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Le 4 novembre 1979, les révolutionnaires iraniens défiaient l’Amérique

Il y a 40 ans, un groupe de jeunes révolutionnaires iraniens part à l’assaut de l’ambassade des États-Unis à Téhéran. La prise d’otages, qui va durer 444 jours, radicalisera le nouveau pouvoir et marquera définitivement les relations entre Washington et Téhéran

Si les faits semblent connus, ayant notamment été popularisés par le film Argo sorti en 2012, la prise de l’ambassade américaine à Téhéran reste cependant enfermée dans une lecture univoque, ne traitant que de la seule crise internationale. Or l’événement, qui bouscule alors la planète, n’est pas réductible à la seule haine des révolutionnaires envers les États-Unis.

L’assaut est aussi emblématique d’une situation politique révolutionnaire qui voit nombre de courants se battre pour occuper le pouvoir depuis le renversement du régime impérial quelques mois plus tôt.

Les enjeux iraniens de la crise des otages

Déjà, la symbolique de l’ambassade américaine a un fort pouvoir d’attraction pour les révolutionnaires. Dernier témoignage physique d’un régime déchu, celui du shah renversé en janvier de cette même année, le bâtiment a déjà fait l’objet de tentatives d’intrusions avant le 4 novembre 1979.

Entre décembre 1978 et novembre 1979, pas moins de trois essais seront réalisés. Tous sont le fait de groupements radicaux de gauche qui cherchent à renforcer leur notoriété par cette action à la fois politique et publicitaire.

L’assaut est emblématique d’une situation politique révolutionnaire qui voit nombre de courants se battre pour occuper le pouvoir depuis le renversement du régime impérial quelques mois plus tôt

Lorsqu’un groupe de 300 à 500 jeunes révolutionnaires iraniens, se rassemblant sous le nom d’« Étudiants suivant la ligne de l’imam » (Daneshjuyan-e Payro-ye Khatt-e Emam), parvient finalement à entrer dans l’enceinte du complexe le 4 novembre, il met en application les enseignements des tentatives précédentes, toutes avortées. 

Les objectifs des Étudiants sont également divers. Si l’idée généralement mise en avant pour expliquer l’attaque de l’ambassade est celle du ressentiment dû à l’accueil de l’ancien shah sur le sol américain, d’autres explications sont à trouver dans les tensions intérieures qui secouent à ce moment le nouveau régime.

Les Étudiants, marqués par une idéologique à la fois islamique et marxiste, veulent faire pression sur le gouvernement en place, jugé trop timoré. En effet, ce dernier, alors dirigé par Mehdi Bazargan, tente de stabiliser l’Iran révolutionnaire sur les plans à la fois intérieur et extérieur. Prolongeant une politique économique capitaliste, le gouvernement provisoire cherche, au niveau international, à rassurer ses partenaires, notamment occidentaux.

Si les Étudiants s’inscrivent en faux face à ces politiques, la prise d’otages est, pour le guide de la révolution, l’ayatollah Khomeini, une opportunité à saisir. Car depuis le début de l’automne, le nouveau leader iranien est confronté à différentes tensions voire crises intérieures.

Caricatures anti-américaines devant l’ambassade américaine à Téhéran en pleine crise des otages, le 20 novembre 1979 (AFP)
Caricatures anti-américaines devant l’ambassade américaine à Téhéran en pleine crise des otages, le 20 novembre 1979 (AFP)

Tout d’abord, les différentes factions armées, qui ont soutenu la révolution avec des idéologies opposées, demandent un partage du pouvoir. Ensuite, dans le nord-est de l’Iran, les Kurdes sont entrés dans une phase de révolte, demandant l’autonomie de leur région. Enfin, le 22 octobre, l’arrivée du shah aux États-Unis, où l’exil lui est offert, radicalise certains groupes politiques, dont le poids pourrait devenir problématique pour Khomeini.

