGES : Les dix photos les plus parlantes du déluge de violence contre les Palestiniens
Lire

Les musulmans appellent ce complexe le Haram al-Sharif (noble sanctuaire) ou mosquée al-Aqsa – l’un des trois lieux les plus saints de l’islam. L’esplanade abrite la mosquée al-Qibli (celle avec le dôme argenté) ainsi que le dôme du Rocher et d’autres bâtiments islamiques. 

De nombreux médias tentent d’éviter les provocations en désignant la zone par ses deux noms et en expliquant la distinction. Mais même ici, il est possible de donner une fausse image de la nature de la controverse.

Depuis la prise de Jérusalem-Est par Israël en 1967, des militants juifs israéliens religieux réclament la construction d’un troisième Temple sur le site – ce qui préfigurerait selon eux la venue du messie et nécessiterait la démolition d’al-Aqsa. Cependant, aucun dirigeant israélien ne soutient cette idée en public, craignant un sévère retour de bâton du monde musulman. 

Cependant, ces dernières décennies ont vu des campagnes de groupes de colons juifs pour la levée de l’interdiction des prières juives sur le site. Le « statu quo », comme on l’appelle, est un accord entre Israël et l’autorité religieuse liée à la Jordanie qui dirige le complexe. Cet accord permet aux juifs de visiter le site, mais pas d’y prier. Cette position est à ce jour soutenue par le Grand-rabbinat de Jérusalem.

Les militants réclament que les juifs soient autorisés à prier sur le complexe et présentent leur demande comme une mesure d’égalité religieuse : si les musulmans sont autorisés à prier, pourquoi pas les juifs ?

Il est facile de dépeindre cela comme un problème de chauvinisme musulman, privant les juifs d’accès au lieu le plus saint pour eux. Cependant, cela fait abstraction du contexte de la capture par Israël de Jérusalem-Est et de la colonisation permanente des terres palestiniennes – le Haram al-Sharif, certainement le symbole le plus important de la souveraineté palestinienne, est considéré comme une ligne rouge.  

Dans un autre monde, où Israéliens et Palestiniens vivraient pleinement égaux, ce débat pourrait être considéré comme un débat de théologie et de droit religieux – mais dans le contexte actuel, les conditions matérielles dictent le récit.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.