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La dernière vidéo de Baghdadi est un message pour dire : « Nous restons »

Cette vidéo cherche à démontrer la pertinence du groupe terroriste au lendemain de sa défaite militaire
Dans cette capture non datée extraite d’une vidéo diffusée par al-Fourqane, Abou Bakr al-Baghdadi apparaîtrait pour la première fois en cinq ans dans une vidéo de propagande dans un lieu tenu secret (AFP)

Pour la première fois en cinq ans, l’insaisissable dirigeant et calife autoproclamé du groupe État islamique (EI), Abou Bakr al-Baghdadi, est apparu dans une vidéo diffusée lundi.

Pourquoi est-t-il réapparu après avoir évité d’être filmé pendant si longtemps ? 

Pourquoi maintenant ?

La conjonction de deux événements peut probablement expliquer le timing de la diffusion de cette vidéo. Premièrement, il avait besoin d’aborder la perte du dernier bastion de l’EI à Baghouz, en Syrie, au mois de mars. En même temps, il pouvait revendiquer une « victoire » avec la série d’attaques au Sri Lanka qui ont coûté la vie à plus de 250 personnes le dimanche de Pâques et qui ont été revendiquées par l’EI.

L’EI peut-il être considéré comme vaincu si son chef est toujours en vie et peut apparaître dans une vidéo pour rassembler ses forces ?  

La vidéo avait deux objectifs simultanés : rallier les membres restants de l’EI pour une nouvelle phase de leur lutte maintenant que le califat territorial a été perdu et, en second lieu, rappeler à ses rivaux – tant al-Qaïda que les États-Unis – qu’il continue de commander un groupe qui a été déclaré vaincu prématurément. 
 
Il y a très exactement seize ans, le 1er mai 2003, le président américain George W. Bush est apparu sur un porte-avions pour prononcer le discours de la victoire, deux mois après l’invasion américaine en Irak, avec une banderole au-dessus de lui portant l’inscription « Mission accomplie ». 
 
Cette déclaration était prématurée, dans la mesure où une insurrection a fini par s’ensuivre en Irak cet été-là et qu’elle a créé les conditions de l’émergence de l’EI.
 
De manière moins dramatique, le président américain Donald Trump a tweeté le 19 décembre : « Nous avons vaincu Daech en Syrie, ma seule raison d’être là-bas pendant la présidence Trump. »

Cette déclaration triomphale, comme celle de son prédécesseur, est tout autant prématurée. L’EI peut-il être considéré comme vaincu si son chef est toujours en vie et peut apparaître dans une vidéo pour rassembler ses forces ?

Un spectacle médiatique  

Comme toute personnalité politique, al-Baghdadi a produit un spectacle médiatique chorégraphié. Il y a cinq ans, al-Baghdadi est monté à la chaire de la mosquée al-Nouri de Mossoul, aujourd’hui détruite, vêtue d’une longue robe noire, pour décréter triomphalement la naissance d’un nouveau califat.

La mosquée al-Nouri où Al-Baghdadi est apparu publiquement il y a 5 ans (AFP)
La mosquée al-Nouri où Baghdadi est apparu publiquement il y a cinq ans (AFP)

Dans cette dernière vidéo, al-Baghdadi est assis dans un endroit inconnu, en surpoids, sa barbe teinte au henné orange et il admet à contrecœur la perte de ce califat.

Le fait que l’EI ait publié cette vidéo indique directement qu’il cherche à cibler plusieurs publics simultanément

L’imagerie, avec la kalachnikov posée à côté de lui, rappelle les vidéos d’Oussama ben Laden après les attaques terroristes du 11 septembre et l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis.

Les deux stratégies vidéo ont été élaborées après la perte par chaque groupe d’une base territoriale pour rallier les vestiges dispersés de leurs forces. 
 
Bien que l’EI ait revendiqué les attaques au Sri Lanka, de nombreux observateurs estiment que ces attaques n’ont pas été perpétrées par son commandement central. Les autorités sri-lankaises ont accusé un groupe obscur, une faction dissidente du National Thowheed Jamath (NTJ), qui avait déclaré son allégeance à Baghdadi.

Le fait que Baghdadi ait tenté de s’accrocher à leur attaque démontre son besoin désespéré de rassembler les derniers combattants et sympathisants après la perte de Baghouz en Syrie.

L’EI n’a pas remporté de victoire depuis la perte de son ultime poche de résistance, dans l’est de la Syrie.  