Ce dernier, qui ne souhaite pas se laisser dépasser sur le plan intérieur et qui voit d’un mauvais œil la modération du gouvernement Bazargan, affirme rapidement son soutien à l’initiative des Étudiants. Le leader de la révolution islamique reprend ainsi le discours anti-impérialiste des groupes de la gauche radicale, dénonçant une « Amérique cannibale du monde ».

Les Étudiants eux-mêmes s’inscrivent dans cette idée, affirmant que l’ambassade est un nid d’espions qui conspirent contre la révolution en vue de remettre en place le chah déchu. Ces affirmations, se basant notamment sur une surinterprétation des documents diplomatiques trouvés dans l’ambassade, contribuent à entretenir divers sentiments complotistes présents dans les esprits révolutionnaires.

Vers la radicalisation du pouvoir

Confortés par le souvenir, en 1953, du coup d’État contre le Premier ministre Mohammad Mossadegh (populaire pour avoir nationalisé les ressources pétrolières du pays), qui a vu le shah Mohammad Reza Pahlavi revenir au pouvoir, après sa fuite en Italie, grâce à l’action américaine, ces sentiments finissent par se tourner contre les révolutionnaires modérés.

La « seconde révolution », radicalisant le nouveau pouvoir, est en route, animée de motivations politiques radicales, à la fois anti-impérialistes et critiques contre les autres factions révolutionnaires

Négocier ou même dialoguer avec les États-Unis revient à laisser ouvertes des brèches que ces derniers pourraient utiliser pour restaurer l’ancien régime.  Les diverses rencontres menées par le gouvernement provisoire avec l’administration américaine sont donc désormais considérées avec suspicion. Tant Mehdi Bazargan que son ministre des Affaires étrangères, Ebrahim Yazdi, apparaissent dès lors comme des faibles voire, pour les attaques les plus dures, comme des traîtres à la cause révolutionnaire.

Sous pression depuis plusieurs mois, le gouvernement Bazargan, incapable de reprendre le contrôle de la situation, est contraint de démissionner dès le lendemain de la prise d’otages. La transition voulue par les modérés échoue. La « seconde révolution », radicalisant le nouveau pouvoir, est en route, animée de motivations politiques radicales, à la fois anti-impérialistes et critiques contre les autres factions révolutionnaires.

Toutefois, un certain tumulte reste présent à Téhéran et dans les cercles du pouvoir. Dans les jours et semaines qui suivent le début de la prise d’otages, les environs de l’ambassade deviennent le lieu de rassemblements et manifestations non seulement anti-américains mais aussi politiques.

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Les divers mouvements révolutionnaires, notamment les communistes du Tudeh, profitent du moment offert pour réaffirmer leurs revendications. Espaces de débats, l’ambassade et ses environs permettent aux Étudiants principalement ainsi qu’aux autres mouvements de publier toute une série de communiqués sur des sujets divers, en vue d’influencer le pouvoir en place.  

La rue, de son côté, est l’objet de défilés et de rassemblements constants, où le ressentiment à l’égard des États-Unis trouve à s’exprimer. Pour une partie de la population, la prise de l’ambassade est perçue comme un juste retour des choses et une action visant à empêcher un quelconque coup d’État comme en 1953.

La rhétorique révolutionnaire fait entrer la dimension anti-impérialiste dans son discours, revitalisant un ancien slogan communiste du Tudeh, « Mort à l’Amérique », et en proposant un nouveau, à connotation religieuse, assimilant dorénavant les États-Unis au « Grand Satan ».

Vers le dénouement : l’échec de Carter, la victoire de Khomeini

Petit à petit, Khomeini va utiliser la crise des otages pour renforcer son pouvoir et éliminer les factions divergentes. Soumettant le soulèvement kurde par diverses opérations militaires, Khomeini en profite pour faire taire les mouvements d’opposition contestant son autorité.

En outre, le leader iranien parvient à imposer la ratification d’une nouvelle Constitution qui lui reconnaît de larges pouvoirs. La ligne dure qui s’installe voit ses positions confortées par l’échec total de l’opération de sauvetage menée en avril 1980 par les Américains.

Le pouvoir est dominé par les intégristes, autour d’Abolhassan Bani Sadr comme nouveau président, qui prolonge l’épuration des cadres modérés, notamment dans les universités.