Les publics visés 

Au cours de la vidéo qui dure dix-huit minutes, Baghdadi a également évoqué les manifestations populaires en Algérie et au Soudan, indiquant que la vidéo a été réalisée en avril. Bien que son authenticité n’ait été confirmée par aucun organisme gouvernemental, elle a été rendue publique lundi par le réseau de médias al-Fourqane exploité par l’EI.

Le fait que l’EI ait publié cette vidéo indique directement qu’il cherche à cibler plusieurs publics simultanément
 
Il y a d’abord ses partisans. À partir de 2014, l’EI a été un État territorial bureaucratique, doté de tribunaux, d’un système éducatif et de services fiscaux, ainsi que d’un appareil militaire qui conservait le monopole sur le recours à la violence organisée dans les zones qu’il contrôlait.

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Ses opérations ont été rationalisées par ces structures de sorte que la présence visible de Baghdadi n’était pas nécessaire pour les maintenir en activité. 

Maintenant que cet État est perdu, l’apparition de Baghdadi dans la vidéo vise à utiliser le charisme de sa position, car il est toujours considéré comme un calife, pour inspirer les adeptes restés libres et encourager un nouvel élan envers un réseau terroriste non territorial. 

Le second public visé est l’ancienne organisation-mère de l’EI, désormais sa rivale. Lorsque Baghdadi a annoncé la naissance d’un « État islamique » depuis la chaire à l’été 2014, c’était comme un reproche de l’échec et la réticence d’al-Qaïda à établir un État territorial. 

Sans un appareil d’État pour le soutenir, l’EI est revenu au type de réseau terroriste décentralisé initié par al-Qaïda. La seule chose qui le distingue d’al-Qaïda, c’est que l’EI a tiré sa légitimité de sa déclaration d’un califat, une revendication et un titre que ben Laden et Ayman al-Zawahiri considéraient comme anathèmes.

Par conséquent, l’État islamique devait afficher visiblement son « calife » dans ses efforts pour changer son image et conserver son caractère distinctif par rapport à al-Qaïda. 

Un message pour Washington

Le troisième message est adressé aux États-Unis. En 2006, les États-Unis ont pu rassembler des agents des renseignements locaux sur le terrain pour tuer le fondateur de l’EI, le Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, lors d’une frappe aérienne.

Des membres présumés de l'Etat islamique, sortent du village de Baghouz dans la province syrienne de Deir Ezzor (AFP)
Des membres présumés de l’EI, sortent du village de Baghouz dans la province syrienne de Deir ez-Zor (AFP)

La même combinaison de coopération américaine et irakienne a conduit à une frappe militaire qui a tué le successeur d’al-Zarqaoui, Abou Omar al-Baghdadi, en avril 2010. 

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Le fait que ni les États-Unis ni même la Russie, n’aient pas réussi à tuer Baghdadi, qui dirige son groupe depuis près de dix ans, témoigne de sa relative invincibilité pour les deux puissances, y compris un président américain qui a déclaré le renversement de l’EI.

En l’espace de dix-huit minutes, Baghdadi a pu s’adresser à ses principaux partisans, ses rivaux et ennemis, qu’il s’agisse de Zawahiri ou de Trump, prouvant ainsi qu’il avait survécu à toutes les tentatives visant à l’éliminer, ce qui constitue en soi une victoire, selon lui.

Alors que Baghdadi avait fait des déclarations délirantes dans le passé, telles que son enregistrement de 2018 selon lequel l’EI finirait par conquérir Rome, son dernier discours a admis l’échec du groupe, mais aussi qu’il « reste » (al-baqiya), l’un des refrains préférés du groupe durant son apogée en 2014. 

Il reste à voir quelle résonance ce discours aura sur les quelque 15 000 membres restants de l’EI. La vidéo ne peut cependant pas nier les faits sur le terrain. L’idée d’une vision déformée du « califat » par l’EI a été durement touchée et c’est maintenant au tour de l’État irakien, des donateurs américains et internationaux de tirer parti de cette opportunité.

Alors qu’il y a seize ans, Bush déclarait « Mission accomplie », cette mission ne sera réellement accomplie en Irak que si l’administration américaine actuelle, en coordination avec la communauté internationale, maintient une campagne d’aide soutenue pour la reconstruction de l’Irak sur les anciennes terres de l’État islamique, ce qui fera tomber les mots de Baghdadi dans l’oreille d’un sourd.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.