Les otages américains libérés arrivent à l’aéroport d’Orly en France le 20 novembre 1979 (AFP)
Les otages américains libérés arrivent à l’aéroport d’Orly en France le 20 novembre 1979 (AFP)

De son côté, le président américain Jimmy Carter, incapable de reprendre l’initiative, se retrouve englué dans les attaques menées durant la campagne présidentielle qui anime l’année 1980 aux États-Unis. « Qui a perdu l’Iran ? » est scandé par ses opposants, tandis que son rival, Ronald Reagan, affiche sa résolution face à une administration dont la crise iranienne symbolise l’impuissance. 

L’enlisement de la crise finit toutefois par gêner de plus en plus le pouvoir iranien. Étant parvenu à asseoir son autorité, confronté également à la possibilité d’une guerre avec l’Irak, qui devient un enjeu de survie, Khomeini accepte la médiation de l’Algérie pour parvenir à régler la crise des otages.

Le 3 novembre 1980, les Étudiants sont contraints de remettre les 52 otages au gouvernement. Les négociations, qui tournent autour des compensations financières, aboutissent à la fin de l’année. Et, dans un dernier geste d’humiliation, la République islamique libère les otages américains le 20 janvier 1981, jour d’investiture du nouveau président américain, Ronald Reagan.

Quarante ans après : un Iran toujours isolé

La prise de l’ambassade est l’élément fondateur de la diplomatie de la République islamique. Jusqu’alors, le nouveau pouvoir restait dans un entre-deux, maniant des références contestataires sans y donner beaucoup de relief. Avec la prise d’otages, une nouvelle dimension est donnée. La diplomatie iranienne devient révolutionnaire, contestant un certain ordre international.

La prise de l’ambassade est l’élément fondateur de la diplomatie de la République islamique. La diplomatie iranienne devient révolutionnaire, contestant un certain ordre international

Le coup permet à l’Iran de casser ses alliances avec l’Occident et de se rendre populaire auprès des pays du tiers-monde. Néanmoins il enferme aussi définitivement la République islamique dans une réputation d’État peu fiable sinon voyou – tandis que les avoirs du pays, présents à l’étranger, sont gelés. Le pays est désormais isolé.

Quarante ans plus tard, l’espace de l’ancienne ambassade reste un lieu symbolique mais suranné.

Si les environs du mur d’enceinte, avec ses caricatures fraîchement repeintes, sont toujours un endroit de rassemblement, l’ambassade en elle-même est devenue un « Musée du nid d’espions américains » quelque peu désuet. Alors que le pouvoir a investi dans un nouveau musée, moderne, au nord de Téhéran, consacré à la guerre avec l’Irak, le souvenir de la prise d’otages de 1979 semble être resté figé.

Néanmoins, au-delà de la dimension matérielle, la crise des otages continue de nourrir le ressentiment politique entre les États-Unis et la République islamique, régulièrement évoquée en Iran à l’occasion de manifestations politiques.

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Paradoxalement, les deux pays, qui n’entretiennent officiellement plus de relations diplomatiques, n’ont cependant guère arrêté de se parler depuis 1979.

L’Iran et les États-Unis entretiennent aussi des relations culturelles fortes : la communauté iranienne la plus nombreuse hors d’Iran se trouve aux États-Unis : près de 1,5 million d’Iraniens, parfois ayant la double nationalité, y vivent, tandis que 100 000 étudiants et chercheurs iraniens fréquentaient les universités américaines avant les contraintes sur les visas d’entrée liées au « Muslim ban » de l’administration de Donald Trump.

Il reste que l’animosité construite et entretenue entre les deux adversaires historiques connaît, depuis l’avènement de Trump, un nouvel essor. La célébration du 40eanniversaire de la prise de l’ambassade est donc, une fois encore, l’occasion pour la République islamique de rappeler son hostilité à toute négociation qui serait ressentie comme une nouvelle humiliation, entretenant, en fin de compte, les ressentiments réciproques.